Nassurdine Haidari, un atypique en politique

Print Friendly, PDF & Email

« Nous ne marcherons plus ». En adressant cet appel aux candidats aux présidentielles, Nassurdine Haidari lance un pavé dans la mare de la campagne. Jeune élu socialiste à Marseille, il réclame avec de nombreux intellectuels, politiques et militants, l’égalité républicaine pour les quartiers populaires. Enfant du quartier du Panier, d’origine comorienne, imam, électron libre du PS, qui est donc Nassurdine Haidari ? Rencontre.

En ces débuts de campagne présidentielle, vous lancez un appel intitulé « Nous ne marcherons plus » [1]. Par ce titre, vous faites écho à la grande marche pour l’égalité de 1983. Pourquoi ?
J’habite le quartier de Belsunce-Colbert, à Marseille, ville aux inégalités criantes. Dans l’histoire de France, j’ai cherché les moments où l’égalité avait été promue. C’est la marche de 1983 qui m’a touché : cette génération a parcouru la France en criant sa demande d’égalité dans un contexte difficile d’agressions racistes. Trente ans plus tard, la situation s’est dégradée. Aucun des candidats pour 2012 ne semble se soucier du sort des quartiers populaires. Alors j’ai rédigé cet appel pour leur dire : « Nous ne marcherons plus dans les calculs politiques qui instrumentalisent la différence, nous ne marcherons plus dans ces politiques de la ville annoncées en fanfare, nous ne marcherons plus pour demander ce qui devrait nous revenir de droit : une égalité réelle garantie par la loi et vérifie dans les faits. »

Quels sont les objectifs de cet appel ?
Au-delà de la victimisation et de la stigmatisation, il existe une troisième voie : l’application stricto-sensu des lois. On pense par exemple à la loi SRU2 sur les logements sociaux, trop souvent bafouée. L’appel veut sortir des logiques électoralistes. Que l’on soit de gauche ou de droite, on doit faire face au constat de l’échec scolaire, du chômage dans les quartiers. Il y a une responsabilité : celle de donner une égale dignité à nos enfants, quel que soit leur lieu de naissance.

Qui avez-vous fédéré autour de cet appel ?
J’ai rédigé l’appel mais le travail sur les propositions a été collectif. Plusieurs associations m’ont rejoint, ainsi que des intellectuels comme Pascal Boniface (géopolitologue), Eric Fassin (sociologue), Vincent Geisser (politologue) ou Esther Benbassa (universitaire). Des militants de la nouvelle génération comme Rokhaya Diallo (les Indivisibles), des politiques comme Ali Soumaré (Parti Socialiste, Villiers-le-Bel) ou Karima Delli (députée européenne Europe-Ecologie-Les Verts), et même des hommes de droite comme Maurad Goual, animateur à Marseille pour le mouvement de Dominique De Villepin, (République Solidaire). Ils ont signé car ils ont vu de la sincérité dans ma démarche.
Je suis au Parti Socialiste, je ne l’ai jamais caché. Mais je n’appartiens à aucune écurie. Je suis et je serai toujours l’enfant du Panier, celui qui a commencé dans la rue. Je suis critique sur la politique du PS en terme de représentativité des minorités ou dans les quartiers. On peut critiquer son père ou sa mère mais continuer à aimer ses parents. Selon moi, la survie du PS dépendra de sa capacité à faire son auto-critique, et de sa lucidité par rapport à la question des discriminations. Cela dit, nos cinq propositions sont compatibles avec tous les programmes politiques. La dignité n’est ni de droite ni de gauche.

Qu’est-ce qui vous a poussé à vous diriger vers la politique ?
Mon premier contact avec la politique a été violent. J’avais une quinzaine d’année, c’était au moment des municipales de 1995. Le candidat est venu dans ma mosquée avec ses bulletins de vote déjà insérés dans l’enveloppe, prêts à être glissés dans l’urne. Ça m’a choqué. Et puis il y a eu l’autre choc, celui du 21 avril 2002. Je me suis dit que si je n’agissais pas, je renforçais le chemin de la haine. J’ai pris celui de l’Institut d’Etudes politiques. Là, j’ai appris à regarder la réalité sociale avec une grille de lecture politique. J’ai pris conscience des injustices monumentales qui m’entouraient. Je voulais lutter et j’ai choisi de le faire à l’intérieur d’un grand parti, pour y impulser ma vision des choses. Je me suis dirigé vers le PS car c’était le parti le plus en phase avec mon idéal de société. Avec la notion de justice sociale, même si elle reste encore souvent à concrétiser.

