Nana Flight : ouverture des marchés et cultures de mobilité

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« Nosy » est un antique mot austronésien signifiant île ou archipel. Il est lié à des pratiques de migrations millénaires dans l’océan Indien. En effet, les nusitariens, un des peuples asiatiques ancêtres des malgaches, étaient des nomades de la mer. Ils avaient les îles comme points d’attache de ravitaillement ou de colonisation sylvano-agricole. Ils pouvaient vivre et se déplacer sur d’immenses villes-navires allant jusqu’au millier de navigants. Aujourd’hui, les passagers de la Côte des épices de Madagascar ou les négociants d’or préfèrent les aéronefs pour rallier Nairobi, Johannesburg, Maurice, la Réunion ou Singapour. Ce sont d’ailleurs plutôt des passagères que le blocus, notamment aérien, n’arrange vraiment pas : les Nana Flight.

Les néons de la salle d’embarquement cachent l’aurore austral irisant la mer. Aux tabac journaux, le commerçant est encore dolent. Trop tôt pour les parfums et les alcools. Trop tôt pour un café. On se rabat sur la presse magazine. Ici au moins on trouve Jeune Afrique et même Jeune Afrique Economie. Pas de titres asiatiques. Le vol de Singapour à destination d’Antananarivo via la Réunion est annoncé.
Les yeux sont encore somnolents dans l’avion curieusement silencieux. Je note en riant de moi-même,  » beaucoup d’yeux bridés endormis « . Je suis saisie par la palette des couleurs sur mon passage, bleu passé, gris, noir, blanc : english style. Quelques chaussures qui dépassent dans la coursive me ramènent à la Globalisation : épaisses semelles compensées.
La moyenne d’âge des Asiatiques est moins élevée que celle des Malgaches : quelques hommes d’affaires plutôt quinquas que quadras et des touristes 25-35 ans en cette saison. Aussi courtoisement, j’observe les Malgaches à la dérobée. Même topo de costume-cravates et…pas de jeunes. Mais des femmes…
A force de fréquenter les vols, je reconnais les GP(2) sans trop me tromper. Surtout entre femmes. Il y en a moins cette fois-ci, nous sommes en haute saison. Déformation professionnelle, mon œil enregistre un profil qu’il a vu assez souvent pour devenir un type. Et soudain, ce matin, un nouveau profil-type de femmes se fait visible sur ce vol.
L’excitation du limier me réveille. Le film sans parole de l’observation me révèle quantité de détails. Ce sont bien des Malgaches. Elles sont, comment dire, indéfinissables dans mon répertoire ! Je fustige l’archiviste en moi. Place à l’exploratrice.
Plutôt 35-45 ans. Elles sont pour la plupart en tailleur décontracté, impeccablement coiffées et des bijoux aussi précieux que de facture moderne : perles noires aux oreilles, épaisses gourmettes, rang de perles nacrées grain de riz. Elles discutent avec aisance et ne finissent pas leur assiette. Rien de franchement nouveau dans tout cela : femmes actives de toutes les grandes villes du monde. Elles ne sont pas accompagnées. C’est vrai qu’il semble ne pas y avoir d’enfants ni de compagnon dans les parages, mais cela arrive tous les jours. Qu’est-ce qui étonne donc mon œil ? …C’est finalement le tout associé au fait indubitable qu’elles forment groupe, qui me surprend.
Apparemment, certaines se connaissent, d’autres restent dans leur coin-hublot, mais un air de familiarité me les fait reconnaître. Je garde un œil sur elles sur la piste d’atterrissage. De vastes  » shopping bags « , dont rien ne dépasse, à la main, elles marchent avec la rapidité des habitués. Deux hôtesses tiennent des pancartes pour les correspondances : Antalaha et Maroantsetra. Le gros du groupe les suit.
Attente à la ligne jaune du guichet résident : j’entame la conversation avec une de celles qu’intuitivement j’ai déjà baptisées  » Nana Flight « . C’est le début d’une nouvelle enquête.
La Côte des Epices est riche à l’Est de Madagascar. Girofle, Café, Vanille en ont fait une des régions les plus monétisées du Pays. On y utilise encore le mot vanille pour argent. Ces Nana Flight, quittent les petites villes et villages de rente pour changer d’avion à Antananarivo et commercer directement avec une des capitales mondiales des échanges. Or, pierres précieuses et semi-précieuses ou les devises les plus traditionnelles à l’aller, du matériel informatique, de l’équipement ménager léger, des produits hi-fi-video-son-photo au retour. Les tapis roulants des aéroports témoignent de ces derniers. Mais des contrats plus conséquents et des partenariats d’investissements sont aussi conclus ou portés par les Nana Flight.
