« Notre musique est la preuve pour tous que la Palestine existe »

Entretien de Faïza Ghozali avec les frères Joubran

Print Friendly, PDF & Email

Dans les bacs depuis le 3 mars, leur nouvel et cinquième album s’intitule AsFâr, un jeu de mot entre l’arabe (« voyages ») et l’anglais (« As far »). Le trio Joubran est de retour, sur le label Harmonia Mundi.
Ils ont d’ores et déjà inauguré l’album et la tournée avec deux concerts à Ramallah, les 24 et 25 février 2011, et un troisième à Haïfa le 27 février. Avec une partie de la recette, le trio s’est engagé à financer une année d’études au Conservatoire aux deux meilleurs élèves de oud.

A l’écoute de l’album, on reconnaît tout de suite la patte Joubran…
C’est vrai que nous avons notre identité. C’est très important pour nous et on tache de la garder. Il est certain que trois frères qui jouent ensemble, ça n’est pas fréquent. Mais chaque musicien a sa sensibilité et, dans la musique arabe, il y a beaucoup d’improvisation. Chacun de nous laisse parler sa personnalité sur scène.
Quelle est donc la personnalité musicale propre à chacun de vous ?
Ca dépend. On peut se demander quel type de musique on aime et donner ainsi un aperçu de chacun d’entre nous.
Adnan : Moi, par exemple, je suis très ouvert aujourd’hui sur la musique flamenco et un peu sur le jazz. Wissam a un penchant pour la musique indienne et la musique classique arabe, et il est très au fait des aspects techniques… Samir, lui, tire toujours vers les classiques arabes. C’est tout cet équilibre qui fait l’identité du trio, marquée par une ouverture à tout ce qui nous entoure…
J’apprécie ainsi beaucoup Paco de Lucia, qui a fait sortir le flamenco d’Espagne et l’a fait découvrir au monde entier. Il a su conserver la tradition et en même temps l’adapter à un plus grand public. C’est précisément ce que nous voulons faire avec le oud…
Le oud ne souffre-t-il pas d’être associé au passé, à une musique de « vieux » ?
Nous avons beaucoup de respect pour cette musique qui nous vient de nos pères et nos grands-pères. Mais, pour se maintenir, il faut que le oud se développe aussi avec notre génération et les suivantes.
Il est vrai que quand nous étions plus jeunes, l’oud était vu comme un instrument traditionnel de « vieux ». A l’époque, tout le monde écoutait du Mickael Jackson et des musiques bourrées de synthé. Les amis de Samir (1) lui disaient : « Tu joues du oud ? C’est dépassé ! ». Mais depuis, ça a changé. Le oud rencontre aujourd’hui un grand succès, pas seulement dans le monde arabe, mais dans le monde entier. Nombreux sont ceux qui l’étudient aujourd’hui, ce qui nous fait plaisir. Parce que, justement, cela nous met au défi de créer quelque chose de nouveau. Ce que l’on fait aujourd’hui deviendra la tradition, demain. On ne veut pas s’enfermer dans le passé ni répéter ce qui a déjà été fait. Sinon, on n’avance pas. En Palestine, un public jeune est apparu, qui écoute ce genre de musique. On n’aurait jamais cru qu’un jeune de 18 ans aurait la photo du trio Joubran sur son portable !
Jouez-vous d’autres instruments ? Vous n’avez jamais eu envie d’en intégrer d’autres dans votre trio ?

