Musique ougandaise en peine

Les ondes ougandaises sont saturées de musiques nigériane, sud-africaine, tanzanienne, kenyane. Le pays manque cruellement de structures et de volonté politique pour soutenir ses propres artistes. État des lieux express d’une scène émergente en quête d’elle-même.

L’Ouganda ne manque pas de valeurs sûres. Bebe Cool, Bobi Wine, Chameleone… Des artistes connus sur un plan régional, mondial également. Des artistes aux prix prestigieux, qui déplacent les foules. En mars 2014, au Lugogo Cricket Oval Stadium de Kampala, Chameleone a explosé le record de spectateurs en Afrique de l’Est, avec 40 000 fans au compteur, lors de son « Tubonge Live ». Mais le marché de la musique ougandaise subit aussi la concurrence vive des sons étrangers. Les musiques nigériane, sud-africaine, tanzanienne, kenyane, lui font une guerre âpre.
Un phénomène qui ne s’explique pas par le nombre de studios. La capitale en regorge, aujourd’hui. Pour 100 ou 300 dollars, on enregistre sa chanson ou son CD en une journée. Mais la qualité des enregistrements et l’amateurisme des musiciens fragilisent productions, conditionnent jusqu’à leur diffusion. C’est peut-être là que se situe l’un des problèmes de cette scène. Il ne suffit pas d’un enregistrement pour percer. Il faut aussi être bien entouré. Un label, plus un manager. Or, il en existe très peu, des labels dignes de ce nom dans le pays. Des chanteurs connus comme Bebe Cool et Chameleone ont pu se lancer grâce à un label kényan, Ogopa DJs.
Les chanteurs ougandais les plus écoutés ont dû se créer leurs propres maisons de disque. Pour avoir une chance de percer, les autres artistes doivent se rapprocher de ces stars-producteurs. Mais se rapprocher de ces groupes, c’est aussi se politiser. L’Ouganda sort tout juste d’une élection présidentielle très disputée, durant laquelle la musique a joué un grand rôle. Les deux principaux candidats avaient – pour soutenir leur campagne – un hymne, se fondaient sur de véritables tubes pour promouvoir leur discours. Une politisation qui parle, certes, aux Ougandais, mais qui rend leur musique difficilement exportable à l’étranger.
Une promotion difficile
Les chanteurs, qui n’ont pas la chance d’appartenir aux « teams » très en vue, sont obligés de promouvoir leur musique eux-mêmes auprès des médias, n’ayant ni labels, ni managers, pour les porter. À l’entrée du Centre national culturel ougandais, bâtisse à la façade décrépie, MC Clara, rappeuse, traîne ses baskets, pochette à la main. Elle tente de vendre son album, à 10 000 shillings ougandais (environ 2,50 euros) le CD. Elle n’a que 24 ans, mais elle s’est déjà fait une idée précise de ce système : « Les droits d’auteurs ne sont pas respectés, il y a de la corruption… »
MC Clara a vécu l’expérience d’un label exploitant son image et ses productions, sans lui reverser le moindre centime. « En Ouganda, ce n’est pas comme ailleurs, détaille-t-elle, le sourire amer. Vous devez payer pour que votre musique passe à la radio ou à la télévision.  » Ce que confirme Sally Hythan musicien et producteur, au Centre national : «  Cela peut vous coûter jusqu’à 5 millions de shillings ougandais par mois (environ 1 300 euros). Comment un artiste peut gagner de l’argent s’il doit payer autant ?  »
Sally dénonce cette scène qui renverse les rôles : «  Normalement, vous signez avec un label, qui paye un producteur, qui vous paye. Ici, c’est le contraire, l’artiste doit payer tout le monde pour que son travail soit diffusé. » Des sommes astronomiques dans un pays où il est impossible de compter sur le soutien de l’État. Les aides sont rares, délivrées au cas par cas. Le Centre national culturel ougandais est la seule structure gouvernementale du genre. On y trouve danseurs, comédiens, musiciens réunis… 300 artistes en résidence.
Un manque d’investissements
