Modali, le sorcier des signes

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Immersion dans l’œuvre magique de ce peintre comorien âgé de 38 ans qui célèbre  » l’élaboration de l’individu «  à travers ses toiles abstraites. Petit-fils d’un illustre voyant aujourd’hui décédé, il réinvente son écriture plastique, en s’inspirant du langage hermétique et mystique des signes utilisé dans la sorcellerie de son pays. Modali exposera pour la première fois dans une galerie parisienne (D’autres terres en vue/St-Germain-des-Prés) en mars prochain.

Une manière comme une autre d’interroger les mânes des ancêtres sur ces origines culturelles éclatées. Et sur le vide orchestré autour de la mémoire de tout un peuple qui est le sien. Qui sont-ils ces insulaires issus d’une légende qui confond le couple mythique du roi Salomon et de la reine de Saba ? D’où viennent-ils ? Quelle identité se donnent-ils aujourd’hui ? Quels fantasmes les angoissent-ils ? Il y a comme un besoin d’ancrage chez lui. Un besoin de racine. C’est peut-être ce qui lui a fait quitter la France il y a dix ans pour se ressourcer auprès d’un public de compatriotes qui ne saisit pas forcément son esthétisme abstrait. Sa démarche est pourtant claire.
Modali se réfère à une tradition passée qui ne contredit nullement son besoin d’établir une vision moderne du monde. Il ancre son travail dans des éléments du passé, lui trouve des racines dans une pratique traditionnelle et familiale, pour mieux confronter son regard au présent.  » Ces signes-là sont devenus du graphisme sur ma surface à peindre. Je ne suis pas voyant et je ne joue pas le rôle du sorcier. Je projette une notion culturelle orale sur mon tableau. Et les signes deviennent graphisme, deviennent surface colorée. Pour moi, c’est normal. Même si j’étais à l’étranger, le fait d’être né Comorien aurait fait resurgir, un jour ou l’autre, ces éléments-là. C’est une matière. C’est quelque chose pour communiquer. Je parle d’une autre façon. C’est un cri. Un langage qui est à la fois habituel et personnel. C’est peut-être une différence avec les autres… « 
La peinture de Modali, bien que née en réalité de la rencontre en ce siècle de trois civilisations (l’africaine, l’arabe et l’européenne), est principalement basée sur cette réécriture de la tradition orale de son pays. Le signe sorcier est l’élément de départ. De lui, surgit ce  » cri du vide «  qui l’obsède dans sa création mais qui devient vite une  » énergie susceptible de se déployer jusqu’à l’infini « . Il l’inscrit sur la toile, invite les couleurs au rituel (de la mémoire) et ré-injecte ensuite des bouts de ficelle et des bouts de bois sur cette surface peinte. En fait, il emploie une technique mixte, à travers laquelle on rencontre à la fois des matériaux nobles et des matériaux… supposés  » pauvres «  (inattendus pour la plupart). Il peint à l’huile, ponce, gratte et griffe, pratique le collage, utilise les moyens du bord, se sert du charbon à la place du fusain, emploie un support particulier pour ses créations : la toile de jute ( » Gouni  » en comorien), utilisée au départ comme sac de riz dans le commerce.  » Pour moi, ce ne sont pas des matériaux de récupération. A chaque fois, c’est la matière elle-même qui m’intéresse. Le sac de jute par exemple est une matière à qui j’apporte du sens, à qui j’apporte de la noblesse vue d’une certaine façon. Et je trouve aussi que ce sont des éléments qui se mélangent bien ensemble « . Au final, il produit une oeuvre complètement abstraite, qui met le spirituel au service des émotions et qui se définit comme une célébration de  » l’élaboration de l’individu dans l’espace « , inspiré par le syncrétisme européo-arabo-animiste de ses îles natales
Mais peindre à partir d’une réécriture des signes de sorciers comoriens apporte également des couleurs particulières à l’œuvre dans sa facture finale. Le gri-gri ou talisman par exemple contribue à donner une touche originale à l’ensemble. Modali :  » Mes tableaux se rapportent souvent à la couleur du bois et à la couleur du sable. La couleur du bois, c’est la planche qu’utilise le sorcier et la couleur du sable, c’est la matière avec laquelle il écrit. Voilà pourquoi dans mes tableaux, il y a du marron et du blanc travaillé, rajeuni. C’est un blanc artistique qui rappelle la couleur du sable. Et le marron, lui, se rapproche de la couleur du bois. Quand on voit mes tableaux récents, on sent bien cette volonté de se rapprocher du sorcier. Les bouts de bois que j’utilise, je les ficelle par exemple pour avoir cette notion forte du gri-gri « .
Mieux : la thématique s’en ressent.  » Le sorcier comorien travaille beaucoup avec les astres et à partir du temps. Il parle de ceux qui sont nés sous une bonne ou mauvaise étoile. C’est de là que vient cette étoile qui se promène dans mes peintures. Ensuite, il lie tout son travail au temps. Et pour moi le temps, c’est quelque chose de très important, parce que je ne sais pas si j’aurais toujours le temps de dire ce que j’ai envie de dire. Quand je peins, je ne vis pas l’instant où je peins, je ne vis pas l’instant présent, je vis ailleurs, je vis dans un autre monde, sur une autre terre où les choses sont vues d’une autre façon, où même l’inspiration et la sensibilité ne sont pas les mêmes qu’ici. C’est de là que vient l’insaisissable, l’infini, la spiritualité… des notions qui influent beaucoup sur mon écriture, sur mes interrogations et qui me viennent aussi du sorcier « .

Contact : Mohamed Ali (00269 73 29 94). ///Article N° : 296

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