Adnan : J’ai une guitare chez moi, et j’en joue d’ailleurs comme un oud. Le respect dû aux instruments exige de les connaître intimement. Même si je joue bien du gambri par exemple – enfin, je pense que je me débrouille bien -, je ne monterai jamais sur scène avec un gambri. Il faut savoir ne pas franchir certaines limites, par respect envers les instruments.
Nous, on a une longue histoire avec le oud. Il y a toute une lignée de Joubran luthiers. Wissam est luthier, notre père l’est aussi…
Les sonorités que Wissam obtient de son oud ont quelque chose de spécial, précisément parce qu’il connaît son instrument de A à Z : il en a choisi le bois, l’a travaillé, a conçu le oud du début à la fin.
Wissam : Je suis en train de fabriquer un bouzouk, une sorte de mandoline arabe traditionnelle. J’en ai un chez moi, dont je joue, car il faut savoir en jouer si on veut pouvoir le fabriquer. En revanche, ça ne fait pas de moi un musicien de bouzouk. Enfant, j’ai commencé par le violon, avant même le oud. Mais ça a été plus fort que moi : je suis revenu au oud. Les vibrations pénètrent directement le corps, le oud vibre sur ma poitrine, j’en ressens la profondeur. Nous, on se concentre sur le oud. C’est lui, notre instrument.
Il y a sept morceaux dans l’album. Comment les résumer ?
C’est difficile. L’éclairagiste qui travaille à la mise en scène de notre tournée nous a demandé de lui expliquer chaque morceau en trois mots. Or, pour nous, chaque morceau recèle tout un monde.
Nawwâr, qui signifie « bourgeon », fait référence à la blancheur, à l’énergie positive, la nouveauté. Au-delà de l’ancrage dans la tradition, le morceau comporte aussi une touche de flamenco. Zawaj el Yamâm (« Le mariage des pigeons »), c’est le mariage de deux arts, celui de Dhafer Youcef, le chanteur, et celui des frères Joubran. Marier son art et le nôtre donne lieu à une alchimie. On adore sa musique, il connaît très bien la nôtre, le mariage ne peut être que réussi ! Quant à Dawwâr El Shams (« Tournesol ») c’est comme un peu comme chez le grand couturier Armani : il reproduit le même modèle de veste, un classique, à chaque nouvelle collection. Dawwâr El Shams est dans la lignée de Massar, le « hit » de l’album précédent Majaz, qu’on adore. Il ne s’agit pas de répéter la même chose mais de garder la même base pour créer quelque chose de nouveau. C’est comme répéter la même phrase : on ouvre sur le possible de la création à venir. La répétition entraîne l’envie de créer autre chose. Dawwâr El Shams baigne d’ailleurs dans une ambiance soufie.
Accordez-vous toujours autant de place à l’improvisation ?
Un peu moins que sur Majaz. En revanche, l’improvisation aura plus de place sur scène, lors de la tournée. On recompose toute la création pour la scène, afin d’offrir une autre performance que l’album. En studio, on est très limité par le temps. Alors que sur scène, on peut profiter des instruments mais aussi du public, avec lequel on improvise aussi. On ne voit pas toujours le public depuis la scène à cause des lumières. Mais il est là, dans le noir, on le sent, il prend part à notre projet et devient une composante de notre jeu. Le public est aussi… comment dit-on ? « El rouh », l’âme. On partage ensemble plein de choses.

