Mémoria : « Entends, vois, écoute »

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L’exposition « Mémoria, récits d’une autre Histoire » présentée au Frac-Nouvelle Aquitaine MÉCA (1) a été l’une des expositions phares de la Saison Africa 2020 – qui a officiellement refermée ses portes le 30 septembre 2021. Également inscrite dans le programme régional « Vivantes !» (2) du Frac, l’exposition se poursuit à Bordeaux jusqu’au 20 novembre 2021.

Au-delà de ces labels, « Mémoria : récits d’une autre histoire » est avant tout une proposition sur le long terme. Le souhait de ses commissaires Nadine Hounkpatin et Céline Seror serait de faire tourner l’exposition en Afrique mais aussi sur d’autres territoires où elle pourrait s’ouvrir à des artistes locaux pour stimuler le dialogue et la réflexion autour de ses thématiques.

C’est dans cette invitation à penser et à dialoguer que le Musée du Quai Branly (3) donne carte blanche aux deux commissaires pour engager une réflexion plurielle autour des questions mémorielles et inviter à une relecture de l’Histoire depuis l’Afrique. Au programme : rencontres avec des auteurs, artistes, chercheurs, historiens, commissaires, critiques, conviés à échanger autour de l’ouvrage qui accompagne l’exposition (4). Les œuvres des 14 artistes présentées dans « Mémoria » constituent le fil rouge de ces rencontres. Avec « Mémoria », les artistes mettent en partage des expériences intimes, nées d’un héritage familial et sociétal inscrit dans une histoire commune qui révèle la mémoire collective.

Rencontre avec ses deux commissaires, par ailleurs fondatrices de l’agence Artness (5) dont les projets artistiques reposent sur des valeurs communes en lien avec la transculturalité, l’altérité et la diversité.

Dans votre présentation de l’exposition, vous insistez sur le fait que les œuvres présentées, renouvellent nos regards sur la création contemporaine d’Afrique et de sa diaspora. En quoi ces œuvres renouvellent-elles nos regards ?

Céline Seror

Céline Seror : Elles les renouvellent à différents niveaux. Au premier niveau de renouvellement, nous aurions voulu que le public ne sache pas que l’exposition présente des œuvres uniquement créés par des femmes. C’était une position difficile à tenir, parce qu’elle s’inscrivait d’une part dans le « Focus Femmes » d’Africa 2020 et d’autre part dans le dispositif « Vivantes ! » du Frac Nouvelle Aquitaine. En communiquant sur cette présence féminine il y a forcément des mécanismes de pensée qui se mettent à l’œuvre. A partir du moment où est annoncée une exposition de femmes, africaines, les gens y entrent avec une autre manière de voir. Nous ne voulions pas cultiver les « à priori » en focalisant l’exposition uniquement sous l’angle féminin qui, forcément, ne serait-ce qu’inconsciemment, conditionne les approches du public. Mais finalement, c’est devenu une des forces de l’exposition parce-que renouveler le regard sur l’Afrique, c’est aussi déjouer les clichés sur les femmes africaines. « Mémoria » montre avant tout des œuvres qui se trouvent être produites par des femmes mais qui sont avant tout produites par artistes.

Nadine Hounkpatin © Chiara Santarelli

Nadine Houkpatin : le second niveau de renouvellement est esthétique au sens où il vient contrer une certaine vision attendue de ce que l’on appelle encore aujourd’hui – terme que je rejette – « l’art africain » avec tous les clichés que cela peut impliquer comme le rapport aux couleurs, à la récupération etc. Je ne rejette bien-sûr pas ce terme de récupération, les artistes sont libres de choisir leurs médiums, nous n’avons pas à les assigner. Mais avec « Mémoria » nous ne sommes pas dans l’art de la récupération, mais dans l’utilisation de la matière. Ce qui nous importait avant tout c’était de montrer la diversité plastique et esthétique. Il y a dans l’exposition une diversité de médiums et de pratiques qui s’inscrivent dans l’art contemporain global.

Enfin, le troisième niveau de renouvellement réside dans la scénographie de l’exposition que nous avons voulue épurée. Parce que les artistes africains ont été trop longtemps invisibilisés, aujourd’hui, il y a une telle urgence à montrer, à dire, que les expositions sont souvent denses. Comme nous avons eu la chance de pouvoir construire l’exposition dans le vaste espace de la MÉCA, nous avons décidé de laisser aux artistes la possibilité d’investir cet espace avec peu d’œuvres. Et par la même, de donner la chance aux visiteurs de prendre la mesure des propositions esthétiques et du propos de chaque artiste. On a particulièrement soigné les cartels, accompagné de nombreuses visites, conçu un livret et un livre pour permettre au public d’approfondir sa découverte et d’aller au-delà du « j’aime, je n’aime pas ».

