Nouveautés du livre

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Temps de chien, de Patrice Nganang, Le Serpent à plumes, 2001, 300 p., 105 FF.
Tout comme La Promesse des fleurs, le deuxième roman de Patrice Nganang fait la part belle au langage de la rue. Le narrateur Mboudjak, tantôt chien domestique, tantôt chien errant, observe la vie des sous-quartiers de sa perspective canine dans le bar de son maître Massa Yo. Racontars, commentaires, histoires rocambolesques et petits potins – ici, la rumeur peut détruire une réputation, provoquer la révolte ou la mort d’un homme. « Vous ne savez pas que Mbiya a plus peur des sous-quartiers de Yaoundé que du Général Semengue lui-même ? », s’exclame un habitué du bar de Massa Yo. La multitude d’anecdotes fait le charme de l’écriture de Nganang, mais il arrive aussi qu’elle surcharge la narration. Celle-ci dérive alors au gré des rumeurs, des discussions, des disputes et des scènes de marché, entraînant le lecteur loin de la trame principale. Mais, après tout, n’est-ce pas là une des caractéristiques de la parole de la rue : qu’on ne sait jamais où elle nous emporte ? T.T.
Rift Routes Rails, d’Abdourahman A. Waberi, Gallimard, Collection Continents Noirs, 86 pages, 73 FF .
Rifts Routes Rails est le dernier « texte » d’Abdourahman A. Waberi. Difficile de le nommer autrement tant l’architecture peut apparaître désarçonnante à première lecture : 13 textes qui ne sont ni des réflexions politico-historiques, ni des essais poético-musicaux, ni des nouvelles. Et pourtant, l’histoire, la musique et la littérature sont indissociables de cette création hybride au carrefour de plusieurs influences. Ces « variations romanesques« , comme le suggèrent le sous-titre, sont autant d’interludes « littéraires » qui oscillent constamment entre nouvelles et récits de voyage pour ébruiter impressions et réflexions au fil de la lecture. Waberi utilise l’art de l’esquisse et nous propose une invitation au voyage. Voyage géographique. Voyage intérieur. Voyage dans l’imaginaire d’un pays. La note est donnée dès les premières pages : « Djibouti encore et toujours » (p.35) sera au cœur de cette mosaïque textuelle : « partir« , qui commence le recueil, est d’ailleurs extrait de son roman précédent Balbala (1) Faut-il y voir un clin d’œil ? Certainement tant ce pays imprègne toute son œuvre .
Difficile donc de parler de ces textes dans leur globalité, de leur donner une homogénéité : ce sont des portraits, des lettres-emails et réflexions sur la vie et la mort autour de ces passages que sont le rift, les routes, les rails. « En quelques traits et paroles, je peux te brosser le tableau de la vie chez nous » (p.56), annonce un des narrateurs. Les descriptions se succèdent alors, les voix se multiplient : « Grand-mère bougonne et se rappelle les jours brûlants d’une antique famille » (p.27) ; « Des enfants-soldats fréquentent le Paris pour son baby-foot antique » (p.50) ; « Une sainte croisade purificatrice tente d’endiguer le flot de produits d’exportation licencieux, tels les rouges à lèvres, les bikinis, les spiritueux, les crèmes éclaircissantes et les antennes paraboliques. » (p.63)… Waberi part de l’anecdote pour sonder les âmes humaines et chercher le « dévoilement du monde » (p.66). Et derrière Djibouti, on retrouve également Paris, autre pôle de ces variations romanesques, autre objet d’interrogation. L’auteur crée à sa manière une sorte de « comédie humaine » (p.55) qui évoque les nomades de son pays et les voyageurs qui traversent le monde, en quête de découverte.
Une fausse note cependant à ce tableau. La dernière partie du triptyque manque de force : Petits morceaux pour lecteurs debout et Paris on my mind s’écartent du projet initial et l’affaiblissent quelque peu : on a l’impression que l’auteur nous les laisse, à nous de nous débrouiller. Pour le reste, il y a le voyage dans la poésie wabérienne ! Et cela vaut bien le détour. E.B.
Adélaïde Fassinou, Yèmi ou Le miracle de l’amour (Roman de jeunesse), éditions du Flamboyant, Cotonou 2000, 141 pages.
