Mia Couto ou l’art du conte

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Il n’est plus possible aujourd’hui d’ignorer Mia Couto. A l’occasion de la sortie de O fio das missangas, Pierrette et Gérard Chalendar proposent dans cette nouvelle contribution une exploration de la langue si originale de l’écrivain mozambicain.

 » Ecrire c’est apprendre aux gens à rêver  » peut-on lire dans Terre somnambule, l’œuvre sans doute la plus connue de Mia Couto (1). La remarque s’applique parfaitement à certains contes publiés sous le titre de O fio das missangas (2). Par exemple, le texte intitulé O homem cadente met en scène un homme suspendu dans les airs. On appelle les pompiers pour le tirer de là mais certains badauds ne sont pas loin de la vérité en l’identifiant à un  » christ décrucifié  » ou à un ange à mi-hauteur entre ciel et terre. Car Zuze, le protagoniste, est le rêveur par excellence ; il évolue mentalement hors du monde ; son corps épouse la fluidité de son esprit et n’est pas soumis aux lois de la pesanteur.  » Il ne pouvait pas tomber  » et n’a aucune raison de se poser à terre.
Tous les textes ne sont de la même veine ; d’autres paraissent ancrés dans un réel plus sombre, plus quotidien. C’est le cas avec O ceste où l’héroïne rend visite à son mari, hospitalisé depuis longtemps. Elle se rend compte que la vie conjugale a été pour elle un enfer. Elle se surprend à souhaiter la mort de son époux et quand il trépasse,  » elle sent qu’elle est devenue une autre femme… Le ciel est tombé sur ma maison  » constate-t-elle. À lire ces textes les uns à la suite des autres, il semble qu’ils aient été écrits à la seule fin de justifier (de mettre en récit) des expressions du langage populaire comme  » le ciel m’est tombé sur la tête « , ou encore d’illustrer par le biais de la fiction certains tours stylistiques comme l’ironie ( » Les pompiers étaient en grève. S’ils avaient été en activité, il y aurait eu peu de différence car ils n’avaient ni voiture, ni échelle, ni volonté. En vérité c’étaient des pompiers involontaires « ) ou l’anadiplose, figure consistant à diviser la phrase en deux membres de sorte que le mot terminant le premier soit celui qui introduit le second ( » On m’a tellement enseigné la honte qu’il y a à ressentir du plaisir que j’ai fini par avoir du plaisir à avoir honte « ). C’est probablement le sens qu’il faut attribuer à la remarque de l’auteur quand il dit vouloir  » raconter des histoires au moyen de la poésie  » (c’est-à-dire d’un certain travail stylistique sur la langue).
La plupart des commentateurs ont noté les innovations lexicales des livres de Mia Couto. Il est bien exact que le portugais qu’il pratique dans ces précédentes publications est troué en maints endroits par les parlers populaires ou les néologismes qui sont autant de créations personnelles de l’auteur. Mais le livre dont on s’occupe présentement exclut ce type de manipulations ; ici ce sont des éléments de rhétorique qui sont privilégiés. Quoi qu’il en soit, c’est toujours la littéralité de la langue qui est mise en avant dans le récit.
Ces contes ne sont pas pour autant de purs exercices d’expression dont la finalité serait de montrer la maîtrise de la langue. Certains ont une dimension socio-critique évidente. C’est le cas avec la nouvelle où le protagoniste, faute de posséder un poste de télévision, en dessine un sur le mur de sa chambre, afin de se divertir (en imagination) avec les jeux qui sont proposés sur le petit écran, au grand étonnement de ses enfants qui ne comprennent rien à cette lubie. C’est qu’  » il est resté dans le rêve du jeu  » alors que les autres  » demeurent dans le jeu des rêves « . La rhétorique se met ici au service d’une idéologie de la subversion en ce qu’elle sert à dénoncer le clivage entre riches et pauvres. Si les premiers peuvent s’offrir des divertissements authentiques, les seconds sont contraints d’y accéder seulement en idée.
La misère, qu’elle soit physique ou morale, a toujours été un thème cher à l’écrivain ;  » nous vivons loin de nous, à la distance d’un faire-semblant. Nous nous dérobons à nous-mêmes « . Cette phrase introductive d’une nouvelle parue dans un autre livre de l’auteur (3) peut servir de fil d’Ariane à toute l’œuvre de Mia Couto. Car les personnages construits par cet écrivain révèlent une personnalité double ; et tout l’art de la fiction a pour but de mettre au point une situation capable de révéler cette duplicité, soit qu’elle soit assumée par le protagoniste jusqu’à ce qu’il soit contraint d’y mettre fin, soit qu’elle constitue le fond de l’humaine nature.
Dans le premier cas, cette  » double vie  » se nommera petitesse ou bassesse morale comme on peut s’en rendre compte avec ce colon venu se confesser à l’église du meurtre d’un jeune Noir (pp 91-95) – meurtre commis à la suite d’une rixe consécutive au viol de sa sœur par le Blanc. Cette déposition gomme définitivement l’image du bon-chrétien pratiquant, imbu de ses prérogatives et  » sachant s’agenouiller au confessionnal pour que cela ne paraisse pas être de la soumission « .
Le second cas de figure est plus complexe : le conte intitulé O paix e o homem décrit le comportement hors norme de Jossinaldo qui promène un poisson par la queue et auquel il s’adresse comme si ce dernier était une personne. C’est qu’il a retrouvé par-delà la langue maternelle  » des mots liquides  » relevant d’un idiome prénatal (4) dont le sens est parfaitement clair pour un entendement qui fait fi des frontières entre les genres humain et animal. On lit ici l’attirance maintes fois avouée par l’auteur pour le temps d’enfance (5) lequel se rit des barrières logiques, temporelles, géographiques ou naturelles. On retrouve là également une constante du conte africain où tel trait spécifique de l’espèce humaine (le langage, les qualités morales ou immorales, les croyances attachées à l’au-delà et à la mort) est transféré à une espèce animale voire à un élément du monde géographique (mer, montagne, arbre, etc.). Ce type de récit est lui aussi revendiqué par l’auteur (6).
Ces caractéristiques mises à part, les contes ou nouvelles qui composent ce livre respectent la morphologie du genre : brièveté du récit (de 3 à 5 pages), clausule qui conclut l’histoire de façon lapidaire (7), focalisation sur un événement très précis excluant toute description d’un vaste champ du réel, localisation peu précise mais fonctionnelle de l’action, cohésion extrême des épisodes. Pour toutes ces raisons, ce livre de Mia Couto peut être considéré comme un modèle du genre.