Comment communiquez-vous entre vous sur scène ? A l’instinct ?
Le fait d’être frères, cette complicité entre nous, notre histoire, notre amour les uns pour les autres, le fait de composer ensemble, tout ça a son importance, bien sûr.
Wissam : Au plan musical, dans la tradition arabe, les maqamât jouent sur des gammes d’humeurs très variées. On peut avoir unmaqâm très triste, un autre joyeux, il en existe pour tous les états d’esprit. On passe d’une phrase musicale à une autre. Quand on improvise, on peut faire un maqâm différent à chaque phrase. On dialogue en musique. Je pose une question à mon frère avec mon instrument, il me répond, l’autre n’est pas d’accord… tout ça s’enchaîne. Adnan : Fin janvier, nous avons donné un concert à Bagneux. Sur scène, je ressentais l’énergie de mes frères, quelque chose de magique se passait. Je sentais qu’à chaque fois que je croisais le regard de Samir, il souriait et moi aussi. Circulait entre nous une énergie incroyable. Musicalement, ça a donné quelque chose de très fort.
Nous avons aussi notre percussionniste palestinien, Youssef Hbeisch, génial, un musicien à part entière. C’est lui qui accorde tous les instruments et qui leur donne ce son si particulier, comme le oud. Il collaborait déjà avec notre frère Samir, a poursuivi avec moi, Wissam, puis avec Adnan.
Percussions et chants demeurent toujours en retrait, dans votre musique. Pourquoi ?
On y est très sensible. On n’acceptera jamais que notre musique soit recouverte de « sons »…
Parler ainsi peut paraître excessif, mais la musique très rythmique bascule souvent dans le commercial. Nous, on n’a pas besoin de ça. Notre but n’est pas d’offrir un produit prêt-à-danser. On respecte tous les rythmes ainsi que les percussions. Mais nous avons aussi – et surtout – beaucoup de respect pour le silence. La musique, ça n’est pas qu’une question de rythmes. Le silence, c’est aussi de la musique !
Wissam : Des images nous viennent à l’esprit lorsqu’on écoute de la musique. J’aime ce cinéma dans la musique, qui déroule des images et des histoires.
Puristes, vous avez toutefois réussi à toucher un large public. Vous n’avez pas eu envie de tenter des incursions dans le jazz ou d’autres genres musicaux ?
Beaucoup de propositions nous sont faites. On s’est déjà produit à plusieurs reprises, notamment avec Rodrigo et Gabriella, deux musiciens d’origine mexicaine qui jouent de la guitare, plutôt rock. Tous deux viennent du métal, un univers très différent du nôtre ! (rires) Aujourd’hui, ils montent sur scène avec simplement deux guitares acoustiques, et Gabriella se sert de la sienne comme d’une percussion.
Adnan : Dans leur dernier album, Ouz Ouz, chaque morceau est inspiré par un artiste différent : Paco di Lucia, Al Di Meola, Jimmy Hendrix, Carlos Santana… et nous, le trio Joubran. On avait d’ailleurs envisagé de faire quelque chose ensemble sur AsFâr. Mais ça n’a pas pu se faire pour des questions de timing…
Wissam : on ne conçoit pas nos projets en fonction de la renommée ou de l’impact médiatique d’un artiste ou d’un groupe. Le plus important pour nous est l’alchimie qui se crée, le partage qui se fait. Le plus important est d’apprécier ce que fait l’autre, et réciproquement
Y’a t-il un artiste en particulier avec lequel vous aimeriez collaborer ?