Elles ne sont pas les premières d’une longue histoire dans l’Océan Indien. Celle qui me raconte les multiples péripéties d’un itinéraire de plus de dix ans est aussi Malgache et vit désormais à la Réunion. Elle a commencé à faire du commerce de valise à l’époque de grande pénurie financière de Madagascar. Les bijoux cachés dans les doublures contre des produits d’hygiène, de la crémerie, des sardines, des cahiers et surtout les vêtements. Aujourd’hui, elle est enregistrée au registre de commerce de la Réunion et fait en moyenne cinq voyages par an à Madagascar. A chaque fois, elle affrète un container de 30 m3 d’artisanat malgache de qualité. Elle fait des voyages organisés et réussissant à rassembler un groupe de plus de dix flighters, bénéficie d’un billet gratuit accordé en toute légalité promotionnelle par la compagnie aérienne. Elle a un petit magasin sur un espace forain et un stand sur un autre. Elle gagne aussi bien sa vie qu’un des fonctionnaires aux indexations privilégiées de la Réunion.
Cette autre a moins bien réussi. Elle faisait le va et vient il y a dix ans pour vendre clandestinement des bijoux qui ne lui appartenaient pas. Elle raconte les cavales, le porte à porte,  » les femmes créoles folles de bijoux « , les dénonciations, la précarité de la clandestinité, la faim, l’impossibilité du retour, à la survie encore plus aléatoire. Beaucoup de femmes cherchent alors à se marier dit-elle, pour s’en sortir. Elle a trente ans et tente aujourd’hui de divorcer d’un mari de soixante.  » Les hommes ont moins de chance pour cette porte de sortie de la clandestinité  » dit-elle songeuse.
Le vol Antananarivo-Moroni est fort joyeux. Les conversations fusent. Les flighters se déplacent d’un groupe à l’autre. Des bijoux très travaillés brillent de mille feux aux mains des hommes comme des femmes. Les invitations s’échangent. Les mots malgaches émaillent le swahili ou alors, c’est moi qui découvre les mots swahilis de la langue malgache. Nana Flight aux Comores depuis cinq ans, celle qui discute avec moi a quarante ans. A ma question incertaine, elle confirme qu’elle est Malgache et non Comorienne. Elle approvisionne Moroni de tout ce qu’Antananarivo pourrait avoir et que celle-ci aurait peu. Elle s’est installée à Moroni et tout va bien. Elle fait le voyage au moins une fois par mois. Tout l’or qu’elle porte pourrait servir de dot à un grand mariage traditionnel comorien.
Antananarivo-Nairobi, les places sont clairsemées. Des petits groupes se forment. On entend surtout parler gujrati. Une femme imposante en tenue voilée de fin vichy rose brodé gère de volumineux bagages à mains. Les anneaux d’or tintinnabulent à ses bras chaque fois qu’elle ouvre un coffre à bagage. Elle demande de l’aide à ses filles. Quelques mots de malgache se mêlent à ses propos. Elle approvisionne des magasins de la famille dans la capitale kenyane.
Sur le point de rentrer à la Réunion par le vol de Singapour, on me raconte l’histoire de cette jeune femme milliardaire du saphir d’Ilakaka bien avant trente ans. Elle a mené sa prospection elle-même et s’est retrouvée à errer entre Bangkok et Singapour la première fois qu’elle est sortie de Madagascar pour commercialiser ses pierres.  » C’est l’argent qui m’a sauvé  » aurait-elle répété.
Peut-être que l’économie n’est plus ce qu’elle était ou ce qu’on en dit. Au-delà du formel et de l’informel, qu’en est-il de l’économie réelle depuis que les échanges sont libéralisés ? Plus discrètes que les Nana Benz de l’Afrique, ces Nana Flight me laissent pensive comme autant d’indices d’une Africasie que dessinent les échanges. J’ai une pensée familière pour Nampoina(3)…Après tout, il a été traduit un siècle après sa mort ! Son mythique  » ny ranomasina no valampariako « (4) pourrait bien ma foi, se traduire par  » la mer pour parcourir mes rizières « …

1. Christiane Rafidinarivo,  » Stratégies territoriales de la crise malgache « , revue Politique Africaine n°86, Paris, juin 2002
2. GP : personnel des compagnies aériennes qui bénéficie de tarifs promotionnels
3. Nampoina : le roi Andrianampoinimerina mort en 1810.
4.  » Ny ranomasina no valampariako  » traduit au début du XXème siècle par  » la mer pour limite de mes rizières « . Le  » valamparia  » est un bord ou une diguette qui peut tout aussi bien délimiter une rizière que la parcourir.
///Article N° : 2979

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