Nouveautés du livre

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Le Passé sous silence, De Daniel Prévost, Ed. Denoël, 1998, 238 p., 98 FF.
Un homme, Daniel Prévost (Denis dans le roman), s’est vu par la volonté de sa mère, Louise, privé pendant une cinquantaine d’années d’une part de lui-même, d’une moitié de son histoire. Non contente de renier la paternité kabyle et algérienne de son fils, Louise disait du mal de son premier mari et tout fait pour imposer à son fils un père adoptif, Raymond, beauf immonde et raciste. Commence alors le combat pathétique et finalement victorieux du fils à la recherche de ses racines. A force de volonté et d’obstination, Denis finit par remonter l’écheveau jusqu’à Da Mohamed. Ce père que Louise lui avait refusé avec toute l’énergie du désespoir. Depuis, Denis a considéré que sa vie se composait de deux parties distinctes :  » Celle du destin avec l’impossibilité d’accéder au bonheur avec Louise, et la partie du Mektoub, en Algérie, avec ce bonheur à vivre, tardif et violent… « . Au delà de l’histoire poignante du narrateur qui estime avoir été volé du contact charnel avec les siens pendant la plus grande partie de sa vie, ce roman est un véritable réquisitoire contre le refus de la différence, la haine aveugle et définitive de l’autre. Une haine quasi maladive qui peut autoriser tous les débordements et qui fait dire à Louise, la mère inébranlable, en guise de dernier mot, au fils atterré :  » Ton père, c’était de la merde, un illettré, une racine pourrie, je te l’ai déjà dit « . Au bout de cette phrase, Denis, qui avait retrouvé le passé de Da Mohamed, venait de perdre Louise pour toujours.
Poussière d’or, De Ibrahim Al Koni, Ed. Gallimard, 1998, 152 p., 96 FF.
Le texte du Libyen Al Koni est plus une fable ou un conte qu’un roman. L’histoire se déroule dans le désert immense d’Afrique du Nord. Oukhayyed, jeune noble touareg se voit offrir par son père un superbe chameau. Ce méhari est un tacheté. Un spécimen rare et donc d’une grande valeur. Oukhayyed nourrissait évidemment une grande passion pour son tacheté. Pourtant un jour le malheur vint frapper son animal. Alors que le Touareg rendait visite clandestinement à des belles d’un campement voisin, son méhari qui batifolait lui aussi avec les chamelles voisines, attrapa la gale et perdit les signes particuliers de sa noblesse. Oukhayyed se sentit coupable de cet accident et se promit de tout faire pour redonner à son chameau sa couleur originelle. Commença alors une course aussi folle qu’inutile à travers le désert où le maître apprit la souffrance, la patience et l’humilité. Mais au bout du périple, le méhari n’avait toujours pas retrouvé ses fameuses tâches. De retour au sein de sa tribu, Cheikh Moussa, un adepte de la voie soufi lui préconisa d’adopter la solution la plus radicale. La recherche de la perfection, lui assura-t-il, passe par le rachat et la purification :  » Le corps est pêcheur. Le corps est tout entier péché. Il faut arracher la cause à la racine.  » En clair, le cheikh proposait la castration de la bête magnifique. Ce qui fut fait. L’attachement de l’homme à son animal était si fort, si déraisonnable, qu’il lui fit accepter bien d’autres sacrifices. A commencer par un bannissement de sa propre tribu et la séparation d’avec sa femme et son fils. C’était le prix à payer pour assurer sa liberté et respecter la fidélité  » à un compagnon qu’il avait connu dans l’anéantissement.  » Cet engagement total sur le chemin de la fidélité va finalement coûter à Oukhayyed sa propre vie. Face à la mort, il se souvint de ce que lui avait confié Cheikh Moussa qui avait toujours raison à propos du gage :  » Ne confie pas ton coeur dans un endroit autre que le ciel. Si tu le confies à quelqu’un sur terre, la main des hommes l’atteindra et le brûlera « . Poussière d’or est un beau texte sur les valeurs telles que la fidélité, l’amitié mais aussi la quête de la liberté absolue.
La navigation du faiseur de pluie, De Jamal Mahjoub, traduit de l’anglais par Wade Minkowski, Ed. Actes Sud, 1998, 138 FF.