A-t-il été compliqué de vous faire élire à Marseille ? On parle souvent du manque de représentativité politique des Noirs en France.
Ça a été très, très compliqué. J’ai été l’un des premiers à aborder la question de la représentativité des Noirs à Marseille. La ville compte 10% de Noirs mais c’est comme s’ils ne pouvaient représenter personne politiquement. C’est un racisme républicain, tout simplement. Je ne voulais pas marchander un rabattage de voix contre un poste à responsabilité. J’ai revendiqué, avec le CRAN (Conseil représentatif des associations noires, ndlr), dans un discours républicain, que nul ne devait être écarté du jeu politique. On a réussi à arracher un poste de conseiller municipal : les lois de la parité ont joué en faveur d’Elisabeth Saïd. Puis dans le premier arrondissement, au dernier jour du dépôt des listes, j’étais 29e sur 31. On a tenu le rapport de force et j’ai été remonté pour être éligible. J’ai été élu adjoint au maire. Claude Nassuir a fait de même dans le 14e arrondissement. Mais avec trois mandats, nous sommes encore loin du compte. La question des discriminations raciales en France est centrale. Elle ne pourra pas être continuellement évitée. Elle ne s’oppose pas à la question sociale, elle s’y superpose. Dans les cités, c’est criant. Il faut que la France assume cette réalité pour combattre le mal.

Quel regard portez-vous sur la jeunesse des quartiers d’aujourd’hui ?
Un regard qui oscille entre fatalité et espoir. Fatalité, car il y a une rupture d’égalité. 40% de chômage dans certains quartiers, c’est inacceptable. L’échec scolaire, l’insécurité sociale s’installent dans le quotidien. Avec la paupérisation, la stigmatisation règne, et les diplômes ne suffisent plus à assurer des entretiens d’embauche. Une économie parallèle s’est installée mais elle n’est que le résultat de la construction par les politiques d’une réalité parallèle dans ces territoires. Pourtant je garde espoir car les potentialités sont énormes. Les jeunes de ces quartiers ne demandent que l’application de la loi républicaine. Trop souvent, elle s’arrête aux portes de la cité.

Quel est votre travail en tant que maire adjoint ?
C’est un travail de proximité. Je suis délégué aux sports, à la jeunesse et à la politique de la ville. On ne nait pas politique, on le devient. J’apprends sur le terrain. Au quotidien, je me bats pour mettre en place un accès au sport pour tous, avec des stages sportifs qui mêlent des populations socialement différentes. Je me bats aussi pour l’accès aux soins. En dépit de la CMU (Couverture maladie universelle, ndlr), certains enfants ne sont pas suivis médicalement. Avoir enfant des problèmes de vue non traités peut engendrer un retard scolaire. À Marseille, nous sommes la seule mairie de secteur qui travaille avec les mutuelles en organisant des rencontres « sport et santé ». Voilà mon cheval de bataille quotidien : l’accès aux mêmes droits pour tous.

Parlez-nous de votre enfance à Marseille, vous avez grandi dans le quartier populaire du Panier.
Mon père est arrivé en France dans les années 1970. Il s’est retrouvé SDF. C’était dur. Un jour, il a croisé la route d’un ferrailleur et il a suivi son chemin. Je sais ce que travailler veut dire. Je sais aussi ce que signifie « société à deux vitesses ». J’ai grandi dans un quartier paupérisé, bercé par les trafics. Nous étions nombreux d’origine comorienne. Comme nous étions les derniers arrivés, il fallait se tenir à carreaux. À 8 ans, j’ai commencé à travailler dans une bonbonnerie chinoise, pour ne pas demander d’argent à mes parents. La tentation de l’argent facile était forte. C’est la construction religieuse qui m’a sauvé. Je me souviens aussi des vieilles dames du Panier, des Siciliennes, des Corses. Elles m’ont donné beaucoup de tendresse, sans jamais me juger. Ce sont elles qui m’ont transmis l’amour de Marseille.

