Ne pas arrêter de rêver :

Un message dessiné en couleur

Entretien de Laurène Sénéchal avec Fred Ebami.
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Au sud de la Tamise, une petite galerie londonienne en sous-sol d’un restaurant a accueilli, en décembre 2012, quatre artistes (1) designers d’origine africaine. Fred Ebami était l’un d’eux. Dessinateur, graphiste, il a abandonné le crayon pour la souris d’ordinateur. Utilisant des symboles revendicatifs tels qu’un poing noir fermé ou l’image de personnalités engagées dans le combat pour la liberté comme Martin Luther King, toutes ces œuvres, en couleurs, parlent avant tout de lutte et d’espoir. Rencontre avec le graphiste-designer Fred Ebami.

Français d’origine camerounaise, vous vivez en Angleterre. Comment vous définiriez-vous en quelques mots ?
Citoyen du monde. Je me définis comme une personne qui n’a pas de frontières. Et je ne veux pas avoir de frontières parce qu’une frontière ça t’enferme dans une boîte, et moi j’ai envie d’être partagé, d’être partout en même temps.
Comment décririez-vous le style en couleurs et avec beaucoup de figures connues que vous utilisez en tant qu’artiste ?
Du gribouillage (rires). Mais plus sérieusement, c’est beaucoup de pop art. Il y a aussi une forte influence des bande-dessinées américaines parce que j’ai baigné dedans quand j’étais gamin. C’est du cru ! Pour moi la vie est crue, elle n’est jamais linéaire, elle n’est pas propre. Et je la représente avec beaucoup de couleurs, parce que pour moi la couleur c’est l’espoir. Mais j’adore le noir et blanc parce que c’est direct, c’est fort, c’est poignant. Je crée souvent des visuels où le message est très dur et je mets de la couleur derrière pour montrer que même si c’est dur, il y a toujours un espoir.
Et justement quel est le message que vous voulez faire passer à travers vos œuvres ?
Ne pas arrêter de rêver. Ne pas se laisser aller à la fatalité. Rien n’est facile, mais on continue, parce qu’il y a de l’espoir. C’est aussi une bonne manière de me rappeler que si j’en suis là aujourd’hui, c’est parce que j’ai toujours gardé espoir.
Vous avez aujourd’hui 32 ans, vous dessinez depuis que vous êtes petit. Est-ce que c’est un talent qui a été encouragé ou plutôt réfréné ?
Quand j’étais petit, ma mère m’appelait tout le temps Guy Degrenne. Ce nom vient d’une publicité. À l’école, Guy Degrenne n’écoutait pas son maître. Il dessinait tout le temps. Il lui dit : « Guy Degrenne, ce n’est pas avec ça que vous réussirez dans la vie. » Et la publicité se termine 20 ans plus tard montrant Guy Degrenne qui a réussi. Et ma mère m’appelait tout le temps Guy Degrenne, parce qu’à chaque fois que je voulais parler, je dessinais. Mon vrai moyen de communication a toujours été le dessin.
Votre travail est très inspiré de la culture américaine, de son histoire des années 1960, de ses symboles iconographiques, est-ce qu’il faut y voir une certaine nostalgie ou une critique de ses excès ?
J’ai été inspiré par la culture américaine parce que j’ai baigné dedans quand j’étais gamin : la culture musicale, la culture des comics. Avant que mes héros deviennent africains, ils étaient américains, à l’instar de Captain America, Superman, Stevie Wonder, Martin Luther King, Malcolm X. Et j’utilise ces personnes dans mes dessins plutôt que mes héros africains, parce que ce sont les icônes les plus reconnaissables pour le public. Ce n’est pas parce que je me sens américain, pas du tout. Mais quelqu’un qui ne connaît pas l’Afrique va plus facilement comprendre ce que je veux exprimer si j’utilise des icônes qu’il connaît. Les icônes sont porteuses d’un message, d’une parole. Et quand le public voit mes œuvres, il se sent attiré, relié, parce que j’utilise des personnages qui lui sont familiers. Depuis que je crée, j’utilise des icônes. J’ai une idée quand je me lève le matin et je vais utiliser l’icône qui va le mieux la représenter ou bien cela marche en sens inverse : je pense à un personnage et il m’inspire le message que je vais vouloir faire passer.