Wissam : Oui, le Turc Hüsnü Senlendirici, un joueur de clarinette remarquable.
Adnan : C’est quelqu’un d’incroyable, de très sensible. Quand il joue, moi je pleure.Ce type de musique manque dans le monde.
Vous avez eu l’occasion de travailler avec Mahmoud Darwish auquel vous avez rendu un vibrant hommage dans votre dernier album. Quelle influence a-t-il eu sur vous ?
Mahmoud Darwish a influencé tous les Palestiniens, quels qu’ils soient. Or nous sommes Palestiniens. Il a influencé tous ceux qui l’ont écouté ou lu.
Wissam : Mahmoud Darwish est notre idole, il continue de nous inspirer comme il a déjà inspiré l’album Majaz.
Adnan : Il est notre idole en tant qu’artiste, homme politique, intellectuel, poète… Quand je lis son œuvre, j’ai le sentiment qu’il a mis en mots la poésie du quotidien, ce que je peux ressentir au jour le jour.
Wissam : Palestine égale Mahmoud Darwish. Il a tout expliqué, tout écrit, tout dit. Il a commencé par écrire de la poésie, une poésie à ancrage politique, mais il a passé la fin de sa vie à parler d’amour, de la vie et de son expérience. Avant sa mort, il nous a dit ceci : « Si vous voulez parler de la Palestine et passer un message sur notre pays, il faut faire quelque chose de qualité et être professionnel. Offrir une musique de qualité conduira tout le monde à se poser la question : d’où vient cette musique ? Quelle en est l’origine ? »
Adnan : Nous sommes des musiciens palestiniens et non pas des palestiniens musiciens. Wissam : Oui, c’est la leçon que nous a donnée Mahmoud Darwish. Ecouter et lire Darwish donne envie de mieux connaître la personne et l’artiste, mais aussi le peuple auquel il appartient. Nous, Palestiniens, nous méritons de vivre normalement, comme tout le monde.
Mahmoud Darwish a-t-il une relève en Palestine ?
Wissam : Un Mahmoud Darwish poète, il y en a un par siècle, et encore, sans doute moins. Et pas seulement en Palestine, mais dans tout le monde arabe, voire le monde entier. Ce n’est pas seulement notre opinion, le constat fait consensus. Darwish a ouvert une école à lui tout seul, qui a fermé après sa mort. Il a tout donné.
Adnan : Même si surgit un nouveau Mahmoud Darwish, ce ne sera qu’une copie, pas l’original. Le surlendemain du décès de Mahmoud Darwish, une journaliste libanaise m’a dit : « Mahmoud Darwish n’est plus, mais il y a vous, maintenant« … Quelle responsabilité !
C’est une lourde responsabilité…
Oh oui, quelle responsabilité !
Adnan : J’ai d’ailleurs pleuré pendant deux jours. Le poids de cette responsabilité me faisait peur. Je ne cessais de me demander : sera-t-on à la hauteur ou pas ?
Wissam : la dernière chose qu’il nous ai dite, c’était lors du dernier récital que l’on a donné, au festival d’Arles. On était sur scène, le spectacle venait de finir, tout le monde était là, à attendre Darwish. Il est venu nous embrasser et il a dit : « L’avenir, c’est vous, il est devant vous. Pour moi, l’avenir est derrière, il est révolu« … Quelques jours plus tard, il était mort.
Autre lourde responsabilité : on a fait de vous les ambassadeurs de la Palestine. Cela vous convient-il ?
On dirait plutôt ambassadeur des Palestiniens, pour éviter la confusion avec la fonction politique. Oui, nous sommes des ambassadeurs palestiniens. Nous portons le message du peuple palestinien, et ce message est notre culture, notre musique et notre résistance. Un pays sans langage, sans art ni culture n’existe pas. Notre musique est la preuve pour tous que la Palestine existe. Et que son peuple mérite de vivre normalement.
Tous les Palestiniens n’ont pas comme nous la possibilité de voyager. Nous qui voyageons beaucoup, nous sommes comme des ambassadeurs. Chaque concert, nous sommes là pour délivrer un message. Notre album AsFâr (« voyage ») s’inscrit dans cette perspective. Voyager nous permet de découvrir d’autres choses, mais aussi de donner à voir et de partager une réalité palestinienne,
Adnan : Aujourd’hui, être palestinien est quasi un métier. Au fond, chaque Palestinien porte cette responsabilité, même s’il n’est pas musicien ni artiste. Qu’il vive en Norvège ou ailleurs, il a à cœur de faire entendre la voix de la Palestine. Dire que tu es Palestinien, c’est affirmer une histoire à raconter. Tu as des choses à expliquer, des idées à défendre.
Qu’en est-il de la scène artistique palestinienne aujourd’hui ?