Vous êtes devenu imam très tôt, dès l’âge de 11 ans. Comment cela s’est-il passé ?
Pour la population comorienne, la religion occupe une place très importante. J’ai été formé dans une école coranique et suivi par des foundi, ces précepteurs qui nous accompagnent dans la lecture et l’interprétation du coran. J’ai atteint un certain niveau et à partir de 11 ans, je faisais l’appel à la prière. Aujourd’hui, de l’eau a coulé sous les ponts. Le chant soufi reste ma passion mais mon rapport au religieux a évolué : il n’est pas dogmatique, il s’agit plutôt d’une approche sociale. J’ai choisi le champ politique pour agir. La justice sociale, c’est le pilier de toutes les religions. Mon expérience d’imam m’a apporté, aux yeux des gens, un gage d’intégrité, d’éthique personnelle, de confiance. Je suis le seul imam à être devenu élu de la république. Pour moi, les deux ne s’opposent pas. J’ai arrêté de me justifier : cette appartenance religieuse n’est pas un enjeu. Je suis musulman et ceux qui ne le tolèrent pas sont antirépublicains. Reproche-t-on à Christine Boutin son engagement religieux ?

En avril dernier, vous avez publié dans le Monde une tribune intitulée « Eh bien le musulman, il t’emmerde », un titre volontairement provocateur pour dénoncer l’islamophobie en France…
L’islamophobie est une forme de discrimination majeure aujourd’hui. Personne n’en a le monopole : récemment, j’ai été choqué par la proposition de loi, soutenue par le PS au Sénat, visant à étendre l’interdiction du voile dans toutes les structures privées en charge de la petite enfance. Il faut pacifier les discours et repenser notre relation à l’islam, aux Français de confession musulmane. La stigmatisation ne peut plus durer. Cette tribune, c’était pour dire : on en a ras la casquette, on ne veut pas faire les frais d’un candidat qui verse dans le racisme et l’islamophobie à des fins électoralistes. Ce n’est pas comme cela que l’on construit une nation.

Quelles sont les prochaines échéances concernant l’Appel ?
Quand nous avons atteint les 1000 signataires, j’ai arrêté de compter. Ce n’est pas une pétition. Ce qui compte, c’est le débat qu’il reste à mener avec les partis politiques. Nous allons rencontrer les candidats et débattre avec eux pour que les propositions soient intégrées dans les programmes. Les retours ont été bons avec le Front de Gauche, le Nouveau Centre et Europe-Ecologie-Les Verts. J’ai mis beaucoup de moi-même dans cet Appel : financièrement, pour les déplacements, le graphisme, la communication mais aussi humainement. Aujourd’hui, j’attends toujours une réaction écrite de François Hollande, elle tarde à venir. J’attends que le PS soit à la hauteur des enjeux de société de ces quartiers. Écouter cette France en « sous France » devient vital. En mars, si nous n’avons pas de réponses claires de l’ensemble des partis politiques, nous entrerons dans le rapport de force.

Les cinq propositions phares de l’Appel

1. Créer un ministère de l’égalité. Il veillera au respect de l’égalité hommes-femmes et protègera chaque individu de toutes formes de discriminations.

2. Conditionner les marchés publics aux entreprises qui jouent le jeu de la diversité. Au-delà de la simple signature d’une charte, conditionner l’attribution des marchés publics aux entreprises ayant une véritable politique de lutte contre les discriminations.

3. Faciliter la mixité sociale. Les permis de construire des projets immobiliers de plus de 10 logements devraient être conditionnés à un quota de 30 % de logements à loyer accessible. Les dossiers de logement doivent être anonymes.

4. Lutter contre les contrôles au faciès. Pour éviter les contrôles abusifs, créer un reçu contresigné par les deux parties, spécifi ant le motif du contrôle : un outil d’évaluation et un recours en cas d’abus.

5. Représenter politiquement la diversité. Les partis politiques doivent fournir les éléments objectifs ayant conduit à la non-représentativité de certaines populations pour chaque élection. Le nombre de mandats électifs successifs doit être limité à trois.

Pour lire l’intégralité de l’Appel et le signer : www.respectmag.com/2011/10/1…

Nassurdine Haidari en quelques dates

22 janvier 1978 : naissance à Marseille. / 1990 : devient imam à la mosquée du Panier. / 2003 : entre à l’IEP d’Aix-en-Provence. Obtient un master « Religion et société en Europe et en Méditerranée ». / 2007 : entre au parti socialiste suite à la campagne présidentielle de Ségolène Royal. 2008 : vice-président du Cran en région Paca, il est élu adjoint au maire du 1er arrondissement de Marseille. / 15 octobre 2011 : lance l’Appel « Nous ne marcherons plus ».///Article N° : 12648

  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire