Nous, sans vous : Acrobate et les « séparatistes »

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Hier, j’ai participé au rassemblement contre les violences policières lancé par le Comité Adama, place de la République à Paris. Une marche était prévue, finalement interdite par le Préfet de police de Paris Didier Lallement. Pour cette marche, j’avais décidé de retrouver une bande d’amis. Tous racisés. En non mixité, donc. Parce que la non mixité, ça m’aide à ne pas devenir folle. Malheureusement, la foule était trop dense sur la place de la République et je n’ai retrouvé personne. Chronique.

Chez les cathos

J’ai grandi à Paris dans le quartier de Belleville-Ménilmontant, où les personnes blanches étaient alors très rares. Ce quartier, c’était comme une image d’Épinal, mais dans la vraie vie : un grand village où chaque immeuble était une Tour de Babel, du bâtiment A au bâtiment D. Une image d’Épinal dans la vraie vie d’un enfant, cela dit. Parce que pour nos parents qui venaient d’arriver en France, entre mal du pays et illettrisme, il s’agissait surtout de survivre. Heureusement, ils pouvaient compter sur les camarades du pays. Ainsi, je sentais bien que ma mère était plus heureuse quand elle parlait en Kabyle avec d’autres mamans kabyles. D’ailleurs, ces mamans kabyles, je les appelais toutes « Tata ». C’est ça, une communauté.

Moi aussi, j’avais ma communauté. Abdenour, Joyce, Akabadiole, Bakary, Mustapha ou Jihane. Et puis un jour de 1991, je suis entrée en sixième dans un collège privé catholique, sans Abdenour, ni Joyce, ni Akabadiole, ni Bakary, ni Mustapha, ni Jihane. Ce collège privé catholique peuplé d’élèves blancs faisait partie du plan imaginé pour moi par mes parents : collège privé-lycée d’excellence-études de droit-avocate. Je ne me plains pas d’avoir eu des parents qui croyaient en moi. Le problème, c’est que mes parents me voyaient comme une petite fille blanche, privilégiée, avec des papiers français. Et que moi, je ne coïncidais pas avec cette petite fille.

Pédagogie chronophage

La série Netflix « Dear white people » raconte le quotidien d’étudiants noirs de l’Université blanche de Winchester. Plus ils se mobilisent et se politisent, plus ils inquiètent l’administration de l’Université qui décide que des étudiants blancs cohabiteront avec les étudiants noirs dans l’historique résidence noire Armstrong-Parker. Et cette présence blanche va avoir un effet disruptif pour tous les étudiants noirs. Cette présence blanche, elle oppresse une parole noire politique qui s’autocensure ou étouffe sous le poids de la charge raciale. Le concept de « charge raciale », développé par Maboula Soumahoro dans « Le triangle et l’hexagone », décrit la double peine des racisés qui subissent une oppression dont ils doivent se justifier en permanence. C’est aussi l’injonction à une pédagogie chronophage qui dégrade évidemment le temps de la lutte.

En mai 2017, l’association Lallab, qui milite pour les femmes musulmanes qui sont au coeur d’oppressions racistes et sexistes, organise un festival à la Bellevilloise pour son premier anniversaire. Après une série de talks édifiants, je rejoins un atelier de parole libre sur la question du racisme et de l’islamophobie. Des jeunes femmes voilées racontent leur expérience et je me sens prête à jouer le jeu quand Pierre prend la parole, ou plutôt, me coupe la parole. Il porte les cheveux longs et un Borsalino noir, et milite à Coexister, un mouvement interconvictionnel. Entre manrupting et whitesplaining, Pierre se présente comme un allié : « – Je milite à Coexister ». Et puis Pierre dit Vous quand il s’adresse à Nous. Pierre occupera tout le temps de l’atelier à réclamer de notre part une pédagogie chronophage qui me fera me demander « – Que se serait-il passé si Pierre n’avait pas été là ? »

Acrobate et les « séparatistes »

Le Président de la République Emmanuel Macron s’est exprimé ce soir sur toutes les chaines de télévision. Je l’écoute d’une oreille congratuler sans honte le gouvernement pour sa gestion de la crise sanitaire. Et puis tout à coup « – …cette indépendance exige aussi l’unité autour de la République… » J’augmente le son : « – Nous unir, autour du patriotisme républicain, est une nécessité… » J’augmente à nouveau le son : « – Mais ce combat noble est dévoyé, lorsqu’il se transforme en communautarisme, en réécriture haineuse ou fausse du passé. Ce combat est inacceptable lorsqu’il est récupéré par des séparatistes. La République ne déboulonnera aucune statue… » Quand j’entends « séparatistes », je repense aux poseurs de bombes du FLNC, quand j’étais petite. Quel sens de l’hyperbole, quand même !

Hier, place de la République, je pars à la recherche de mes amis, parmi les milliers de visages venus protester contre les violences policières. Et puis j’entends une détonation. Je lève la tête et je vois des fumigènes tricolores, bleu blanc rouge. Et puis je découvre la fameuse banderole de Génération Identitaire. Du haut de leur promontoire, ces jeunes nous dominent, à coup de saluts hitlériens, de V victorieux et de doigts d’honneur. Comme chacun sur la place, je hue, j’insulte, à coups de doigts d’honneur aussi. Mais le mal est fait. Je suis brisée. Ça pétarade autour de nous, Gabriel me tire par le bras pour m’éloigner de cette humiliation. Pour changer de point de vue. Et puis c’est la désormais célèbre ascension d’Acrobate. On ne filme pas, on se dit tous qu’il va mourir. Et quand à son tour il lève le poing, nous sommes en liesse. Acrobate a réparé quand d’autres voulaient séparer.

Plus tard, je retrouve mes amis. 30 ans après ma mère, j’ai aussi besoin de ma communauté. Avec eux, je suis plus heureuse.

 

Célia Sadai

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