Mignonnes, de Maïmouna Doucouré

Entre le marteau et l'enclume

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Son court métrage Maman(s) avait remporté plus de 60 prix dont le César du court-métrage 2017. Elle filme encore à hauteur d’enfants dans Mignones, qui sort en salles en France le 19 août 2020 dans le difficile contexte d’un été très chaud et de la crise sanitaire. Il a remporté le Prix international au Festival de Sundance 2020, le Grand Prix au festival de Toronto et a été sélectionné à La Berlinale.

NOTE : Le film sort en salles en France mais arrive directement sur Netflix aux Etats-Unis. La plateforme a pour cela concocté une affiche racoleuse, qui a déclenché une polémique sur les réseaux sociaux où le film se trouvait accusé d’encourager la pédophilie. Netflix a très vite présenté ses excuses sur son compte Twitter «  pour le matériel promotionnel inapproprié qui n’était pas représentatif de ce que raconte ce film » et en a modifié l’affiche et la présentation. C’est d’autant plus important pour l’opérateur que des films africains comme Atlantique de Mati Diop ont de très bons scores de visionnement.

Dans Maman(s), Maïmouna Doucouré évoquait l’arrivée d’une deuxième femme venue du Sénégal dans le petit appartement parisien et la douleur de sa mère face à ce choix polygame qui lui était imposé. Elle reprend ce vécu issu de son enfance dans Mignonnes ; c’est le point de départ du trouble d’Amy qui va chercher réconfort auprès d’une bande de filles de 11 ans comme elle qui travaillent ensemble une chorégraphie pour préparer un concours. Elles imitent les danseuses aguichantes trouvées sur internet et Amy réussit à se faire intégrer en leur apportant de nouvelles postures glanées sur des sites érotiques.

Choc des cultures ? Plutôt choc entre deux mondes : une éducation sénégalaise traditionnelle et cette aliénation que décrit la réalisatrice, avec pour objectif d’alerter autant sur les freins coutumiers à l’émancipation des jeunes filles que sur les dangers d’une émancipation trop rapide. Les conditions sociales sont mises en avant, qui ne facilitent pas un accompagnement parental éclairé.

Le film nous fait adopter sans jugement le regard d’Amy, son insouciance, son inconscience et sa vitalité. Elle dépasse largement les limites, ce qui ne manque pas de nous bousculer, réalisant peu à peu que les jeunes filles partagent aujourd’hui sur leurs réseaux des photos d’autant plus sexy que cette façon de s’exposer leur apporte un surcroît de reconnaissance, mesurée en nombre de « likes » ou de commentaires.

Le film est parsemé de moments où l’imaginaire enfantin prend le dessus, au-delà de tout réalisme, en lien avec le trauma induit par la douleur de la mère mais aussi par la violence entre filles, à un âge où l’arrivée des menstruations confirme une sortie de l’enfance difficile à maîtriser. La robe de mariage s’anime pour devenir le symbole de ce passage qui génère à la fois rejet et crainte, en même temps qu’elle concrétise le choix insoluble entre respect de la tradition et émancipation.

Au début du film, toute la cour de récréation se fige – un jeu qui vient du monde anglo-saxon -, sorte d’arrêt sur image sur des postures stéréotypées. On entrevoit là l’enjeu de Mignonnes : opérer le portrait d’une époque qui se fourvoie.

Fathia Youssouf, excellente dans le rôle d’Amy

Car ce film est un cri d’alarme. Il est tragique de voir ces jeunes filles se faire ainsi bouffer par un système qui fait d’elles des objets. Cet avertissement n’engage pas pour autant à retourner aux admonestations proférées par la tante (admirablement jouée par Thérèse Mbissine Diop qui avait été la première actrice noire dans La Noire de… de Sembène Ousmane) : Amy cherche sa voie entre l’aliénation traditionnelle des femmes au service des hommes et leur réduction capitaliste dans le monde des objets. C’est en prenant soin de sa mère qu’elle trouve sa vraie liberté. Nous ne verrons jamais le père, mais il est dans toutes les conversations : c’est aussi face à ce qu’il impose qu’Amy se détermine dans un final magnifique où elle trouve la force de s’élever tout en retrouvant son âge.

On imagine le travail nécessaire pour obtenir de quatre jeunes filles de 11 ans cette spontanéité dans les conditions d’un tournage. Elles sont lumineuses car mises en lumière dans des scènes en extérieur où les couleurs dominent, en opposition aux scènes sombres de l’appartement familial exigu qui semble se rétrécir au cours du récit. Elles sont encore mignonnes, mais si nous n’y prenons gare, pour combien de temps ?

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