Il existe de nombreux artistes en Palestine, poètes, musiciens… Malheureusement, la situation politique actuelle ne leur permet pas de sortir du territoire, contrairement à nous. Mais la scène artistique palestinienne marche fort, très fort même. Paradoxalement, cette vitalité est nourrie par l’occupation israélienne, qui alimente une génération d’artistes pleins d’énergie, qui ont envie de créer, qui ont quelque chose à dire.
Peut-on, aujourd’hui, être Palestinien et garder espoir ?
Wissam 
: Moi, j’ai beaucoup d’espoir, même si je suis aussi très pessimiste. La culture, la musique, tout ça est très fort c’est vrai… Mais, malheureusement, des décisions politiques sont prises contre le peuple parfois… et là, c’est très lourd.
L’espoir, vous le trouvez où, alors ?
Un exemple : il y a un an, Jérusalem était alors capitale de la culture arabe. Pour l’occasion, un concert du trio Joubran était prévu à Nazareth, soutenu par Mahmoud Abbas. Mais, quelques heures à peine avant le spectacle, on a appris que le concert était interdit. Le gouvernement israélien en avait décidé ainsi. « Si vous le faites quand même, nous ont-ils dit, nous entrerons à Nazareth comme nous l’avons fait à Gaza » !
Pour quel motif ?
Jérusalem était cette année-là capitale de la culture arabe… Affirmer Jérusalem comme capitale de la culture du monde arabe, c’était pour Israël faire de Jérusalem la capitale de Palestine… Et Mahmoud Abbas soutenait la manifestation.
Wissam : Et là, on se rend compte que la culture peut faire mouche, voire effrayer les politiques. La culture a touché le gouvernement israélien. Il y a donc encore de l’espoir. Je peux toucher les politiciens, leurs décisions…

Vous avez maintenu le concert ?

Oui. Mais il était hors de question de prendre le moindre risque, car on n’a aucune envie d’être à l’origine de victimes. On a donc décidé, non pas d’annuler le concert, mais de le déplacer à Bethléem et d’y convier le maire de Nazareth. On l’a même fait en plus grand, en présence également de Mahmoud Abbas, et devant des chaînes de télévision du monde entier.
Un vers de Mahmoud Darwish dit « l’art a achevé la guerre »…
Vous n’aimez pas qu’on mentionne votre nationalité israélienne. Pourquoi ?
Lorsque vous interviewez un autre artiste, vous discutez de sa nationalité ? Je suis sûr que non. On nous pose la question uniquement parce qu’il y a un conflit entre Israël et les Palestiniens. Soyons clairs, un passeport ne signifie rien pour nous. Nous sommes Palestiniens avant tout, point. Et sur scène, nous sommes libres, partout, et de tout dire. En précisant d’emblée cette nationalité israélienne dans le texte promotionnel de l’album, la maison de disque a commis une erreur. Qu’on lui a demandé de corriger. Nous avons la nationalité israélienne parce que nous sommes nés à Nazareth, occupé par Israël en 1948. Mais ce qui est grave, c’est qu’on ne peut pas avoir la nationalité palestinienne, qui n’existe pas. Les Israéliens décident que nous sommes israéliens, selon leur bon vouloir.
Nous sommes Palestiniens d’origine, Palestiniens par la culture, par le sang qui coule dans nos veines, par la langue, par notre art… Mais notre message est universel.
Passons aux révolutions arabes… Le cinéaste palestinien Elia Souleymane qui se disait « immunisé » contre toute forme d’espoir, se surprend à rêver que cette révolte puisse s’étendre. Et vous, comment voyez-vous les choses ?(2)

Adnan : On ne peut qu’admirer et leur rendre hommage. Je ne peux pas dire que je connaissais vraiment la réalité du régime en Tunisie, car je n’y vis pas et je connais mal le pays. Mais il est évident qu’il y avait quelque chose à dire là-bas, que quelque chose manquait. De voir les Tunisiens aussi heureux, je dis Mabrouk ! Et j’espère pouvoir le dire pour tout le monde arabe.
Wissam : On ne peut que souhaiter, partout, que le peuple soit libre et puisse revendiquer ses libertés. Que ses volontés puissent être respectées, non assujetties à celles d’un dirigeant ou de quelques personnes au pouvoir. Tout peuple a besoin de vivre dans l’égalité des droits et mérite la démocratie.
Ca bouge aussi au Yémen, en Jordanie, à Bahreïn… Vous comprenez cette colère des jeunes ?

