Etat des lieux culturel

Un vaste chantier

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« Il faut soutenir les artistes, même si l’on ne comprend pas toujours ce qu’ils font ou ce qu’ils disent ». Ce propos, tenu en mai 2001 par un ministre de la Culture à l’ouverture du la première édition du Komor4 Festival (1) à Moroni, illustre l’incompréhension affichée par les autorités politiques face aux expressions contemporaines de la culture dans l’archipel.

Il y a comme un dialogue de sourd entre ceux qui créent et ceux qui gèrent le pays. Peu de décideurs, que ce soit sur un plan politique ou économique, daignent considérer le secteur comme un élément essentiel au développement du pays. L’idée d’une scène culturelle vivante et génératrice de devises fait globalement sourire, même au sein de l’intelligentsia locale. Pour les uns, c’est une idée de blanc [« fikira zaki zungu »] sans grands lendemains. Pour d’autres, le chantier est tellement énorme, que la perspective d’un rendu rentable dans un avenir proche paraît pratiquement impossible.
Pourtant, la culture pourrait bien devenir une ressource essentielle à la machine économique dans les année à venir. Des « intermédiaires » culturels entre le Nord et le Sud passent de temps en temps dans la région, à la recherche de nouveaux talents. Producteurs de disque, représentants de festival ou agent du spectacle vivant, ils sont séduits par les échanges culturels qui ont eu lieu dans ce pays et encouragent les artistes du cru à proposer dans leur création des variantes inédites s’inspirant des traditions de l’archipel, surtout que les Comores ne sont pas très connues dans l’industrie florissante des cultures du monde en Europe. Des exemples ? L’allemand Werner Graebner, patron du label indépendant Dizim Records, est venu produire quelques albums avec des ténors locaux durant les cinq dernières années. Habitué de l’Afrique de l’Est, il avait bifurqué sur les Comores, suite à quelques rencontres express avec des natifs de l’Archipel. Ces derniers l’avaient passionné. Cela a permis à quelques artistes de signer avec son label. On pourra aussi citer l’expérience de la troupe réunionnaise Talipot. Venue pour quelques dates à Moroni, elle est repartie avec un jeune comédien, Dada, dont le talent est aujourd’hui consacré par la critique régionale et au-delà. Cela fait réfléchir quelques artistes locaux qui espèrent une carrière internationale. La culture devient pour eux un métier. Certains opérateurs nationaux se surprennent aussi à rêver d’un redémarrage du secteur touristique par la culture.
Un appel de nature à re-dynamiser l’économie nationale. En effet, les cultures de rente, initiées par la colonisation française depuis le 19ème siècle au moins, ne s’exploitent encore aujourd’hui qu’à travers un marché fermé, où les exploitants ne reversent que très peu aux paysans récoltants. Ceux qui travaillent sur les plantations sont payés au lance-pierre et ne profitent nullement de la bonne réputation des produits comoriens [tels que la vanille ou l’ylang-ylang]sur les marchés internationaux. (2) L’Etat comorien n’ayant que trop peu réfléchi à une production plus offensive et mieux organisée sur ce marché spécifique, les paysans finissent parfois par s’en désintéresser. Mais en dehors de cette activité « traditionnelle », les Comores ne connaissent pour l’instant aucune autre source de devises importantes dans ses projets de développement. Avant l’arrivée de la colonisation, le pays avait vécu grâce au commerce, des épices et des esclaves essentiellement. Depuis l’indépendance, il ne survit que grâce à l’aide internationale, avec comme principal bailleur de fond la France. Une France accusée d’avoir sciemment cultivé une déstabilisation permanente sur place, dont les conséquences fragilisent les quatre îles politiquement et économiquement.
Coups d’Etat, assassinats en tous genres, politique de la main tendue, manque de projets de la part de la classe politique dirigeante n’ont en tous cas pas beaucoup aidé le pays à trouver sa voie. Pire : la misère attire les bras séculiers du banditisme international sur ces terres. Projets de zone offshore, blanchiment d’argent, réglementation inexistante… encouragent des aventuriers peu scrupuleux à venir s’y installer. Chaque année depuis dix ans, ressortent des affaires maffieuses, jamais résolues, dans la mesure où le pays ne possède même pas les moyens de diligenter des enquêtes sur les partenaires étrangers qui se présentent à lui ponctuellement. Le tourisme en pâtit forcément, tous les autres secteurs également. Cependant, la culture reste un domaine privilégié à travers lequel l’espoir semble pouvoir se conjuguer à nouveau, dans cette période où la quête d’exotisme en Occident semble « profiter » intellectuellement aux petits pays.