Publié avec l’appui de l’UNICEF, le deuxième roman d’Adélaïde Fassinou raconte la vie d’une jeune fille placée par sa mère à Cotonou. Chez sa tutrice qui est en même temps sa tante, cette jeune fille est élevée dans l’amour. Elle bénéficie des mêmes avantages que ses cousins, fréquente le même type d’école jusqu’au certificat d’études primaires où elle est reçue. L’auteur livre au passage, par la voix de son personnage Josaphat, quelques commentaires sur la convention relative aux droits de l’enfant et démontre que le bonheur ou le malheur d’un enfant placé dépend essentiellement du cœur des personnes chez qui il est. Les résultats peuvent être très heureux ou très malheureux. D’où la nécessité de considérer le problème au cas par cas. Ce roman d’Adélaïde Fassinou a été illustré par Taofik M. Atoro de cinq planches. La question qui demeure est ce que signifie roman de jeunesse dans ce contexte. Est-ce un roman écrit pour des jeunes ou un roman écrit par un jeune ? C.A.
Pas Papa, de Jean-Baptiste Adjibi, éd. 00h00.com, 2000, 88 p., 79 FF (édition papier), 35 FF (édition numérique) (2).
« M. mon amour, ne m’en veux pas. Ne m’en veux pas car moi non plus je t’aime. Mais je l’ai viré c’est remboursé. Tu seras père. Plus tard. Ne m’en veux pas car moi non plus je t’aime. Mais comme t’es plus fauché que moi et que j’ai peur de le garder, je l’ai viré. » Monologue, déclaration d’amour, confession… Le premier roman de Jean-Baptiste Adjibi est avant tout une parole : celle de Nanou, une jeune fille de 18 ans, qui relate sans complexes ni fausse pudeur son histoire d’amour avec M., de quinze ans son aîné. Une histoire de passion et de désir partagé jusqu’au jour où cet enfant qui ne doit pas naître vient briser l’idylle. Car M. n’a pas de « situation » et Nanou n’est pas prête à sacrifier son confort pour une existence sans-le-sou, même avec l’amour de sa vie. Mais si elle a pu se débarrasser de « l’œuf planté en elle », Nanou n’arrive pas vraiment à se défaire de son histoire avec M., et alors elle parle, se remémore, s’attendrit, accuse, refait ses adieux pour mieux revenir sur un souvenir. En marge de cette incantation amoureuse, elle raconte sa vie de Française africaine, ses amitiés, sa famille bourgeoise.
Traiter d’une relation essentiellement physique à travers le personnage d’une jeune femme qui en parle sans détours reste une chose plutôt rare dans la littérature africaine. Adjibi transmet avec bonheur la parole de Nanou et son franc-parler, dans une langue tour à tour poétique et crue. T.T
Le nomade immobile, par Albert Memmi, Paris, Arléa, 2000, 135 FF.
Rendu mondialement célèbre par son Portrait du colonisé et du colonisateur (1957) où il montrait que la violence coloniale déshumanise autant le colonisé que la colonisateur, Albert Memmi a approfondi sa réflexion sur l’oppression dans L’homme Dominé (1968) où il évoquait tour à tour la révolte des Noirs américains, la domination des femmes, les carences théoriques de Frantz Fanon, la Négritude, la judéité, etc. On retrouve toutes ces problématiques dans son autobiographie. Le l’ivre s’ouvre par une réflexion sur le Temps qui passe et se ferme sur le Bonheur. Entre temps, Albert Memmi a réfléchi sur la pauvreté qu’il exècre, sur la paternité, sur sa triple identité : Tunisienne, Française et surtout Juive. C’est ici l’occasion pour Memmi de revenir sur la différence qu’il établissait entre trois notions très distinctes : la judaïcité, le judaïsme et la judéité. La première étant l’ensemble des personnes juives à travers le monde ; la seconde, l’ensemble des doctrines, croyances et institutions des Juifs, écrites ou orales qui constituent et règlent la vie d’un groupe. Quant à la judéité, il se définit lui-même comme un juif laïque, qui prône la paix entre les Peuples arabes et Israël, tout en égratignant au passage l’absence d’esprit critique de certains intellectuels arabes par rapport à leurs gouvernants.
