Nouveautés du livre

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Les Nomades, mes frères, vont boire à la grande ourse, d’Abdourahman A.Waberi, Editions Pierron, Sarreguemines, 2000.
Dans le numéro 24 de la revue Africultures consacré à la poésie, nous avons déjà attiré l’attention des lecteurs sur l’originalité de l’œuvre de Waberi, qui bien que reconnu comme nouvelliste reste essentiellement poète, tant sa prose est fine. On avait déjà lu ses poèmes dans Notre Librairie ou dans l’anthologie de Bernard Magnier consacré à la poésie africaine. Mais tous ces textes étaient éparpillés. Aujourd’hui, A. Waberi les rassemble dans un recueil dont le titre fait penser au fameux lamentins qui vont boire à la source de Senghor. Ce qui n’est pas sans rappeler l’un des procédés classiques de l’écriture waberienne : l’intertextualité. Une problématique est récurrente, devenue presque une obsession chez l’auteur : la quête d’un Djibouti imaginaire qu’il oppose au Djibouti réel.
Ecrits dans une langue, fluide et « nomade », les vers de Waberi font penser aux Haïkus. Il n’y a dans ce recueil ni nostalgie ni cris révolutionnaires, juste une voix inquiète, parfois ironique, qui s’interroge sur son pays, sur le sens des mots, sur la fraternité et sur son existence. A cet égard, le poème intitulé Désirs résume à lui seul le projet poétique de ce livre :
 » Je suis le bruissement du monde
Le balancement inapaisé entre ici et ailleurs
La frondaison muette du cactus
Le bois rugueux qui recouvre le gecko
Les rais du caméléon jaune soleil
Le lit du livre-monde
Où les pages sont autant des vagues de la quête
Toujours recommencée  » (p.37)
Convoquant tour à tour Mazizi Kunene (le grand poète sud-africain), Rabah Belamri (Algérie) ou encore le précieux Edmond Jabès, Waberi, nous donne à lire un texte nomade qui est aussi une sorte d’éloge de légèreté au sens où l’entend Kundera. B.M.-M.
Dictionnaire Général du Congo-Brazzaville, par Philippe Moukoko, L’Harmattan, 1999, 442 p.
Ecrire un dictionnaire n’est pas une tâche aisée. Cela suppose beaucoup d’érudition, de travail et surtout de disponibilité. C’est pourquoi les dictionnaires sont généralement le fruit d’un travail d’équipe. Moukoko réalise ainsi un tour force, et ce, d’autant plus qu’il n’est pas ici question d’un dictionnaire consacré à un champ précis du savoir, mais plutôt, à la civilisation congolaise, voire aux civilisations congolaises. Car on y retrouve les hommes politiques, les écrivains, leurs œuvres, les grandes dates historiques, la presse congolaise, la géographie, les musiques etc. Signalons que l’auteur ne se contente pas ici de faire un seul travail de recension. Il analyse, critique, polémique. On retiendra à cet égard la lecture archéologique qu’il fait des notions comme l’arrogance, la rumeur, etc.
Comportant 511 entrées, le Dictionnaire général du Congo recèle de nombreuses notes bibliographiques à la fin de chaque entrée, des anecdotes historiques rendues dans des encadrés, des annexes (cartes, chronologie générale et deux index). Véritable encyclopédie et précieux outil de travail pour tout chercheur, ce livre reste à côté de la somme de Remy Bazenguissa (1997) l’ouvrage le plus important consacré au Congo au cours de ces dix dernières années.
On notera par ailleurs l’honnêteté intellectuelle de l’auteur. Dans un champ (le Congo) ou les passions ethniques chez les chercheurs prennent le pas sur la réflexion, où les intellectuels résidant à Paris reproduisent avec les mots la guerre ethnique qui ravage leur pays, l’ouvrage de Moukoko a l’avantage d’être avant-tout une réflexion objective sur l’état actuel du Congo. Ce livre écrit avec rage, colère est un véritable sanglot. Sanglot de toute génération en mal d’identité, de repères. Mais il peut aussi se lire comme la victoire (illusoire ?) des mots sur les maux… B.M.-M.
Une Afrique sans objets, du vide naît le rythme, de Roland Louvel, L’Harmattan 2000, 206 p.
Un Louvel est un vrai plaisir : d’érudition, de réflexion, d’originalité, mais aussi de connaissance du terrain puisqu’il habite en Afrique où il met en œuvre des projets de développement tout en étant sculpteur et artisan. Son premier livre, L’Afrique et la différence culturelle proposait avec une brûlante actualité d’écarter la notion de différence dans notre appréhension de l’Autre. Son deuxième, Quelle Afrique pour quelle coopération ? également paru à L’Harmattan, offrait avec la lucidité d’une trentaine d’années de pratique et le courage de ne pas mâcher ses mots, une nouvelle façon d’aborder le rapport à cet Africain qui échappe si habilement à toute systématisation. Dans ce troisième, Louvel s’attaque à la manie touristique de ramener d’Afrique des objets chargés d’authenticité pour montrer qu’ils échappent eux aussi à toute catégorisation – et surtout pas celle-là. Analysant le rapport à l’objet, et insistant sur l’importance du vide, du manque, de la fragmentation en culture africaine, il propose d’inverser le regard pour se concentrer sur le rythme qui lui semble être à la base de toute expression culturelle africaine. Ainsi donc, les objets, par leur résistance à toute catégorisation, nous proposent une autre lecture de l’Afrique. Puisant ses sources dans la psychanalyse qui montre que l’objet réel est en fait celui qui est absent, Louvel analyse combien l’Occidental et l’Africain partagent cette même expérience mais selon des vécus très différents. Précisant comment cela favorise les malentendus qui marquent leur relation, il contribue de façon déterminante à déconstruire les stéréotypes de l’imaginaire qui entoure l’Afrique. O.B.
Nègre tricolore, littérature et domination en pays dominé, de Biringanine Ndagano, préface de Jacques Chevrier, Maisonneuve et Larose, 2000, 210 p., 140 FF.
Alors que la littérature de la Martinique et de la Guadeloupe s’imposent en France et dans le monde, la littérature guyanaise, elle, sombre dans l’oubli et l’ignorance du public. C’est à la re-découverte de celle-ci que nous invite donc Biringanine Ndagano, auteur de La Guyanne entre mots et maux (1994) et actuellement professeur de Lettres à l’université Antilles-Guyane.
A la fois sociologique et littéraire, ce livre dresse un inventaire historique, politique, économique et culturel de la Guyane française. A travers les textes des écrivains guyanais (Damas, Stéphenson, Serge Patient Christianne Taubira-Delannon), l’auteur explore et analyse ce qu’il appelle le nègre tricolore, entendez l’anti-nègre marron. Alors que ce dernier a définitivement choisi la dignité dans la souffrance et la misère, voire la mort, le nègre tricolore, lui, opte pour l’aliénation au sens où l’entend Marx. C’est dire combien ce travail, bien que littéraire, reste l’histoire des mentalités, du moins d’une certaine mentalité. A ce titre, il se situe dans la lignée de Peaux noires masques blancs de Fanon et dans une certaine mesure d’Ecrire en pays dominé de Chamoiseau, plusieurs fois convoqué par Biringanine Ndagano. Ecrit dans une langue assez drue, ce livre peut se lire comme un manifeste dans la mesure où il invite à la révolte, mais une révolte sereine, la réappropriation d’une dignité perdue. B.M.-M.

///Article N° : 2052

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