Mia Couto ou la fable du chaos

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« Qu’est- ce que le destin sinon un doux ivrogne conduit par un aveugle »
Mia Couto

« Je suis né au Mozambique, dans la ville de Beira où j’ai vécu jusqu’en 1971. Je suis fils d’une famille portugaise et j’ai fait mes études à Lourenço Marques. J’ai tout d’abord écrit des poèmes, depuis l’âge de 15 ans jusqu’en 1983. Ensuite, j’ai écrit des nouvelles car il me semblait important de raconter ce qui se passait dans tout le pays au début de la révolution, cette exaltation d’une idée, d’une cause. Il me semblait également important de chercher les racines des choses. C’est une démarche à laquelle la prose convient mieux ». Par ces quelques mots, Mia Couto définit, tout à la fois, sa propre trajectoire biographique et son itinéraire d’écriture. Une apparente simplicité pour restituer la destinée et l’oeuvre de cet écrivain mozambicain dont deux titres sont disponibles dans une traduction française de Maryvonne Lapouge-Petorelli : un roman, Terre somnambule, et un recueil de nouvelles, Les Baleines de Quissico (1), composé à partir d’une sélection opérée à partir de trois recueils publiés en portugais (Vozes anoitecidas, Cronicando, Cada homen é una raça).
Après avoir poursuivi des études de médecine, Mia Couto a connu une longue période militante au sein du FRELIMO, et a travaillé en tant que journaliste pendant douze ans ; il exerce aujourd’hui la fonction de biologiste. Ainsi, après les années militantes, l’écrivain semble avoir souhaité quelque recul : « J’ai beaucoup milité. J’aimais beaucoup et je n’ai aucun regret. Je crois qu’il faut changer. On peut aussi faire des petites choses à un petit niveau. Je suis biologiste et j’essaie de faire de l’écologie une lutte politique mais je ne crois plus aux grandes causes« …
Son oeuvre porte la trace de cet itinéraire car sa littérature a su, elle aussi, prendre quelques distances avec l’actualité, sans jamais toutefois la perdre totalement de plume, comme en témoigne l’intrigue de son roman, Terre somnambule, pour lequel l’écrivain imagine la rencontre, dans un autobus calciné, d’un vieil homme et d’un enfant sauvé de la fosse où il allait être enseveli. Tous deux trouvent refuge dans ce décombre de la guerre environnante et découvrent dans une valise des cahiers dont ils vont entreprendre la lecture. L’histoire de Kindzu, contenue dans les cahiers, va alors croiser le destin errant de ces deux victimes d’un impitoyable conflit. « Pays rêvé, pays réel », l’imaginaire s’en vient à la rencontre de l’actualité, à moins qu’elle n’ait effectué le trajet inverse dans le tourbillon onirique d’une « terre somnambule ».
Il en va de même de ses nouvelles « crépusculaires » à la douleur violente, dans lesquelles l’écrivain crée des personnages d’horreur et d’effroi, à l’instar de ce pêcheur qui donne ses yeux en appâts aux poissons, de cette femme ébouillantée par son mari convaincu qu’elle est une sorcière, de cette autre condamnée à creuser sa propre tombe puis à y prendre place, ou de toutes ces autres figures errantes en quête de refuges inventés pour échapper aux tyrannies du monde.
Ce roman, comme ces nouvelles, témoigne d’une démarche qui mêle volontiers le plus immédiat environnement avec la fécondité d’un imaginaire puisé aux sources de la tradition et de l’oralité. Entre fable et fiction romanesque, l’écrivain bâtit un univers qui mêle mythe et réalité, quotidienneté et déraison. Ainsi, le romancier n’en reste pas moins attaché à la réalité des êtres et des choses et ses personnages demeurent parfaitement enracinés dans un univers quotidien ostensiblement repérable. Une composition enchevêtrée que sert, avec efficacité, une écriture qui brasse la langue portugaise, l’enrichit de quelques mots nouveaux et la féconde d’emprunts divers. Mia Couto joue et se joue de ses mots maternels et donne à ses fables une langue originale, bouleversée et heurtée, à la démesure du dérèglement des corps et des sens de ses personnages. Il sait inventer un matériau pertinent comme il a su s’immiscer entre les frontières fragiles qui séparent la mort de la vie et donner à ses « histoires extraordinaires » la force de la fable, la magie des croyances et des superstitions, la beauté et la douleur des amours impossibles.
Une écriture rare qui place cet écrivain mozambicain parmi les plus novateurs des écrivains du continent, au sein de cette génération d’écriture, pour l’essentiel découverte, dans une traduction française, au cours de la dernière décennie. Il prend place aux côtés de Njabulo Ndebele le Sud-Africain, de Chenjerai Hove le Zimbabwéen, de Jamal Mahjoub le Soudanais, de Nurrudin Farah le Somalien, de Ben Okri et de Ken Saro-Wiwa les Nigerians, parmi cette génération d’écriture qui, sans renier les engagements des aînés, tend à mettre l’accent sur la qualité esthétique et donner le primat à l’expression artistique sur l’origine géographique, et les implications sociologiques et politiques que celle-ci impliquait. Parmi ceux-ci, Mia Couto a le regrettable privilège d’être – avec Luis Bernardo Honwana et sa longue nouvelle On a tué le chien teigneux traduite depuis plus de trente ans (2), les recueils du poète Virgilio de Lemos, installé de longue date à Paris et écrivant à la fois en portugais et en français (3), et de Suleiman Cassamo avec Le Retour du mort (4) – la voix lusophone singulière d’un pays aux multiples confluences que se sont efforcé de conjuguer la géographie et l’Histoire, sur cette terre qui a vu Madagascar s’éloigner et qui, bien que située dans l’Afrique de l’Est, constitue la porte ouverte de l’Afrique australe sur l’Océan Indien.

(1) Tous deux chez Albin Michel.
(2) Nouvelles Éditions Africaines, 1984.
(3) Ses recueils Objet à trouver, L’obscène pensée d’Alice, L’aveugle et l’absurde sont édités par les Éditions de La Différence, 1989 et 1990.
(4) Éditions Chandeigne, 1993.
///Article N° : 1252

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