ODIA ou le dessin comme témoin

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Absente ou tenue en lisière dans la presse nationale sénégalaise, la caricature s’échappe de plus en plus des limites étroites dans lesquelles elle est jusqu’ici circonscrite grâce au talent d’Omar Diakhité, plus connu sous sa signature Odia. En dépit de la suspicion d’un large public qui pèse encore sur elle, elle acquiert peu à peu, dans le paysage médiatique sénégalais, la dignité d’un art à part entière avec ses ingénieux procédés graphiques spécifiques, ses gags, ses jeux d’images et de mots, ses trouvailles dessinées propres pour frapper juste sans faire des blessés. L’objet de cet article intitulé « ODIA ou le dessin comme témoin » est de donner à la fois la mesure de l’ascension statutaire et de la qualité esthétique – sur fond d’un grand succès public – de cette forme d’expression qui mérite une considération critique universitaire.

L’histoire culturelle sénégalaise du temps présent est marquée par une montée en puissance formidable de la caricature. Longtemps absente ou tenue en lisière dans la presse nationale, après l’expérience réussie mais malheureusement interrompue des journaux satiriques tels que Le Politicien et le Cafard Libéré dans les deux décennies 1980-2000, la caricature s’échappe de plus en plus des limites étroites dans lesquelles elle est jusqu’ici circonscrite. En dépit de la suspicion d’un large public qui pèse encore sur elle, elle acquiert peu à peu, dans le paysage médiatique sénégalais, la dignité d’un art à part entière avec ses ingénieux procédés graphiques spécifiques, ses gags, ses jeux d’images et de mots, ses trouvailles dessinées propres pour frapper juste sans faire des blessés forcément.

Pour donner à la fois la mesure de l’ascension statutaire et de la qualité esthétique – sur fond d’un grand succès public – de cette forme d’expression qui, hélas !, a souvent mauvaise presse, nous ferons, après une brève mise en perspective historique de la caricature au Sénégal, une présentation et une réflexion sur la force documentaire de quelques planches choisies de Omar Diakhité, plus connu sous sa signature ODIA.

Campagne des législatives 2017 au Sénégal ©Odia

Ce dernier, sans doute, est le graphiste le plus talentueux de sa génération. Esprit rigoureux et humoriste de grande classe, il exerce son activité de création dans le contexte politique, économique et social de l’histoire du Sénégal du temps présent entrain de s’écrire. Son œuvre se donne à voir, à lire ou à vivre comme un voyage d’exploration et de découverte de la société sénégalaise contemporaine. Devenues un véritable phénomène social, les planches d’Odia sont un médium adéquat et original à travers lequel il recrée simultanément la « chose » et l’expérience vécue en vue de présenter au lecteur un autre regard sur le monde.

Brève mise en perspective historique de la caricature au Sénégal

La caricature, art salutaire par lequel une société exprime ses travers, ses failles et ses doutes, est un medium de masse qui s’identifie à une tradition libertaire occidentale de l’irrespect. Elle relève de la culture urbaine dite « populaire » où se côtoient graffitis, publicité et bande dessinée au service du divertissement, de la réclame ou de la propagande – publicité idéologique noble et parfois douteux. C’est pourquoi, au courant de son histoire, elle est étroitement liée à la contre-culture underground ou alternative. Fortement ancrée dans les espaces urbains, à l’image des sociétés dont elle est issue, elle est une forme de création considérée, du point de vue des tenants d’une conception encore hiérarchique des « beaux-arts », comme « mineure », « secondaire », « élémentaire » ou « populaire »[1]