Wissam : Absolument. Moi, j’ai envie de leur dire : « Continuez comme ça. Allez-y, exprimez-vous ». Mais j’espère que les médias ne se feront pas l’ennemi de ces révolutions. Je me méfie de la télévision, car elle ne montre pas tout. Moi, j’aimerais tout voir, voir la colère des gens, les conditions dans lesquelles ils vivent réellement… On ne peut pas vivre ainsi, sous de tels régimes, indéfiniment. C’en est assez.
Adnan : D’assister à ces événements, je suis fier d’être Palestinien car honnêtement, ça ne se passe pas comme ça, chez nous. Mahmoud Abbas ne serait pas là si on ne voulait pas de lui. Le peuple palestinien fait ses choix. Malheureusement, certains médias font un travail de sape… Récemment Al-Jazeera a essayé créer des dissensions, voire une révolution chez les Palestiniens, avec les documents secrets des négociations israélo-palestiniennes, soi-disant explosifs. Ce qui est n’importe quoi, parce que nous, Palestiniens, nous savions déjà tout ça. Wissam : Mais la violence est à bannir. La violence des événements en Egypte me fait mal. Tous ces morts, c’est atroce. La violence ce n’est pas la démocratie, mais la dictature. En Palestine, nous sommes libres de manifester, de nous exprimer, de dire « Monsieur le Président, nous ne sommes pas d’accord ». Et ça change.
Mais il y a des oppositions très fortes entre le gouvernement de Mahmoud Abbas et le Hamas ?
Oui, mais tout ça est dû à Israël. C’est très compliqué, et ça n’est pas facile à expliquer. On ne va pas parler de politique, mais j’espère juste qu’Israël et les Etats-Unis ne vont pas instrumentaliser ces événements. Car là, le monde arabe est fragile.
Que peut la culture, alors que les jeunes Arabes n’y ont pas tant accès ?
Oui, il manque de la culture. Celle-ci, qui donne à voir un champ d’expression artistique, peut offrir davantage de rêves et plus d’espoir à la jeunesse. Mais ces jeunes n’en ont pas la possibilité, car ils n’y ont pas accès. En même temps, des choses se font. En Syrie par exemple, vous avez des écrivains qui luttent dans leurs ouvrages contre le régime en place, des artistes très créatifs. Chacun peut faire quelque chose à son niveau. Nous, c’est la musique. Les journalistes ont leur façon de dire les choses, les politiciens la leur…
C’est grâce au piratage que la musique circule dans le monde arabe. Que pensez-vous de la propriété intellectuelle ?
Oui, c’est vrai, même chez nous. Un jour, au marché, on trouve nos CD piratés sur un étal. Le vendeur nous jure que ce sont des originaux. On lui explique qu’on est les musiciens, et que vendre des CD piratés est illégal. Et lui nous dit : « et alors, qu’est-ce que vous allez faire ? » Rien, c’est vrai. (sourires)
Mais on espère que ça va changer. Le monde arabe change, et la propriété intellectuelle est un concept venu d’Occident. Nous, on n’a pas encore cette culture du respect des droits des artistes, mais cela va arriver chez nous. Je l’espère, non pas pour nous, mais pour tous les musiciens et les artistes du monde arabe, qui méritent de vivre de leur art.

1. Le frère aîné du trio a entamé une carrière solo bien avant que le trio Joubran ne se forme.
2. L’entretien s’est déroulé le 28 janvier 2011, quelques heures avant le départ de Moubarak. Dans les questions-réponses sur les révolutions arabes, ce sont donc uniquement les Tunisiens qui sont évoqués.
AsFâr, dans les bacs depuis le 3 mars 2011///Article N° : 9994

  •  
  •  
  •  
  •  
Les images de l'article
Mahmoud Darwish
Trio Joubran
Trio Joubran




Laisser un commentaire