C’est dans un Soudan en proie à la guérilla, à une crise économique féroce et à un dépérissement apparemment inexorable que Tanner, un jeune métis britannique, à voulu s’installer. Tanner tenait absolument à retrouver l’odeur du pays de son père exilé définitif. Employé dans une société internationale de recherches minières et pétrolières, il se rend vite compte que sa présence physique dans le pays de ses ancêtres ne calmait pas ses inquiétudes et ne lui assurait pas la sérénité à laquelle il aspirait lorsqu’il vivait dans la grisaille et la médiocrité de la ville anglaise de Sheffield. Durant les premières années de séjour, il fut souvent pris entre deux émotions :  » Il sentait que ses racines étaient ici, tandis qu’il errait dans ces ruelles, partagé entre le regret et le rejet de la misère des autres… « . Au fil des jours, il en arriva à être découragé par l’arrogance des détenteurs du pouvoir et par l’inconscience et l’égoïsme des élites du pays. Son expérience faite et décevante lui dicta de reprendre sa liberté :  » il était clair que ce qu’il espérait trouver lui échappait de plus en plus. Rester plus longtemps n’avait pas de sens. Il semblait qu’il serait toujours un touriste. S’il était un étranger à la fois ici et en Grande Bretagne, alors il serait un étranger partout, et par conséquent il pourrait aller n’importe où « . Mais Tanner avait compté sans l’ironie et la cruauté du destin. Une dernière mission lui sera confiée par la grand patron : accompagner Gilmour, un expert américain, sur les lieux de prospection pétrolière pour un bilan des activités. La dernière mission lui sera fatale. Car Gilmour n’était pas qu’un spécialiste du pétrole, c’était aussi un mercenaire à la solde de lobbies puissants qui avaient intérêt à ce que la guerre dure le plus possible. Se sentant découvert, Gilmour cracha son venin à la face de Tanner et lui confirma qu’il était bien là pour  » semer les germes de la discorde  » au profit des gens pour lesquels il travaille. Pis encore, Gilmour traita Tanner d’homme sans envergure :  » Le monde, lui assura-t-il, est divisé entre ceux qui se servent et ceux qui restent là à regarder autour d’eux, et croyez-moi Tanner, vous n’êtes pas de ceux qui agissent. Vous êtes un invertébré… « . Face au cynisme de l’Américain, le sang de Tanner ne fit qu’un tour. En passant à l’action, il tuera Gilmour et ne survivra pas à ses propres blessures. Tanner trépassera dans un couvent dans un coin perdu du désert. Seule la mort avait réussi à donner un sens à sa vie. Son âme s’était frayé un chemin vers l’au-delà entre les gouttes de la pluie qui s’était enfin mise à tomber.
Le Dernier Survivant de la caravane, d’Etienne Goyémidé, Ed. Le Serpent à Plumes, 1998, 170 p. 35 FF.
Pour la commémoration de l’abolition de l’esclavage, Le Serpent à Plumes réédite dans sa collection de poche un petit livre qui rappelle que le commerce d’hommes ne date pas des Européens. Le Dernier Survivant de la caravane du Centrafricain Etienne Goyémidé, décédé l’année dernière, raconte la violente razzia d’un petit village africain par des  » hommes vêtus de noir, à la tête enturbanée et au nez crochu couleur de cuivre « . Enchaînés les uns aux autres, hommes, femmes et enfants traverseront la forêt en un long convoi, et certains succomberont sur la route. Ce sera le vieux Ngala, dernier survivant de cette marche, qui racontera l’histoire de son peuple aux enfants du village, en agrémentant son récit de contes et de chants et en leur rappelant la devise d’antan :  » Gardez-vous d’être les guerriers des ténèbres. Soyez les guerriers du soleil radieux. «  D’une lecture rapide, un roman pour un autre point de vue sur l’esclavage, plutôt oublié dans les discours actuels sur le sujet.
Sozaboy (Pétit Minitaire), de Ken Saro-Wiwa, Actes Sud, 1998, 312 p. 148 FF.
Dans l’introduction de Sozaboy (Pétit Minitaire) (Actes Sud) de l’auteur nigerian Ken Saro-Wiwa, l’écrivain anglais William Boyd qualifie la première phrase du roman d’audacieuce. Cet adjectif pourrait être étendu à tout le livre, exercice de style surprenant qui révèle une guerre civile déchirante et confuse.
La couverture en dit long sur le sujet du roman : un jeune homme en haillons, fusil à la main, sur une photographie en noir et blanc aux contours flous et indistincts, tout à l’image de la guerre racontée par Méné alias Pétit Minitaire, personnage principal du roman, qui s’engage dans les troupes pour faire plaisir à sa fiancée Agnès, »vraie fille avec ampoules 100 watts ». Le héros ne tardera pas à découvrir les absurdités des combats où plus personne ne sait pour qui et pour quoi on se bat. Sur le front règne une confusion générale, et Pétit Minitaire aura lui aussi le temps de changer de camps à plusieurs reprises, de se faire prisonnier de guerre, d’échapper à la mort tantôt par le hasard, tantôt en fuyant, sans pour autant mieux comprendre les tenants et aboutissants du conflit. L’argent semble être la clé du pouvoir, autant dans les camps de réfugiés, dont Méné apprendra les horreurs, que sur le front. La figure emblématique de cette confusion est certainement L’Homme-doit-viver, mercenaire que Pétit Minitaire croisera à plusieurs moments de son parcours, mais jamais dans le même rôle. Tantôt ennemi ou ami, infirmier ou soldat, pour lui « la guerre c’est ça son travail… tu peux faire n’importe quoi le temps que y a la guerre » (p.209).
L’auteur, qui nous est mieux connu par sa lutte pour le peuple Ogoni – ce qui lui valut sous le régime de Sani Abacha une fausse accusation de meurtre et la peine de mort en 1995 – a lui-même été impliqué dans la guerre du Biafra (1967-1970) dont le roman semble être le récit. Saro-Wiwa était à l’époque administrateur civil d’un important port pétrolier dans le delta du fleuve Niger, et choisit le camp des fédéraux dans cette guerre qui opposait les sécessionnistes Igbos de l’Etat du Biafra dans l’Est du pays à la Fédération du Nigeria. Bien que lui-même Ogoni originaire de l’Est, il n’approuvait pas, tout comme la plupart des petites ethnies non-igbos de l’État du Biafra, la sécession d’avec le Nigeria. Dans les années 90, Saro-Wiwa continuera sa lutte pour les droits de son peuple dans le Mouvement pour la survie du peuple ogoni (Mosop) qui exigea de la compagnie pétrolière Shell des compensations pour les dégâts écologiques causés par l’exploitation du pétrole sur leurs terres.
Si dénoncer les violences de la guerre civile est un acte courageux, l’audace littéraire de l’auteur se situe, elle, dans la langue de Pétit Minitaire. Saro-Wiwa l’appelle de « l’anglais pourri », « mélange de pidgin nigerian, de mauvais anglais et, çà et là, d’expressions en bon anglais ou même en anglais idiomatique », et s’explique dans la préface :« [Cette langue] se développe dans l’anarchie, elle est partie intégrante de la société désorganisée et instable dans laquelle Pétit Minitaire doit vivre, se mouvoir, et qui ne lui permet pas d’être« . Sans être la variété d’une langue existante, ni celle d’un groupe, c’est la langue d’un individu, qui sous une apparente naïveté parvient à décrire avec des mots simples la violence du monde où évolue le héros.
S’attaquer à la traduction de ce genre d’ouvrage est tout aussi audacieux. Samuel Millogo et Amadou Bissiri ont fait un travail remarquable et sont parvenus à créer, en procédant à partir de la variété de français parlée à Abidjan et aux alentours, une langue imagée et ironique, où onomatopées et expressions populaires côtoient des mots savants, souvent déformés. Pour résoudre les difficultés possibles d’un lecteur qui ne serait pas familier avec le français d’Afrique, les traducteurs ont prévu un glossaire en fin d’ouvrage. Mais les éventuels tâtonnements du début ne vous empêcheront pas de vous laisser entraîner par l’histoire du Pétit Minitaire, qui la raconte lui-même, et finit : « …maintenant si n’importe qui parle de n’importe quoi sur affaire de guerre ou même de combat, je vais seulement courir, courir, courir, courir, courir et courir. Crois-moi amicalement ».
Aliénation et désaliénation dans les sociétés post-esclavagistes. Le cas de la Guadeloupe, de Henri Bangou, Ed. L’Harmattan, 1997, 166pp., 90 FF.
Pour Henri Bangou, il n’ y a pas doute, l’aliénation du captif noir des Antilles s’apparente à celle de l’esclave antique et recouvre aussi l’ensemble du champ sémantique de l’expression avec ses notions de « séparation », « éloignement », « étrangeté », « altération de la personnalité » et « dépossession de soi »…Un des instruments les plus redoutables de cette aliénation fut sans conteste la déculturation : « l’Africain esclave devenait une unité, un objet sans passé dont le présent était un cauchemar et un enfer…Quant à l’avenir, il dépendait de la volonté du maître… » L’étonnant et le paradoxal dans l’histoire de l’esclavage nègre aux Antilles, souligne l’auteur, c’est de voir les esclavagistes, en dépit d’une aliénation totale du Noir garantie par un volet juridique, imposer une entreprise d’aliénation culturelle « alors même que l’esclave nègre est supposé dépourvu de capacités intellectuelles. » Une entreprise de destruction qui est confiée en grande partie à l’Église et à la religion. Parmi les manifestations de l’aliénation, l’auteur note « l’acceptation de l’impersonnalité au point de s’identifier à la personnalité du maître (…) de prendre la défense du maître en toutes circonstances, mais encore défendre par les armes le parti du maître où celui de la cause « nationale » du maître… » le rétablissement même de l’esclavage en 1802 n’apas mis fin à la carrière guerrière des Nègres esclaves aux côtés de leurs maîtres en Guadeloupe. L’état très avancé et profond de l’aliénation, ne pouvait, nous affirme Henri Bangou, être résorbé et levé par un simple acte juridique (l’abolition). Il s’en fallait de beaucoup. Au lendemain de l’abolition de l’esclavage, la société guadeloupéenne n’en restait pas moins « une société stratifiée selon la fortune et selon la couleur de la peau, la hiérarchie des richesses se confondant, à peu de chose près, avec la couleur de l’épiderme. » L’enfourchement du cheval du négrisme (la conquête par les Noirs eux-mêmes des postes de responsabilité électifs) s’avère au bout du compte une impasse comportant « de nouvelles sources d’aliénation. » Parce que, selon Henri Bangou, il n’était nullement « une recherche d’identification du Noir et de réhabilitation de ses valeurs humaines spécifiques, mais simplement l’affirmation de son aptitude à faire aussi bien que le Blanc… » Enfin, l’auteur montre aussi comment la loi dite d’Assimilation puis la loi de Départementalisation, entourées de malentendus, n’ont pas apporté les solutions aux nombreux paramètres de l’aliénation des collectivités noires qui vivent dans l’île. Pour avancer sur le chemin de la désaliénation, la Négritude a été par contre un juste et fructueux combat, mais lui aussi insuffisant. Aujourd’hui, conclut l’auteur, la créolité est elle aussi une sorte de levain  » d’une culture identitaire où se reconnaissent toutes nos ethnies (…) Mais il resterait à la transformer en un corps social, économique et politique apte à préserver cette identité, tout en participant à ce qu’un ensemble industrialisé, démocratique et moderne peut garantir à ses citoyens. »
Le partage de l’Afrique 1884-1914, de Henri Wesseling, Ed. Denoël, 1996, 571 p., 249 FF.
L’auteur précise d’emblée l’orientation de son ouvrage : l’Afrique n’ apparaît que comme objet de la convoitise, de l’impérialisme et de la diplomatie des puissance européennes et comme une base d’une répartition politique… C’est pourquoi, dans la somme qu’il a écrite, la plus grande place est occupée par les grands dirigeants européens qui ont participé au partage de l’Afrique et non par les hommes et les mouvements les plus marquants de la résistance africaine à ce même partage. La particularité de la colonisation de l’Afrique par rapport aux colonisations des autres régions du monde par l’Europe triomphante, c’est qu’elle ne fut pas le résultat de conquêtes de chefs de guerre belliqueux au service de projets populaires hégémoniques où de grands découvreurs géniaux et aventureux, mais le résultat d’un partage réalisé froidement sur une mappemonde par les diplomaties des grandes puissances de l’époque (France, Allemagne, Angleterre, Italie, Portugal). Avec comme date symbolique la fameuse conférence de Berlin (15 novembre 1884 au 26 février1885) initiée par le grand ordonnateur Otto Von Bismark et qui a réuni les diplomates des plus grande puissances mondiales avec l’intention non pas de  » diviser l’Afrique  »  » mais de la désenclaver (…) afin d’y instaurer le libre-échange et de la civiliser dans un esprit de coopération et d’harmonie. » Les choses allèrent très vite et en l’espace d’une trentaine d’années (1880-1914), quatre-vingt-dix pour cent du continent noir furent placés sous autorité européenne. Si en 1870, seules les côtes africaines étaient occupées, en 1914 toutes les puissances avaient poussé leur avantage dans l’hinterland (terres intérieures). Restait une question centrale à poser : pourquoi cet engouement pour l’Afrique à cette période précise de l’histoire européenne ? L’auteur n’a pas une théorie définitive à offrir aux lecteurs. Pour lui,  » les actions et les entreprises européennes en Afrique ont été inspirées par le souci de défendre une telle diversité d’intérêts et par une telle variété de motifs que toute théorie ou hypothèse générale dans ce domaine est impossible à échafauder dès lors qu’elle ne peut s’appliquer à certains événements. » Et de citer néanmoins quelques motifs décisifs : besoin pour certains pays de s’ouvrir des marchés outre-mer ; progrès technologiques et de l’armement ; tentative pour la France, par exemple, de faire oublier la défaite de 1870 et la perte de l’Alsace et de la Lorraine… Enfin, en ce qui concerne, le problème des frontières artificielles installées par ce partage dont les Africains, selon les analyses contemporaines, paient encore le prix fort, l’auteur affirme que l’artificialité n’explique pas tout. Parce que toutes les frontières le sont à partir du moment où elles sont généralement déterminées non par la nature mais par le pouvoir, c’est-à-dire par la politique. La vraie particularité des frontières africaines, conclut-il,  » c’est qu’elles matérialisèrent les rapports de force non pas a posteriori, mais a priori.  » (Le fameux partage sur la mappemonde). Une approche originale et passionnante d’une partie de l’histoire coloniale africaine.
Photographes de Bamako, de 1935 à nos jours, par Erika Nimis, Revue Noire, 1998, 90 F.
La qualité du livre d’Erika Nimis (cf. son article approfondi dans le n°8 d’Africultures) est de non seulement donner à voir par de magnifiques illustrations mais aussi de donner à comprendre. L’Histoire de la photographie malienne est ainsi un vivant morceau de l’Histoire culturelle africaine contemporaine, de l’émergence de vrais professionnels passionnés dans les années 40 à la banalisation de l’expression artistique liée à la récente vulgarisation, d’où se détachent quelques comètes essentiellement appréciées en Europe. Ce passionnant tableau n’a rien d’une froide galerie d’artistes : Erika Nimis aborde le vécu de la photographie, de l’importance du mitraillage au flash pour valoriser un mariage aux bouleversements liés à l’arrivée de la couleur, de la concurrence faite aux laboratoires traditionnels par les photographes amateurs ambulants et par les studios coréens qui savent si bien développer le clientélisme à l’apparition de nouveaux créateurs. On pense au film La Dernière image de Faraï Sevenzo (Zimbabwe, 1997) où un jeune photographe ambulant fasciné par une de ses clientes recherchait la frontière entre réalité et image : laissant de côté le style posé du portrait de studio, la jeune photographie malienne s’ancre dans les réalités contemporaines et se pose la question de leur représentation.
Le Code noir et la traite des nègres, présenté et édité par J.M. Laleta Ballini, 1998, 100 p., 40 F.