Mais, je commence une transition. J’ai envie de laisser de côté les icônes anglaises et utiliser davantage les icônes africaines. Des personnes comme Nelson Mandela, Léopold Senghor ou encore le chanteur Fela Kuti. Pour moi, ils sont porteurs d’un message de pacifisme et en même temps ils véhiculent l’idée qu’il faut se lever pour faire bouger les choses. Me replonger dans l’histoire africaine me permet aussi de faire découvrir au public ces héros qu’on ne connaît pas.
Et comment se traduisent vos racines africaines dans vos œuvres ?
La couleur, le rythme, l’humour. Même quand j’utilise des icônes américaines, je mets de la couleur qui pour moi symbolise l’Afrique. En Afrique, la réalité peut être dure mais il a toujours de la couleur et de l’espoir, comme dans mes dessins.
Pourquoi être venu vous installer en Angleterre ?
Je suis entre la France et l’Angleterre. J’ai des projets dans les deux pays. J’ai fini mes études en Angleterre et je suis resté parce que j’ai eu besoin de ce petit truc que je ne trouvais pas en France : la liberté, la folie. Quand j’ai quitté la France, il y a douze ans, le milieu de l’art et de la création était très traditionnel, très poncé. Et le côté urbain, le côté contemporain qu’on retrouve dans mes œuvres, était un peu « illégal », « ghetto ». Ce n’était pas ce qu’on présentait dans les galeries françaises. Et venir en Angleterre m’a permis de trouver cette liberté d’expression. Et quand je suis revenu en France, je me suis re-retrouvé. Parce que quand je suis revenu, l’art urbain était mieux accepté. Dès lors je ne me suis plus demandé si ce que j’allais exposer allait gêner ou si on allait dire que c’était osé.
Et est-ce que cela aide d’avoir une expérience en Angleterre pour conquérir le marché français ?
Pour dire la vérité, oui. Parce que quand je dis que je viens de Londres, les gens pensent que c’est différent et que c’est ce qui explique mon art. Alors que non, l’origine de ce que j’ai à l’intérieur, était déjà là avant. Cette envie de découvrir, d’apprendre, de m’émerveiller qui me permet de créer, était déjà en moi quand j’étais en France. Mais en France, rien ne m’aidait à m’épanouir. Il y avait de la grisaille autour moi et cela me renfermait. Le fait de venir en Angleterre m’a permis d’extérioriser mes émotions. Ici, je me permets de me parler à moi-même, de m’engueuler, j’ai le courage d’être face à moi-même et de me pousser toujours plus loin. Tout ce que je fais n’est pas né en Angleterre, c’est né à l’époque de Guy Degrenne.
Et vos projets pour le futur ?
Ce que je veux vraiment et ce que j’ai déjà commencé à faire en exposant au Sénégal et en Afrique du Sud, c’est revenir sur la terre de mes ancêtres et montrer mon travail en Afrique. Je fais partie d’un collectif avec des artistes français qui s’appelle « On a slamé sur la lune ». Notre concept est de proposer du slam et une exposition en même temps dans différents endroits. C’est un concept qui marche bien parce qu’il abat les murs de l’art. Avec le collectif, en 2013, on est invité au Maroc, on retourne au Sénégal pour la troisième fois, et on va aussi au Cameroun. Pour moi, exposer au Cameroun, est particulièrement important parce que c’est mon pays d’origine et j’ai encore de la famille là-bas. Et surtout je trouve que les artistes camerounais sont trop peu connus, même moi je n’en connais qu’un ou deux. Et pourtant, il y a du talent. Donc ce sera une bonne opportunité de commencer à connaître d’autres artistes camerounais et peut-être que dans l’avenir on pourra faire une exposition ensemble.

1. Les autres graphistes exposants étaient Julian Aggrey, Julie Kouamo et Yinka Ilori.///Article N° : 11287

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Les images de l'article
Afro Beat by me © Fred Ebami




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