Riche d’influences, la culture comorienne est issue d’une histoire à géométrie variable, qui puise dans de nombreux terreaux, menant de l’Afrique au monde arabe, en passant par l’Asie et l’Europe. Une culture à dimension plurielle dans ses fondements, qui s’offre à la poignée de créateurs locaux comme autant de portes ouvertes sur le reste du monde. En théorie, c’est le seul secteur, où les potentialités économiques s’accumulent, sans se laisser submerger par le pessimisme ambiant. La matière première existe. Seul hic  : tout est à faire. Il n’existe par exemple aucune politique nationale élaborée sur la question.
Le défunt président Ali Soilih prêchait volontairement pour une production de sens – sur un plan local – appropriée aux réalités du monde et pour une revitalisation des legs culturels. Ce qui influait beaucoup sur les formes d’expression artistique en vogue à l’époque, surtout en musique et en théâtre. Son travail de revalorisation de la langue nationale (le shikomori) (3) a par exemple nourri plus d’un répertoire d’artiste durant cette période. (4) Ali Soilih avait su impulser une dynamique de régénération des valeurs nationales, en manipulant les concepts culturels et en remuant le bocal poussiéreux des us et coutumes. (5) Il refusait l’image figée portée par la tradition. Il rêvait d’une culture vivante et progressiste, qui pouvait s’inscrire par moment dans une perspective de divertissement des masses, (6) nécessaire à son utopie révolutionnaire. Sa démarche n’a pas vraiment été comprise par ses concitoyens. L’un de ses anciens collaborateurs, l’anthropologue Sultan Chouzour, en témoigne encore aujourd’hui : « Comme m’avait dit un diplomate nigérian de passage à Moroni ces années là, en parlant d’Ali Soilihi : « Cet homme est en avance sur son temps, et en déphasage par rapport à votre Pays qui est trop petit pour lui. Il est condamné à souffrir et à disparaître dans une tragique incompréhension ». (7) L’ayant pris en horreur, les notables et la classe dirigeante précipitèrent sa fin. Le temps et la violence de son règne jouèrent surtout contre sa volonté d’inventer un modèle culturel comorien. A sa mort, le secteur de la culture devint très vite le parent pauvre de la politique comorienne.
Il y eut certes un ministère de la Culture dans les régimes de la période post-soilihiste. Mais il n’y eut plus jamais de réflexion globale sur la question. Le ministère devint un placard doré pour les enfants du régime, qui louvoyèrent ponctuellement sur quelques projets subventionnés par les coopérations étrangères. Rien à voir avec la dynamique soilihiste, qui, tout en servant le combat politique, a permis d’entrevoir pour la première fois dans l’histoire de ces îles une destinée commune réelle. Dans une société bénéficiant d’une unité (de peuplement, de langue, de religion, voire de mode de vie), la volonté du « mongozi » (le guide) Ali Soilih annonçait un renouveau culturel de grande envergure. Ses successeurs ne surent et ne cherchèrent pas à transformer l’essai. Au début, un conservatisme de bon aloi refit surface dans l’opinion. L’Histoire fut ensuite malmenée pour satisfaire à l’ego des nouveaux dirigeants politiques. Elle ne fut même plus enseignée aux jeunes générations, à qui les anciens, par lassitude, cessèrent de transmettre le monde d’hier et ses valeurs. La société comorienne, prise dans la tourmente des événements politiques, se replia assez vite sur elle-même, au point d’imploser de l’intérieur. Ce qui mit l’unité nationale, pourtant reconnue géographiquement et historiquement par la communauté internationale, en déroute. Le discours séparatiste, qui fit partir Mayotte en 1975 de l’ensemble historiquement constitué, devint de plus en plus envahissant dans les consciences. Ce qui ramena le pays à nouveau dans le débat culturel. Des interrogations se font jour depuis. Travailler sur les acquis du passé n’aurait-il pas aidé à éviter le délitement de l’Archipel ? L’Union des Comores, nouvelle configuration politique et institutionnelle du pays, issue d’une longue bataille de 27 ans entre les îles sœurs, n’a-t-elle pas intérêt à se pencher sur sa mémoire pour mieux reprendre son souffle ? Les créateurs, quelle que soit leur forme d’expression, ne seront-ils pas les garants de la nouvelle destinée choisie par les Comoriens, dans la mesure où ils savent subjuguer l’œil ou l’oreille, en inscrivant leurs travaux dans l’inconscient collectif, tout en parlant un langage contemporain qui fleure bon la modernité ?