On en parle sans l’avoir lu : saluons l’heureuse initiative de Jean-Marc Laleta Ballini d’en éditer le texte original, découvert grâce au livre de Lluís Sala-Molins, Le Code noir ou le calvaire de Canaan (PUF 1987), et accompagné d’une anthologie de textes d’époque. Edit du roi Louis XIV de mars 1685, les 60 articles du Code noir réglementent la vie et la mort des esclaves noirs dans les possessions françaises des Antilles et de l’océan Indien. En 1724, il est étendu à la Louisiane. Il sera imité par le codigo negro espagnol en 1768 (cf. Africultures n°6, p. 65). Il s’agissait de christianiser les esclaves, énoncer les interdits et sanctions qui les frappent et enfin définir les conditions de leur affranchissement. Ce texte juridique le plus monstrueux des temps modernes est ainsi un tissu de contradictions : christianiser suppose d’accorder une âme à des êtres que l’on chosifie dans l’ensemble du texte ; les droits de l’esclave sont affirmés comme celui de demander justice et aussitôt niés pour que son propriétaire puisse en disposer à sa guise. C’est en fait la crainte du marronnage qui fonde ce texte et en représente la plus grande partie : à la première fugue, l’esclave perd un oreille ; s’il récidive, on lui taille les jarrets, et s’il a le courage de recommencer, il est tout simplement décapité. Il exige en outre un comportement soumis de la part des esclaves affranchis : à la distinction entre maîtres et esclaves s’ajoute désormais l’infranchissable démarcation entre Blancs et Noirs qui annonce l’apartheid. Le Code noir en définit même les règles vestimentaires ! Une lecture édifiante et nécessaire.
La chaîne et le lien – une vision de la traite négrière, Editions Unesco, 1998, 59 p., 280 F.
Publication des travaux des divers chercheurs du monde entier mobilisés par le projet  » la route de l’esclave  » animé par Doudou Diène (cf. son interview dans Africultures n°6), cet ouvrage est une indispensable référence. Il montre combien l’état de développement de l’Afrique ne peut être expliqué sans la déstructuration profonde des sociétés africaines et la saignée humaine liées à quatre siècles de traite négrière. Plus encore, souligne Doudou Diène dans sa préface,  » la persistance et l’ampleur actuelles des violations des droits de l’homme ont sans aucun doute un lien avec le silence et l’oubli dont la traite négrière fait l’objet, parce que la défense des droits de l’homme est un combat de la mémoire où les tragédies occultées non expliquées et non assumées reprennent vie et se renouvellent dans le temps et l’espace.  » On ne saurait mieux exprimer les choses. Explorant l’Histoire de la traite et son impact, ce livre s’ouvre aussi à ses répercussions sur l’imaginaire africain et antillais. Mais il célèbre aussi le choc culturel provoqué par ce déplacement de population le plus massif de l’Histoire, transformant les Amériques et les Caraïbes en un théâtre vivant où se joue l’enjeu fondamental du monde actuel : le pluralisme culturel. Plusieurs auteurs plaident pour que ce chapitre absent figure dans les programmes d’enseignement car, comme le souligne le regretté historien guinéen Ibrahima Baba Kaké,  » la mémoire étant garante de l’avenir, à ce titre seulement elle mérite d’être entretenue.  »
Terre de la Chanson. La musique zaïroise hier et aujourd’hui, de Manda Tchebwa, Ed. Duculot – Afrique Éditions, 366 p.