Céline Seror : On peut aussi citer un quatrième niveau de renouvellement des regards : bien que le premier chapitre de l’exposition « De l’intime à l’universel » semble très personnel, nous voulions montrer que les artistes femmes ne s’intéressent pas seulement au corps féminin, à l’identité féminine et aux combats féministes. Toutes les artistes présentes dans « Mémoria » sont certes féministes, de manières différentes, mais ce n’est pas l’axe de l’exposition. Dans les deux chapitres suivant – « Quand la mémoire fait œuvre politique » et « Fabulations, fictions et autres imaginaires » – on navigue vers d’autres sujets plus globaux, plus politiques, qui impliquent toute la collectivité. Les œuvres de Ndidi Dike, Otobong Nkanga, Bouchra Khalili et les jeunes artistes présentées dans le troisième chapitre « Fabulation, Fictions … », ouvrent un champ de création qui n’est plus seulement intimiste et personnel mais qui s’adresse à l’universel, au monde.

L’exposition permet de tirer les fils d’une histoire commune à tous. Quels non-dits particuliers de notre histoire commune révèlent les œuvres présentées ?

Nadine Hounkpatin : J’ai beaucoup appris lors des visites de groupes avec les réactions des publics notamment face aux œuvres d’Enam Gbewonyo qui travaille avec des collants et des bas de couleur chair. Quand je précisais que cette couleur chair exclue les femmes noires, donc une partie importante de la population mondiale, régulièrement quelqu’un disait « : « je n’y avais jamais pensé ! ». Cette couleur chair c’est un non-dit ! On est même dans l’impensé. Le travail d’Enam dénonce l’invisibilité des femmes noires tout autant qu’il témoigne de cet impensé. Ce non-pensé spontanément exprimé par le public lui fait prendre conscience que L’Autre n’était pas pensé. Et cela va bien au-delà du corps féminin. Ce n’est pas une question de couleur mais de l’injustice qui existe entre les êtres humains.

© Michal Murawski

Céline Seror : Quelle que soit la couleur de notre peau, Enam Gbewonyo se libère et nous libère de cet impensé. Elle libère aussi toutes les femmes avant elle. Le collant, c’est aussi une forme d’entrave au corps de la femme, il faut qu’il soit maintenu. Dans les performances qu’elle fait autour de ce travail, Enam triture ce matériau jusqu’à s’en libérer. Son outil de création ainsi transposé devient un moyen de transcription de sa libération. Dans chaque œuvre, il y a toujours plusieurs niveaux de lecture.

Nadine Hounkpatin : Autre exemple, avec le travail de Mary Sibande sur la condition sociale des femmes au service des riches blancs en Afrique du Sud : on les appelait les « Sophie » pour ne pas avoir à prononcer leur vrai nom parce qu’elles n’étaient rien. Le public est choqué lorsqu’il prend la mesure de ce non-dit sur la déshumanisation des « Sophie ». En Afrique du Sud, ces non-dits ont été transmis de femme en femme sans aucune révolte. Il a fallu la génération de Mary Sibande pour se saisir de cette question qui, de fait, ne sera plus un non-dit. En levant le voile sur cette histoire, l’artiste va plus loin car elle nous invite à ressentir la force intérieure de « Sophie » qui est aujourd’hui une superwoman.

« Mémoria » s’ouvre sur une citation d’Oulimata Gueye qui a collaboré au catalogue de l’exposition : « Désaxer les regards pour redevenir le sujet de sa propre histoire ». C’est une bonne synthèse de votre démarche de commissaires …

Nadine Hounkpatin : C’est tout l’enjeu des contre récits et de l’importance de les rendre visibles. Ces contre récits racontent une histoire autre que celle que vous avez entendue. Dans le livret qui accompagne l’exposition, Thomas Fouquet [chercheur et anthropologue NDLR]définit la notion d’Heuristique comme « art de l’invention, de la découverte, du cheminement jamais linéaire vers la connaissance ». Il précise que « l’un des renversements heuristiques les plus puissamment à l’œuvre aujourd’hui, invite à une relecture du monde depuis l’Afrique, après que celle-ci a été, tant et plus, lue et dite depuis l’extérieur. » « Lue et dite par l’extérieur » … Donc forcément avec des assignations.

Céline Seror : On a beaucoup échangé avec Nadine sur la notion de relecture en opposition à la réécriture. Nous ne sommes pas dans la réécriture de l’Histoire. Elle est certes parfois fausse parce qu’on ne la lit pas comme on devrait la lire, au sens où la plupart des gens ne cherchent pas d’autres lectures alternatives à cette Histoire. Des contre-récits ont été produits mais qui les a lus ? Nous sommes donc parties de récits qui existent, qui sont disponibles mais qui ne sont pas visibles. Donc il s’agit bien d’une relecture. Et c’est en cela que « Mémoria » propose de désaxer les regards. Ces contre-récits n’appartiennent pas au passé. Ils sont à l’œuvre.