En somme, il s’agit de la culture, vue comme un moyen de redonner vie et sens à l’Histoire. Quelle saine ambition pour un artiste que celle de porter les douleurs de son peuple, afin de mieux les exorciser ! Salim Ali Amir, star de la variété nationale, campe ainsi régulièrement le désespoir de ses concitoyens dans ses compositions et implore le ciel pour qu’il rende la raison à l’élite dirigeante. Sa musique et ses textes puisent dans la tradition mais cherchent à la renouveler. Il n’est pas le seul. Quelques autres s’interrogent comme lui sur les moyens de parvenir à un « nouvel essor » de la culture nationale. Les enjeux que pourraient susciter une scène artistique vivante et inventive interpellent de plus en plus. Car celle-ci permettrait à tout un peuple, qui a failli diluer son histoire dans la haine du voisin, de se retrouver, de se réconcilier avec lui-même, tout en refusant de demeurer dans un conformisme résolument « décadent » pour l’époque. Mais ceci suppose que le discours de l’artiste atteigne son public, dans un pays où l’identité nationale, comme le reste, cherche à se redéfinir des repères nouveaux. En culture comme pour d’autres secteurs, les changements les plus importants ont jusqu’alors été vécus de façon empirique. Dans l’urgence. Aucune réflexion au niveau des institutions étatiques, aucune projection de la part des décideurs économiques les plus importants et aucun soutien effectif de la part de la population. Comment encourager les créateurs à assumer le poids de l’histoire dans un tel contexte ? Ces derniers vivent la relation entre leur travail et le pays comme un acte manqué. Est-ce la raison pour laquelle certains défendent un folklore de bonne composition mais sans audace, qui séduit le plus grand nombre sans chercher à surprendre ? Peut-être.
Pour croire en un renouveau culturel, les créateurs comoriens ont en tous cas besoin d’être stimulés, ne serait-ce que par leur public de cœur [leurs compatriotes ?]. A sa manière, Salim Ali Amir repose ainsi la problématique : « Ce qu’on fait n’intéresse pas assez les gens ici pour que ce soit intéressant pour nos carrières. Dans la mesure où ils ne dépensent pas beaucoup d’argent pour acheter de la musique ou de la culture, nous ne pouvons pas compter sur eux pour vivre. Et si on ne vit pas de notre art, comment voulez-vous qu’on arrive à faire croire aux gens que nous sommes nécessaires à leur devenir ? A moins qu’il y ait des gens à l’extérieur qui viennent nous soutenir, nous n’évoluerons pas. En plus, les Comoriens n’aiment pas toujours leur culture. Ils ne la connaissent pas. Ce qu’ils veulent en musique par exemple, c’est qu’on leur fasse des choses importées comme le zouk. Certains s’étonnent qu’on fasse ça. Alors que nous n’avons pas les moyens de faire autrement ». (8) Un travail pédagogique est donc à initier en profondeur. Pour amener le Comorien à se ressourcer dans sa propre culture. Pour surtout l’amener à apprécier de la musique, du théâtre ou des arts plastiques de façon plus régulière et plus intelligente. Afin de susciter sur place – pourquoi pas ? – des avant-gardes capables de dialoguer d’égal à égal avec ce qui se fait de mieux ailleurs dans le monde par la suite. « Or on ne nous aide pas beaucoup dans ce travail » finit par dire Salim. Ceci nous renvoie à la case départ. L’Etat. Les politiques. Et les décideurs économiques. Très peu sont en connivence avec le milieu culturel, qui craint, lui, d’être manipulé à son tour par les uns ou sous-exploité par les autres. Quelle issue dans ce cas ?
« Il n’y a que la France qui, pour l’instant, a feint de s’intéresser à la production locale, en terme de politique de diffusion culturelle. Je parle d’une vraie politique, et non de lieux culturels qui fonctionnent à la semaine ou d’événements ponctuels. La mission française de coopération et l’Alliance française ont pas mal soutenu les artistes locaux ces dernières années. Salim Ali Amir, ainsi que d’autres musiciens comme Maalesh, un plasticien comme Modali, ainsi que de jeunes comédiens. Mais le problème, c’est que les gens ne veulent pas qu’on le dise. Pour eux, la France, c’est le colon, c’est le responsable de tous les problèmes de ce pays. Mais dire que c’est presque la seule à entendre la volonté des artistes, alors que nous avons des intellectuels au sein de la classe politique, à qui l’avenir de la culture ne dit rien, choque les gens. Il faudrait cracher dans la soupe », confie un jeune acteur culturel, requerrant l’anonymat. Le paradoxe est là. La puissance anciennement colonisatrice soutient la jeune création locale, en finançant quelques projets d’exposition, de spectacles ou de diffusion de la lecture depuis vingt ans environ. « Comme l’Etat et les associations communautaires ne font pas grand-chose dans ce sens, la France a tout de suite eu le beau rôle dans cette histoire. On n’est obligé de la remercier pour ses bons offices. Mais si vous le faites, vous passez pour un pro-français aux yeux des Comoriens, et donc un traître. Alors que les Français, même s’il est vrai qu’ils défendent avant tout leur culture, développent une volonté de soutien des artistes locaux, là où les autorités comoriennes ne proposent pas grand chose » ajoute notre interlocuteur. Difficile de lui donner tort, au regard de ce qui existe au niveau de l’Union.
Renouer le dialogue interrompu entre les îles sœurs, en recourant à la culture ? Une belle profession de foi. Mais les enjeux paraissent complexes, à mesure que le débat se nourrit d’actualité politique chaude. Le Comorien pourrait peut-être se laisser convaincre par une quelconque dynamique de nature à dépasser les querelles du monde politique actuelles. Mais il faudrait qu’il mette la main à la poche pour contribuer à la naissance d’un véritable marché. Ce qui est encore moins évident, dans un pays constamment en crise. Il faudrait aussi que les politiques et les décideurs économiques rattrapent le temps perdu, en donnant les moyens à la scène artistique locale de fonctionner par une réflexion aboutie sur la question et par des réglementations taillées sur mesure pour les artisans de la culture. Les militants pour la signature de la convention de Florence (Unesco) pour la non-taxation du livre comme bien de consommation sont une minorité dans le pays. (9) On les regarde avec des yeux effarés. « Ce dont les artistes ne se rendent pas compte, c’est qu’on ne peut pas du jour au lendemain se mettre à défendre la culture. La plupart des gens dans ce pays ont vécu la culture sous sa forme sociale. C’est pour ça qu’elle paraît figée. Et on voudrait que les Comoriens sur un coup de baguette se mettent à lire, à commenter la peinture, à applaudir des pièces de théâtre. Il faut aller doucement. Ces gens découvrent la plupart de ces formes d’expression. Il faut le temps qu’il faut pour intégrer toutes ces choses » (10) estime Folko-Rozan, anciennement patron à l’Alliance Franco-Comorienne de Moroni. Là aussi, il y a du travail. Certains Comoriens vont encore au concert comme on va sur la place publique, c’est-à-dire pour parader et pas forcément pour apprécier ce qui se fait de mieux sur la scène.