Du mot italien « caricatura », lui-même issu du latin caricare qui signifie charger ou exagérer, le principe de la caricature est d’accentuer un détail du physique ou du comportement humain dans le but de se moquer sans offenser forcément, mais surtout de dénoncer – avec l’espoir de les corriger – les travers des hommes célèbres ou non et de lutter contre le pouvoir – tous les pouvoirs[2]. Dès lors, pour reprendre Baudelaire, « la caricature est double : le dessin et l’idée : le dessin violent, l’idée mordante et voilée »[3]. Les caricatures contiennent, poursuit l’auteur des Fleurs du mal, « un élément mystérieux, durable, éternel, qui les recommande à l’attention des artistes. Chose curieuse et vraiment digne d’attention que l’introduction de cet élément insaisissable du beau jusque dans les œuvres destinées à représenter à l’homme sa laideur morale et physique ! Et, chose non moins mystérieuse, ce spectacle lamentable excite en lui une hilarité immortelle et incorrigible. »[4]

La caricature participe ainsi de la satire comme discours polémique à la fois critique et comique dont la finalité est de mettre à nu les dérives sur les plans moral, politique et social. Elle exploite les formes multiples de l’humour, visuelles ou écrites (comme l’indiquent les légendes ou les bulles) ; mais aussi, à la manière du pamphlet, elle dénonce, condamne et stigmatise les idées reçues, les idéologies, les croyances, les institutions, le pouvoir et leur autorité. C’est pourquoi la caricature dérange, attire la surveillance des pouvoirs et témoigne du degré de liberté d’expression, dont elle est devenue aujourd’hui l’emblème, dans nos sociétés sous l’effet de la menace des fanatiques de tous bords et des assassinats terroristes[5]. Son lieu d’épanouissement naturel reste la presse satirique – arme redoutable contre les politiques corrompues, népotistes, ethnocentristes et régionalistes des démocraties africaines[6] – dont la protohistoire est inaugurée au Sénégal et en Afrique francophone par le journaliste Mame Less DIA.

C’était en 1977. Il y a donc de cela quarante-deux ans, Mame Less DIA, avec quelques journalistes dissidents du quotidien gouvernemental Le Soleil, fonde le journal satirique Le Politicien pour faire reculer les frontières de la Pensée unique pendant les années Senghor marquées par un autoritarisme tempéré par un respect scrupuleux des institutions. Car, écrit justement Ibou Fall, « dans un pays normal, un journal satirique est on ne peut plus vital. Il fait partie de ces petites choses qui donnent à la démocratie une respiration aisée. »[7]

 

Né en 1940, Mame Less Dia arrive au journalisme par la politique. Il milite au Parti Africain de l’Indépendance (PAI) de Majhemout Diop, un parti marxiste-léniniste révolutionnaire créé à Thiès en 1957. Interdit sous le régime et dissout en 1960, après que ses leaders aient été arrêtés puis exilés, il fait un court séjour en prison. Instituteur de formation, il s’occupait alors du bulletin Momsarew (Indépendance), organe du PAI, avant d’aller apprendre le journalisme à l’Université Karl Marx de Leipzig, en République Démocratique d’Allemagne (RDA). À son retour au Sénégal, il crée en 1964 un petit journal satirique, L’Écho du Sénégal, dont la confidentialité ne l’empêche pas de s’en prendre vertement aux intérêts du patronat français au Sénégal. Pour neutraliser l’agitateur, le Président Senghor lui propose une place à l’Agence de presse sénégalaise (APS), où il réussit à rester de 1968 à 1973, avant de claquer la porte. Il travaille encore au Soleil, voit la contrainte politique se desserrer un peu avec la révision constitutionnelle de 1976 qui introduit un multipartisme limité (à 4 formations) qui crée aussitôt une grande effervescence en permettant aux partis reconnus de lancer leurs journaux. Le Parti Démocratique Sénégalais (PDS) de Me Abdoulaye Wade a son mensuel d’opposition, Le Démocrate ; Momsarew du PAI sort de la clandestinité. Le parti au pouvoir qui avait changé son nom d’UPS en Parti Socialiste (PS) a pour organe L’Unité africaine et Caaxan Faaxes (fini la plaisanterie) pour les jeunesses socialistes. Des partis non légalisés créent aussi leur journal : Taxaw (Debout) pour le Rassemblement National Démocratique (RND) du professeur Cheikh Anta Diop ; And Sopi (s’unir pour changer) de Mamadou Dia, le bimensuel Jaay Doolé Bi (le prolétaire) et Daan’Doolé, mensuel du Parti de l’Indépendance et du Travail (PIT).