« Le gouvernement nous finance à hauteur de 27 millions de shillings par an (environ 7 000 euros). C’est peanuts ! « , s’emporte Mark Masiko, responsable à l’éducation et à la recherche, dans le centre. « Nous manquons vraiment de fonds, insiste-t-il. Nous faisons du lobbying auprès du gouvernement pour qu’il comprenne qu’ils (les artistes) sont créateurs de richesse. L’industrie de l’art a besoin d’être soutenue, tout comme l’a été celui du tourisme. » Un secteur économique, qui n’apparaît d’ailleurs pas dans les statistiques de l’État. En Ouganda, la politique en faveur des artistes est quasi-inexistante.
« Ce n’est pas leur priorité « , souffle Mark Masiko. Le récent gouvernement de Museveni ne comporte aucun poste spécifiquement dédié à la culture. Un vide politique et structurel, profitant à la concurrence en musique. Capital FM, une des radios les plus populaires dans le pays, diffuse les 40 meilleurs hits du moment. George Manyali le directeur des programmes de la station confirme : les musiques fonctionnant le mieux – et donc les plus jouées sur les ondes – sont nigériane, sud-africaine et tanzanienne. P-Square, Tiwa Savage ou encore Wizkid sont en haut du tableau.
Pour parer au plus pressé, la Commission de la communication ougandaise demande aux télévisions de diffuser au moins 70 % de contenus locaux depuis janvier 2014. Celles-ci jouent un grand rôle dans la diffusion de clips musicaux, notamment. Mais les derniers rapports soulignent que cette mesure est loin d’être respectée. George Manyali admet qu’il ne diffuse pas un tel ratio de musique locale sur ses antennes, « mais nous nous assurons, souligne-t-il, de passer tous les hits ougandais ».
« En Ouganda, les artistes semblent perdus »
« Nous ne manquons pas de bons artistes. Vous pouvez avoir une bonne chanson, mais ne pas être diffusé car la promotion n’est pas bonne.  » déclare aussi Manyali. L’African Music Development Programme (AMDP) relève le fait dans un certain nombre d’États africains et propose des solutions de professionnalisation des métiers, en misant notamment sur la formation. « C’est un vrai problème, partout. C’est-à-dire que les musiciens se retrouvent à devoir tout faire. On leur demande de faire leur propre son, leur communication, leur marketing« , explique Charles Houdart, à la tête de ce programme.
L’AMDP vise « les métiers satellites », « les managers, les administrateurs, les organisateurs d’événements, les ingénieurs du son… Il y a peu de choses qui sont faites pour l’écosystème, qui est pourtant très important. » En Ouganda, des initiatives ont été mises en place sur ce plan, avec la collaboration de l’Université de Makerere. Elles consistent notamment à envoyer des étudiants dans d’autres pays, afin d’élargir la perspective, et à apprendre sur le terrain, par le biais de stages pratiques dans les festivals.
Les différents acteurs du secteur demeurent critiques aussi envers les artistes eux-mêmes. « En Ouganda, les artistes semblent perdus. Ils manquent de culture propre, explique Alex Kiyaga, producteur au Centre national culturel ougandais. Quand vous écoutez de la musique nigériane vous reconnaissez les rythmiques du pays. Ici, il n’y a pas une telle identité. » Un constat que partage Daniel Mutembesa, manager de Milege, une petite boîte de production. « Les chanteurs-compositeurs font du « copier-coller » avec la musique qui fonctionne sur les ondes. Un manque d’originalité et d’identité qui empêche les chanteurs locaux de percer sur la scène régionale, voire internationale. »
C’est pourquoi Milege essaie de promouvoir des talents « authentiques », capables de faire de la musique « proche des racines », des artistes que l’on ne trouve pas ailleurs. « Si les gens veulent écouter du reggae, ils écoutent des musiciens jamaïcains, pas des Ougandais… « , s’exclame-t-il. Pour lui, tant que les musiciens locaux n’incluront pas des indicateurs culturels clés dans leurs productions, il leur sera impossible de rivaliser avec leurs concurrents africains.

///Article N° : 13676

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