« Même les hommes politiques, les cadres, les intellectuels comoriens… ils ont besoin de réapprendre ce qu’est la culture. Certains ont fini par croire que ce sont uniquement les fêtes folkloriques du grand-mariage ou les habits traditionnels qui représentent la culture. Ils n’ont aucune idée de la notion de modèle culturel vivant. Comment voulez-vous qu’ils contribuent à une dynamique intéressante ? C’est vrai que la vision d’Ali Soilih était en avance sur son époque. La preuve qu’on ne l’a pas compris, c’est que la jeunesse qui l’avait suivi et qui avait participé à son projet culturel a changé de fusil d’épaule dès son enterrement. Il y a eu des reniements. Quand ce n’est pas le cas, [cette jeunesse] parle de politique mais pas de culture. Je vais vous dire les choses autrement. Si la culture leur permettait de gagner des sous immédiatement, comme le fait la politique, ils s’y mettraient. Parce qu’ici, tout se vend, y compris les convictions. Mais ce n’est pas possible tout de suite. Il faut du temps pour que la culture rapporte de l’argent. C’est pour ça que ça ne les intéresse pas. Alors qu’en politique, il suffit d’être adoubé par quelques dinosaures pour devenir ministre du jour au lendemain et se remplir les poches » s’exclame Mohamed S., acteur économique [lui aussi, requiert l’anonymat]. La culture pour lui est un secteur moins attrayant, parce que plus exigeant et moins rentable pour les ambitions carriéristes de quelques cadres locaux.
Il continue : « La vérité, c’est que même les artistes ne savent pas défendre leur bout de gras. Vous parlez de création nationale, d’identité commune, d’héritages culturels multiples… C’est bien mais ils ne sont même pas capables de comprendre cela. Ce qui les intéresse, c’est de gagner de l’argent immédiatement, pas de penser à une destinée à venir de l’Archipel. C’est pour ça qu’ils font souvent des choses simples, des petites aquarelles bien figuratives ou du zouk et du reggae. Ça leur permet de gagner un peu d’argent. Ils te disent qu’ils n’ont pas les moyens de travailler. Mais si les maisons de disque ou les maisons d’édition étrangères ne s’intéressent pas à ce qui se passe ici, c’est parce que les gens ne travaillent pas assez. Nos artistes n’arrivent pas à les surprendre ». Selon lui, il suffit de voir l’état de la production musicale locale depuis 1978 pour s’en convaincre. Il est vrai que beaucoup d’artistes se sont mis à copier ce qui marchait le mieux à l’étranger, sans trop réfléchir aux conséquences. Ce qui a appauvri le patrimoine local et formaté le goût du public, avec comme standards le zouk et le soukous. Des pratiques instrumentales, tels le oud (luth) ou le violon, ont même disparu de la scène locale. Néanmoins, l’intérêt suscité auprès de certains producteurs étrangers a permis à quelques artistes comme Maalesh, Prix Découvertes RFI 93, de revenir sur les tendances à la mode et de croire à des carrières moins improvisées et mieux argumentées : « Je ne cherche pas à plaire à tout prix aux Comoriens. Je cherche à faire ma musique. Pendant longtemps, on ne m’a pas compris. Aujourd’hui, on me donne raison » dit-il. Réponse de Ben Abdallah, journaliste comorien installé en région parisienne : « C’est vrai. Mais lui, il a eu de la chance. Il a eu des producteurs étrangers qui l’ont aidé [à un moment donné de sa carrière]. Ce n’est pas le cas de tout le monde ».
Car voilà… Le même problème réapparaît à la surface. Les moyens nécessaires au développement d’une dynamique culturelle efficace n’existent pas aux Comores. Sur le plan institutionnel, c’est la torpeur la plus totale qui fait office de volonté politique sur la question. Chihabidine Abdallah, longtemps directeur national de la culture de l’ex-RFIC, (11) aujourd’hui dans le privé, (12) affirme avoir demandé 1% du budget national pour le secteur pendant longtemps sans le moindre succès. Mohamed Zeine, auteur de théâtre, son ancien collègue délégué à la jeunesse, se plaint de n’avoir même pas un bureau pour travailler. Wahidat Tadjidinne, une autre de ses collègues au ministère, chargé du réseau des Clacs (centres de lecture dépendant d’un programme de l’Agence internationale de la Francophonie) souhaite que l’Etat mette des animateurs à sa disposition, afin que les infrastructures et le matériel investi dans ces centres ne soit pas endommagé par des bénévoles peu « contrôlables ». Les nouvelles autorités de l’île de la Grande Comore auraient dit-on consulté quelques jeunes, en vue de définir un projet culturel allant de pair avec les nouvelles institutions du pays. Parmi eux, Ahmed Mze Boina, jeune réalisateur. (13) « On attend de voir » confie-t-il.