Face à ces journaux de parti, axés sur la propagande plus que sur l’information, Mame Less Dia, sans ressources (il a dû vendre sa maison), crée Le Politicien, mensuel satirique, en janvier 1977 ouvrant ainsi le Sénégal à un débat plus démocratique et contradictoire. La publication rencontre un succès immédiat grâce au culot et un sens vrai de l’ « info » et du scoop de Mame Less qui réussit à faire de son journal un phénomène important dans le Sénégal du début des années 80. Il devient une icône qu’il faut se représenter « avec un béret basque sur la tête, la cigarette vissée aux lèvres, traînant sa barbichette et une dégaine passablement désinvolte, mais toujours élégante, dans les bistrots de Dakar et d’ailleurs »[8]. À la fois sympathique et peu conformiste, il devient célèbre dans toute l’Afrique, fréquente les chefs d’Etat, se fâche ou se réconcilie avec eux, et réussit au prix de quelques acrobaties à conserver son indépendance, au moins de ton.

Outre les enquêtes et les révélations fracassantes, avec un nombre respectable de procès pour diffamation à la clé, Le Politicien se signale surtout par un usage, à l’époque osé, de la caricature, moyen efficace pour attirer le public, surtout non alphabétisé, qui se réjouit des scènes burlesques dont sont victimes les politiciens et autre intouchables du régime socialiste du Président Léopold Sédar Senghor. D’ailleurs, ce dernier a eu le premier les honneurs de la formule en dépit de ses mises en garde formulées dans son discours de rentrée des cours et tribunaux en 1977 où il présente la conception sénégalaise de la liberté de la presse : « Il n’existe pas, dans notre vie politique, un quatrième pouvoir, qui serait le « pouvoir journalistique » et qui ferait régnait sa loi, pour ne pas dire sa terreur, par le chantage à la délation et à la calomnie »[9]. Les approximations, les abus, les énormités ou dérapages ne manquent malheureusement pas dans Le Politicien où abondent histoires légères et textes, mais le journal s’impose en distrayant ses lecteurs tout en assumant un positionnement hors des partis et des groupes de pression.

Couverture du livre B.D. Goorgoorlu, de T. T. Fons ©Odia

Avec les années, la virulence et l’audace du Politicien s’émoussent ainsi que l’énergie de son fondateur Mame Less Dia qui meurt en 2003. La profession lui rend un hommage unanime. Mais au moment du déclin du Politicien en proie à des difficultés financières insurmontables, d’anciens collaborateurs de Mame Less Dia reprennent une bonne partie de ses recettes déjà mises au point pour créer en 1987, avec de nouveaux talents dont ODIA, un nouveau journal satirique et d’investigation tout aussi savoureux et plus rigoureusement conçu : Le Cafard libéré avec son personnage Goorgorlou devenu une icône de la mémoire collective sénégalaise tant son relief est légendaire.

 

ODIA ou le dessin comme témoin

La vie et le parcours d’ODIA dans le paysage médiatique sénégalais est loin d’être synonyme d’un long fleuve tranquille. Les péripéties de son itinéraire chaotique sont révélatrices à double titre. Elles montrent, d’une part, le parcours de reconnaissance d’un homme dans l’exercice de son activité artistique – la caricature – non encore bien comprise et acceptée par le public ; et d’autre part, elles dessinent les contours de la mutation de la caricature qui passe de la périphérie vers le centre de la « vraie » culture sur fond d’un franc succès public.