(1) Mia Couto : Terre somnambule– Albin Michel 1994.
(2) Editora Caminho : 2004, 148 p.
(3) Cada homem é uma raça (Chaque homme est une race) Edit Caminho 1990 – non traduit en français à ce jour.
(4) L’idée qu’il existe une langue antérieure à l’acquisition a été creusée par Pascal Quignard dans Vie secrète (Gallimard 1995) mais elle est exploitée à des fins différentes.
(5)  » Au fond l’écriture est toujours un dialogue avec notre propre enfance… L’enfance est là endormie au fond de nous, remisée dans un coin et c’est cette enfance qui émerge à nouveau. Je veux être comme ce chat : voir le monde comme un jouet  » (Une vision circulaire – entretien d’Elizabeth Monteiro-Rodrigues avec Mia Couto in Africultures, octobre 2003). Interview parue à la suite de la traduction en français d’un conte pour enfants de cet auteur : Le Chat et le noir (Editions Chandeigne 2003, 40 p.).
(6) Cf. l’interview de Mia Couto parue dans le journal portugais A Capital du 25 mai 2000 où il affirme :  » Je suis un contrebandier entre deux mondes (l’Afrique, l’Occident), il parle aussi  » du plus profond de l’Afrique auquel j’appartiens à certains moments de la vie « .
(7) Dans L’art du conte, Nathaniel Hawthorne (1847), Edgar Poe écrit que la finalité de ce genre littéraire vise un  » effet à produire  » sur le lecteur. L’oeuvre qui nous occupe ne déroge pas à la règle. Un exemple saisissant est fourni par le texte intitulé O novo padre dont il a été question plus haut. Ludmilo Gomes, le colon responsable de la mort d’un jeune Noir, impute son geste à la lascivité des Africaines qui fait naître des pulsions incontrôlables chez le Blanc. Le prêtre (qu’il ne pouvait apercevoir dans sa loge obscure) lui rétorque que  » Dieu est fatigué d’écouter « . Puis il sort du confessionnal.  » C’était un Noir « .
///Article N° : 3687

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