Sur le plan privé, le seul banquier de la place (la Banque Internationale des Comores, filiale de BNP Paribas) hésite à financer des projets culturels. Les aides internationales aux micro-projets considèrent le secteur comme peu porteur. Le marché local ne convainc pas. Dans l’ensemble, seul se distinguent les initiatives à caractère social menées par le milieu associatif (foyers culturels communautaires par exemple) durant ces dernières années. Des activités tels que les cours de soutien aux scolaire, les conférences sur la société en mutation ou encore la défense du patrimoine folklorique autorisent les associations à se proclamer principaux agitateurs culturels de la place. Mais dans la mesure où leurs projets ne sont guidés par aucune nécessité de rendu économique immédiat, les militants associatifs ne provoquent aucun mouvement d’envergure au niveau national. C’est la capitale qui a surtout redonné force au tissu associatif il y a une dizaine d’années par la création d’un premier foyer culturel (le CASM), autour d’un projet télévisuel à portée communautaire. Beaucoup espéraient que le projet aille au-delà et permette d’offrir de nouvelles perspectives et de nouveaux métiers aux jeunes de la ville. Mais que peut réellement une association, quand l’Etat ne remplit plus ses fonctions ?
Un autre problème qui mine le milieu culturel, c’est l’absence d’actions concertées entre tous les partenaires concernés. Les opérateurs culturels ne communiquent pas assez entre eux, de manière à inspirer la dynamique espérée. Chacun agit de manière isolée et épie l’autre dans son coin. Le marché est trop restreint. La confiance ne règne pas toujours en maître entre les principaux protagoniste de la culture. Il y a un peu plus de sept ans, Maître Safké, artiste indépendant, remonté contre le petit microcosme de la culture, s’emportait dans une interview radio : « Les gens qui s’occupent de la culture ici, c’est tous des maffieux. Ils veulent que ça marche pour eux mais pas pour le pays. Ils ne veulent pas investir pour que ça fonctionne. Mais ils veulent gagner en retour ce qu’ils n’ont pas semé. Ils disent défendre la culture mais en réalité ils n’ont que des petits intérêts mesquins. Ils vont jusqu’à se voler entre eux ». (14)
Toujours la même rengaine : l’argent, qui nuirait à toute initiative. Mais les politiques ? Que disent-ils pendant ce temps ? Attablés à la table des négociations pour la consolidation du nouvel ensemble comorien (ex-RFIC devenu Union des Comores), ils disent ne pas avoir le temps de réfléchir à la question et se refusent pour certains à tout commentaire. Pour l’instant, ce qui les intéresse, c’est de « savoir à quoi va servir la manne promise par la communauté internationale, après la réconciliation entre les îles. Pas la culture. Ils ne savent même pas ce qu’ils vont faire de cet argent. Mais si vous en trouvez un qui ne pense pas comme ça, passez-lui mon téléphone. Je veux bien rentrer au pays » conclut Ali Saïd, jeune artiste venu tenter sa chance à Marseille dernièrement. Au fond, il n’a fait que suivre les traces d’autres artistes, partis tenter leur chance ailleurs. Napalo, plasticien, se cherche une voie en Hollande. Nawal, dont le premier album est sorti en 2000, évolue dans la grisaille parisienne. Pourtant, elle ne manque pas de projets à réaliser depuis le pays dans ses bagages. Dada, comédien déjà évoqué, préfère continuer à faire le va-et-vient entre la Réunion et le reste du monde, plutôt que de rentrer œuvrer à Moroni, où il a fait ses débuts. Même des créateurs d’un nouveau genre comme Sakina dans la mode ou Karry Kamal Karry dans la danse (15) s’interrogent. A moins d’un miracle, aucune alternative ne paraît possible dans la situation actuelle du pays. Surtout qu’aucun établissement culturel national n’existe véritablement, sans parler des mauvais souvenirs laissés par un festival national (Fesnaco) qui a tourné au désastre en 2001, y compris sur un plan financier (avec des accusations de détournement de l’argent destiné aux artistes). La relance d’une dynamique risque s’être difficile. Mais quelques jeunes créateurs tels le jeune réalisateur Ahmed Mze Boina semblent prêt à en découdre. En croisant les doigts dans un premier temps. Forcément.