Mary Sibande Wish you were here, 2010. Techniques mixtes, dimensions variables. Courtesy de la collection Gervanne et Matthias Leridon, photo Momo Gallery

La force de l’exposition réside aussi dans l’interaction des mémoires qui interagissent entre elles. Elle se pose comme un laboratoire de fabrique des mémoires revisitées par les artistes …

Nadine Hounkpatin : Quel est le but de ce travail ? C’est l’apprentissage de la diversité des genres, des couleurs, des races, des pratiques. Et tout ceci doit rentrer dans l’histoire de l’art et dans l’histoire de l’humanité. Cet apprentissage de la diversité, nous l’avons proposé par la mémoire mais il peut passer par beaucoup d’autres processus. Le projet « Mémoria », c’est un mélange de genres, de pratiques, de régions. Parce qu’on parle d’Afrique, mais comme le dit Amzat Boukari-Yabara [Docteur en Histoire et civilisation de l’Afrique NDLR], l’Afrique c’est avec un « s ». Qu’est-ce qui relie l’artiste Josèfa Ntjam qui est née et a grandi en France et Ndidi Dike, née au Nigéria où elle vit ? C’est l’Afrique ! Les artistes de l’exposition ont toutes l’Afrique en commun mais elles sont toutes sur des territoires fluctuants. Donc l’Afrique ce n’est pas que l’Afrique !

Au-delà des thématiques évoquées par les trois chapitres de l’exposition, les artistes explorent des territoires communs qui se rattachent aux notions d’héritage, de filiation, de transmission. Certaines œuvres présentes dans le premier volet de l’exposition auraient tout aussi bien trouvé leur place dans le second…

Nadine Hounkpatin : Certaines pouvaient en effet se retrouver dans plusieurs thèmes. Mais dans la construction de l’exposition, on a fait le choix assumé de placer les œuvres dans un espace thématique précis. Gozette Lubondo qui travaille sur la mémoire avait autant sa place dans la première partie de l’exposition que dans la seconde. On a choisi de la mettre dans la seconde qui interroge la mémoire dans sa dimension critique.

Céline Seror : Et Gozette en a été ravie car, le plus souvent, son œuvre est reliée à la mémoire intime. Mais il y a un sous-texte dans son travail qui a une dimension politique. Elle nous a dit qu’elle n’avait pas réalisé à quel point son travail était aussi politique. Elle part de sa mémoire intime, de son ressenti mais ce dont elle parle est éminemment politique. Dans son œuvre, il y a cette notion d’espace, d’un lieu de sa mémoire familiale qui disparait, réapparait et qui la relie à l’histoire de son pays. Gosette part de l’histoire de ses parents mais dans ses photos, la résonnance avec l’histoire de son pays, la colonisation, et l’éducation sont très présentes.

« Mémoria » pose l’affirmation du pouvoir de l’artiste, qui consiste non pas à effacer l’Histoire mais à se la réapproprier, à changer l’angle de vue sur cette Histoire…

Nadine Hounkpatin : En tant que commissaires, nous avons pris le parti d’une forme de douceur dans la conception de l’exposition. Comme dit Fanon : « il serait bon que certaines choses soient dites. Ces choses, je vais les dire, non les crier. Car depuis longtemps, le cri est sorti de ma vie. ». Il faut dire les choses. C’est la confiance que nous avons en l’artiste qui nous guide. Et c’est notre croyance profonde dans le fait que l’artiste est un peu la vigie de notre monde, qui nous incite, en tant que commissaires, à ne pas en rajouter. Je dis toujours : « entends et écoute ce que te dit l’artiste ». Nous n’avons pas besoin d’être dans l’affirmation avec des vérités absolues. Nous avons des convictions mais nous devons être dans l’échange positif et bienveillant.

On sent quand même une colère sourde sous-tendue dans certaines œuvres. Il y a par exemple de la colère dans « Princesse » la série de portraits peints par Dalila Dalléas Bouzar d’après des photos de femmes datant de la guerre d’Algérie. Elle active son pouvoir d’artiste pour redonner une dignité à ces femmes qu’elle sort de leur statut de « victimes » …

Nadine Hounkpatin : Oui, il y a de la colère chez Dalila Dalléas, comme il y en a chez Myriam Mihindou, chez Mary Sibandé et bien d’autres. D’autant qu’il y a des résurgences qui sont encore à l’œuvre.