Outre ces problématiques, Memmi aborde les questions relatives à l’immigration, au communautarisme, à la religion, la dépendance. Mais la grande surprise pour les lecteurs familiers des thèses de Memmi, c’est la place qu’occupe le corps et l’amour dans cette autobiographie. De ce point de vue , les lecteurs qui l’ont pris uniquement pour un disciple de Marc Aurèle seront agréablement surpris : « J’ai presque toujours préféré la sécurité à l’aventure ; je ne supporte pas la souffrance d’une femme. Mais, si je ne suis pas un homme à femmes, j’aime les femmes. » B.M.-M.
Poèmes d’Afrique du Sud, Anthologie composée et présentée par Denis Hirson, Paris, Actes Sud / Editions UNESCO, 2001.
La collection « Les Afriques » que dirige Bernard Magnier chez Actes Sud n’est plus à présenter, tant elle a déjà donné à lire des chefs-d’œuvre littéraires, comme Sozaboy de Ken Saro Wiwa , Ossuaire de Chenjerai Hove où encore Mhudi de Sol T. Plaatje . Elle présente maintenant une remarquable anthologie des poèmes d’Afrique de Sud présentée par l’anthropologue sud-africain Denis Hirson qui se propose de retracer l’évolution d’une poésie en rupture avec l’époque coloniale du début des années 60 jusqu’à la fin des années 90. Une introduction bien documentée situe le contexte dans lequel ont été élaborés ces poèmes tour à tour violents, ironiques, lyriques et spirituels, sans oublier la belle maquette qui témoigne d’un véritable travail d’édition. Bref, un amour des mots et du livre en tant qu’objet. B.M.-M.
Un écrivain chrétien : David Ananou Apôtre de l’espérance, par Huenumadji Afan, Lomé, Collection Action David Ananou, 2000, 18 pages.
En 1955, David Ananou a publié Le Fils du fétiche. Très vite, ce roman a été attaqué comme une œuvre complaisante vis-à-vis du colonialisme et un appel à l’abandon des valeurs traditionnelles de l’Afrique pour une culture chrétienne dominatrice. De plus, les qualités littéraires douteuses de cet ouvrage ne lui ont pas permis d’élever le débat au même niveau que L’enfant Noir, paru dans le même contexte historique et politique et ayant essuyé le même type de procès. Néanmoins, Le fils du fétiche a fait son petit bonhomme de chemin, avec plusieurs éditions et s’est imposé, dans le Golfe du Bénin, comme une œuvre incontournable de l’histoire littéraire de l’Afrique.
A l’occasion de la mort de l’auteur le 5 octobre 2000 dans sa 84ème année, Huénumadji Afan, professeur de littérature et de communication à l’université du Bénin, au Togo, a tenu à rectifier ce qu’il considère comme un mauvais procès. Son opuscule publié à la fin de l’année dernière rend hommage à cet écrivain en plaçant son roman dans le contexte d’un chrétien sincère et humaniste qui utilise les références de sa culture pour dénoncer des pratiques obscurantistes de la société où il vit. Pour Afan qui reconnaît aussi certaines insuffisances dans sa qualité littéraire, tout procès sur la valeur idéologique de cette œuvre correspondrait au rejet de la liberté qu’a son auteur d’être chrétien, et, en même temps, au refus de reconnaître certaines tares des sociétés africaines. C.A.
Le Swing du caméléon, Musiques et chansons africaines 1950-2000, de Frank Tenaille, Actes Sud, 2000, 149 FF.
Depuis ma traduction du classique de Wolfgang Bender La musique africaine contemporaine – Sweet Mother (L’Harmattan, 1992), il manquait un livre qui intègre les nouvelles tendances apparues depuis et fasse ainsi le point sur la musique et la chanson africaine. Frank Tenaille, dont on connaît le travail écrit, radiophonique et cinématographique, et qui baigne depuis son enfance dans le sujet, était l’homme de la situation. Alors que Bender voyageait de pays en pays en saisissant à chaque fois une problématique, Tenaille va d’artiste en artiste, choisis comme emblématiques d’une période. Cela ne l’empêche pas d’ouvrir ces biographies à la dimension sociétale de leur musique, si bien que ce passionnant panorama brosse un tableau très actuel de la diversité tonale et instrumentale tout en puisant dans les références à la tradition les raisons du succès des musiques africaines modernes. O.B.

1. Waberi, Abdourahman. Balbala. Serpent à plumes. Paris, 1999.
2. Entretien avec l’auteur à lire sur le site www.00h00.com
///Article N° : 2055

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