1. Komor4 est une initiative de Washko Ink. et de l’association Twamay, prévue pour avoir lieu tous les quatre ans, dans l’Archipel. Avec trois missions. Renforcer les acquis culturels, en emmenant les artistes du cru à redécouvrir le patrimoine dans une perspective plus contemporaine. Promouvoir les expressions artistiques engendrées par cette dynamique dans les différents pays qui ont contribué à construire historiquement et culturellement les Comores, de Zanzibar au Portugal, en passant par le Yémen, la France ou l’Inde. Dans l’autre sens, continuer le principe d’échange entre ces différentes contrées et l’Archipel, en conviant des artistes actuels originaires de ces pays à se produire aux Comores. Prochaine édition en 2005.
2. En dépit de la rude concurrence effectuée par les exploitants de Madagascar ou d’Indonésie.
3. Il faut rappeler l’énorme travail effectué à cette époque par le régime pour alphabétiser les masses, afin de leur permettre d’être en phase avec la culture révolutionnaire (dynamique de comoriennisation). Une démarche qui a permis de fixer partiellement la langue comorienne et de la valoriser. A sa mort, ce travail n’a pas été poursuivi à grande échelle. Quelques linguistes comme Mohamed Ahmed Chamanga continuent de travailler sur la langue mais sans pouvoir l’imposer dans les programmes scolaires ou dans l’administration.
4. Grâce à ce travail sur la langue, un théâtre de circonstance a vu le jour. Avec une dimension radiophonique assez importante dans son élaboration. Les pièces les plus citées à l’époque sont une épopée consacrée au Sultan Msa Foumou signée par Damir Ben Ali, ainsi qu’une satire sociale intitulée Msa Hazi écrite par Sultan Chouzour. Un théâtre qui a eu le mérite de réhabiliter la langue nationale.
5. Il faut aussi préciser que parallèlement à l’idéologie soilihiste, il existait un mouvement de jeunes révolutionnaires, dont le nom comorien de « Msomo wa Gnumeni » signifiait la propagation de nouvelles idées progressistes au sein de l’opinion (à travers l’Union des Forces d’Action Culturelle et l’association des Etudiants et Stagiaires Comoriens). Et cela sans être aux affaires politiques ou au pouvoir (ils furent d’ailleurs interdits d’existence durant la période soilihiste et durant la période suivante, sous le règne du président Abdallah). On leur doit des poèmes mis en musique au nom de leur combat, la mythification de quelques combattants anti-colonialistes et la publication de quelques textes littéraires également. On leur a toujours reproché d’avoir « instrumentalisé » la culture dans une perspective de propagande. Un reproche qui est également fait aux soilihistes. Beaucoup de créateurs comme les plasticien Napalo et Soilih Hakime ou l’artiste Salim Ali Amir sont issus de cette mouvance.
6. Un album de l’Orchestre Joujou est sorti en 2002 du Majestic Studio aux Comores. Il reprend tout le répertoire dédié à la révolution dans ces années et illustre assez bien l’influence du « Mongozi » (le guide) sur la culture de son époque.
7. Extrait d’un entretien accordé en juillet 2002 au site www.komornet.org.
8. Extrait d’une entretien accordé à RFI en 1996.
9. Convention qui fait du livre une denrée de première nécessité éducative et culturelle.
10. Rencontré en 1998.
11. L’ancienne appellation des Comores : République Fédérale Islamique des Comores.
12. Il a demandé une « disponibilité » à la fonction publique, qui lui permet de s’investir dans une entreprise culturelle privée, Studio 1, initiée il y a quatorze ans, avec quelques-uns de ses amis. Ce fut le premier studio professionnel de l’Archipel.
13. Auteur de Litres, un documentaire sur la dialyse : les malades en insuffisance rénale, obligés de partir à l’étranger se faire soigner, faute d’appareils de dialyse sur place aux Comores. Il avait suivi deux malades installés à Maurice à cause de leurs maladie. Il cherche les moyens aujourd’hui de réaliser une fiction.
14. Accordée à RFI.
15. Tous deux sont issus de la communauté comorienne installée en France. Ils évoluent dans des courants plutôt français ou européens mais s’interrogent sur un apport possible de leur part dans une dynamique culturelle comorienne. A travers leurs démarches respectives, on retrouve certaines interrogations sur la mémoire, sur les origines, sur leur identité.
///Article N° : 2525

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