Dalila Daléas Bouzar, Princesse 4, 2005-2016, huile sur toile, 50×40 cm, courtesy de l’artiste et de la Galerie Cécile Fakhoury (Abidjan, Dakar, Paris), photo © Grégory Copitet

Céline Seror : Nous avons pris le parti de poser les choses délicatement mais cela n’empêche pas de faire résonner les messages des artistes. Ces œuvres sont inscrites dans des messages de dénonciation, de relecture, de vérité et d’une volonté de partage de ces vérités. En préambule de l’exposition, nous sommes parties de choses qui nous choquent et c’est ce qui a stimulé nos réflexions. Quand Nadine parle de douceur, c’est plutôt dans la manière dont on véhicule ce message, dont on le propose au public dans cet espace qui, malgré tout, est assez paisible. On donne au public la possibilité de prendre le temps de la découverte. On lui donne des pistes pour s’approprier ou non ces colères et la manière dont elles sont exprimées par les artistes. On a conçu l’exposition comme un point de départ. Elle est partie du Frac MECA. Le livret, le livre qui l’accompagnent, les échanges avec le public, les coffee talk avec les artistes sur Zoom et aujourd’hui les RDV au Musée du Quai Branly sont le prolongement de cette invitation à penser dont on souhaiterait qu’elle puisse se poursuivre en Afrique. Si on arrive à amener l’exposition sur le continent, ce serait passionnant !

Cette colère ineffaçable est cependant apaisée par le processus même de création. Il y a une sorte de relation cathartique à l’œuvre. Cette dimension est importante dans l’exposition où l’on pourrait penser à y une forme de réciprocité cathartique qui peut toucher certains publics…

Nadine Hounkpatin : C’est finalement une question très personnelle. Si je parle de moi, forcément, cette dimension m’amène à questionner mon choix d’être commissaire… Je sens beaucoup d’injustice à travers le monde et mon travail de commissaire c’est aussi une façon de participer à un processus de guérison. La première étape c’est de pointer ce qui ne va pas. Comment je peux crier au monde cette injustice qui me pèse ? Que ce n’est pas normal que la femme noire soit vue comme ça, que l’homme noir soit vu comme ça, que l’Afrique soit réduite à des clichés ! Qu’est-ce que je peux faire ? Le pouvoir qu’a le commissaire à travers les travaux des artistes et à travers sa pratique peut permettre d’engager une conversation intime, personnelle avec les artistes et leurs œuvres. A travers eux, j’ai des réponses à mes questions personnelles. J’ai des ouvertures, j’ai des solutions, j’ai de l’espoir. Dans le livre qui accompagne l’exposition, le professeur Francis Eustache [chercheur en neuropsychologie, spécialiste de la mémoire NDLR]dit qu’après la visite d’une exposition ou d’un musée, on se sent plus fort.

Otobong Nkanga, There’s Only So Much a Neck Can Carry, 2011-2012,
collection Frac Nouvelle-Aquitaine MECA, Otobong Nkanga, photo
Jean-Christophe Garcia

Dans la dernière partie de l’exposition qui ouvre des voies sur d’autres imaginaires, il y a une forme de tonitruance, d’explosion joyeuse mais toujours sous-tendue par le politique et les héritages de l’Histoire… avec peut-être une certaine mouvance afroféministe …

Céline Seror : Ce sont des discours affirmés, assumés, décomplexés que proposent les artistes. Donc évidement que l’on peut y percevoir un discours éminemment féministe et afroféministe pour certaines d’entre elles. Mais ce n’était pas notre but premier. Dans cette dernière partie, les artistes nous invitent avant tout à un futur créatif. La dernière œuvre de Wangechi Mutu nous embarque dans un imaginaire débridé, total. On sort de l’exposition avec l’image de cette créature … Nous sommes tous des créatures en fait !

Propos recueillis  par Virginie Andriamirado

(1) : « Mémoria : récits d’une autre histoire » jusqu’au 20 novembre 2021 – Frac Nouvelle Aquitaine MECA, 5 parvis Corto Maltesse, 33800 Bordeaux fracnouvelleaquitaine-meca.fr

(2)« Vivantes ! » : série d’expositions et d’évènements en Nouvelle-Aquitaine autour de la représentation de la femme dans l’art et des enjeux liés à l’exposition et à la (re)lecture des œuvres d’artistes femmes.

(3) Musée du Quai Branly, Salon de lecture Jacques Kerchache, Jeudi 21 octobre, jeudi 18 novembre, jeudi 16 décembre 2021 de 18:30 à 20:00

https://www.quaibranly.fr/fr/expositions-evenements/au-musee/rendez-vous-du-salon-de-lecture-jacques-kerchache/details-de-levenement/e/memoria-39133/

(4) « Mémoria : récits d’une autre histoire », éditions Actes Sud, 2021

(5) Artness : agence culturelle qui a pour mission de véhiculer une vision transculturelle de l’art contemporain.

 

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