Le Zaïre, comme la plupart des pays d’Afrique, est un pays où l’exercice de la chanson n’est pas l’apanage de l’artiste.  » De même que la poésie n’est pas le seul fait du poète, la chanson est partout.  » L’ouvrage de Manda Tchebwa s’efforce de montrer aussi comment la musique et la chanson zaïroises sont passées du statut d’art fonctionnel ou ludique à une vocation essentiellement commerciale. Un voyage qui partira de la source lointaine : c’est-à-dire aux premières manifestations de la musique (incantatoire, divinatoire, ludique…) à Mpumbu, ancêtre de Léopoldville et de Kinshasa, dès le 17e siècle, jusqu’à l’apparition des premiers groupes modernes dans les années cinquante : premiers ensembles concertants…utilisant des instruments du « blanc » et en même temps des premiers éditeurs. Du coup, affirme l’auteur, en jouant de plus en plus un rôle ludique, la musique urbaine se sépare de la musique traditionnelle et  » ne règle plus la respiration spirituelle de ses initiés « . Les héros de cette période de semi-rupture ont pour noms : Wendo, Camille Feruzi, Emmanuel Mayungu d’Oliveira, Léon Bukasa, Latumba Ndomanueno, Seigneur Rochereau, Mulamba Joseph…Toutefois, reconnaît Tchebwa, la musique zaïroise s’inscrit en définitive, depuis les années 50, dans deux grandes familles : famille African Jazz, fondée par Kabasele Joseph Kallé Jeff en 1950 et famille Ok Jazz, fondée par Luambo alias Franco en 1956. Deux familles qui ont donné chacune naissance à une nombreuse descendance spirituelle. Plus globalement, la musique zaïroise moderne a évolué par vagues successives. 1930-1950 : début de la musique concertante à l’image du Maringa ou de la rumba. 1950-1960 : apport des instruments acoustiques et à vent et libération des pesanteurs latino-américaines. 1960-1970 : l’indépendance et la professionnalisation s’accompagnent du retour du génie local. 1970-1990 : l’avènement de la télévision et de l’image institutionnalise le show dans la musique zaïroise. En outre, pour l’auteur, faire l’histoire de la musique zaïroise, c’est aussi faire l’histoire de la jeunesse, du fameux mouvement des « sapeurs » et aussi de la grande cité qu’est Kinshasa. L’auteur consacre également un long chapitre à la thématique qui fait une large place à la vie sociale complexe dans la cité (ambiance, prostitution, délinquance), à l’amour, à la vie conjugale, à l’argent… Un ouvrage de référence pour les passionnés de musique africaine en général et de musique zaïroise en particulier.
Musiques du monde, d’Eliane Azoulay, Ed. Bayard, 395 pages, 100FF.
Lexique fourni, discographie indispensable, plus de deux cent chroniques et portraits… Journaliste et critique musical au magazine français Télérama, Eliane Azoulay nous entraîne d’un pas de critique chaque semaine dans un univers pour lequel elle se passionne. De Compay Segundo à Ali Farka Touré, en passant par les allumés de l’Orchestre National de Barbès, du traditionnel aux nouvelles vagues, sans oublier quelques esprits d’avant-garde… C’est ainsi qu’elle réunit ici une partie de ses meilleurs écrits pour satisfaire un peu plus ceux qui s’intéressent à ce bonheur musical qui s’inspire de la pluralité du monde. L’expression world music ou sa version en français reste toujours chargée d’a priori tendancieux et teintée d’esprit marketing à 100%. Mais à défaut de mieux, Azoulay l’a retenue pour parler des ces sons d’ailleurs, que l’on déclare avoir du mal à classer dans les bacs, mais qui emmènent chaque jour davantage de mélomanes chez les disquaires.
Introduction aux musiques africaines, de Monique Brandilly, Editions Actes Sud/Cité de la musique, 156 p., 120 F.
Un livre, plus un disque. Une sorte de guide ouvert qui s’adresse aussi bien au grand public qu’aux spécialistes patentés. Une manière d’appréhender les musiques africaines autrement que par le bout de la lorgnette exotico-rythmique. Une réflexion intéressante sur la richesse et la diversité du son en Afrique. Un cours de vulgarisation nécessaire qui observe la musique en elle-même, tout en analysant la place qui revient à ceux qui la produisent dans les diverses sociétés concernées.
Son auteur, chercheur au CNRS, est ethnomusicologue. Son texte est avant tout une mine d’informations qui doit probablement donner envie d’en savoir plus et le disque qui l’accompagne est un condensé de délices. Vingt cinq titres qui nous promènent entre le Tchad et l’Afrique du Sud, en passant par la Lybie et l’Ethiopie. Choeurs de peuls Wodabé, voix yodelées de pygmées Aka, chant de filage des jeunes Dorzé…
Dommage que l’auteur n’ait pas tiré un peu plus les traditions musicales du Maghreb vers le reste du continent. Même s’il est vrai que « la musique arabe (?) et la musique des berbères (?) de l’Atlas ont fait [déjà] l’objet d’un ouvrage dans cette collection… », il aurait été intéressant de les voir figurer aux côtés d’autres traditions qui ne les contredisent point sur le continent.

///Article N° : 2039

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