Ancien élève de l’école primaire de Thionk et du collège de la Médina, diplômé de l’École nationale des Beaux-arts de Dakar, ODIA exerce le métier de caricaturiste depuis maintenant trois décennies. L’aventure commence avec le fameux hebdomadaire satirique Le Cafard libéré – creuset exceptionnel où s’affirme la vitalité des dessinateurs qui rivalisent alors d’invention et de malice – où il débute sa carrière après quelques publications confidentielles de planches humoristiques dans le journal Walf-Fadjiri. C’est alors que le public sénégalais découvre ce « méchant » génie du crayon, qui pendant une dizaine d’années, propose, à travers le dessin pris à la fois comme mode de narration et de témoignage, une vision inédite, surprenante et inattendue de la vie en société sénégalaise riche de potentialités graphiques et narratives.

La faillite du Cafard libéré en 1997 – modèle difficilement surpassable à la fois pour la qualité des planches et le mordant des textes – met brutalement fin à cette expérience féconde qui lui aura permis de se faire une carte visite et un carnet d’adresses qui lui ouvrent des portes dans la presse d’information générale alternative naissante. C’est l’époque des luttes politiques et sociales matrice des alternances politiques au Sénégal et de l’émergence de la société civile. Il travaille ainsi successivement dans plusieurs titres : du journal Le Matin à l’entreprise D-média (La Tribune) en passant par les différentes publications du groupe Com 7 (Populaire, Info 7, Tract) et du groupe Avenir communication (Le Quotidien, Cocorico), puis Direct Info et Délire. Cette instabilité professionnelle est un indice sérieux de la fragilité de la presse indépendante sénégalaise tributaire d’une économie en crise chronique et qui souffre d’un marché publicitaire peu développé.

Aussi, au regard des dépôts de bilan itératifs des journaux satiriques sans lendemain initiés par ODIA ou auxquels il a collaborés comme par exemple Cocorico, Safari, apparaît-il que la reconnaissance et la légitimation de la caricature et, par extension, de la presse satirique, ne sont pas acquises une fois pour toutes. Bien que nécessaire et essentielle dans toute démocratie qui se veut véritable, son avenir reste incertain au Sénégal. Ibou FALL le souligne avec force dans son éditorial paru dans Le p’tit railleur pas forcément sénégalais, dernier titre satirique national où la caricature résiste encore, mais pour combien de temps :

« L’essentiel est d’être encore là. Toujours le même mais pas tout à fait pareil. Même irrévérence, certes, mais l’habillage a changé. Il revient à sa texture première, question qualité d’impression et de papier. Il retourne au papier journal à 45 gr, 16 pages tabloïd et ne coûte maintenant plus qu’un « macky », comprenez 500 francs CFA. Le prix aussi, s’est adapté. Mais cela ne l’empêchera pas de poursuivre sa mission originelle : éviter à ses lecteurs de mourir idiots… Rappelez-vous, c’est le seul journal qui fait confiance à votre intelligence ! C’est en cela qu’il est « un journal nécessaire ». C’est le lieu de remercier OSIWA dont le combat pour la défense des libertés se poursuit via l’appui à une publication au sort aussi improbable que peut l’être un journal satirique sénégalais. »[10]

Et en première page de ce numéro 17, une planche pamphlet signée ODIA où l’actualité politique du moment – confiscation du pouvoir politique et économique par un clan familial – est saisie dans une figuration narrative d’une incroyable hardiesse. Ainsi caricatures et satires sur la société sénégalaise et le personnel politique constituent l’essentiel du contenu de cet hebdomadaire satirique dont le slogan est en passe de devenir proverbial : « Le Journal qui se fie à votre intelligence ».

 

Une caricature documentaire sur les réalités sénégalaises

L’œuvre d’ODIA, journaliste au sens d’écrivain du quotidien, est aujourd’hui un corpus considérable qui comporte d’indiscutables chef-d’œuvre. Ses planches, indissociablement visuelles et narratives, sont une radiographie sans merci des travers de la société sénégalaise au fil des décennies. Elles donnent l’illustration d’une caricature documentaire sur nos réalités les plus contemporaines et donnent la preuve que la caricature peut dire quelque chose de l’histoire nationale. Ces réalités, souvent phénomènes de société riches de potentialités graphiques et de possibilités narratives, touchent des sujets divers et variés les plus populaires : politique, société, justice, religion, sport, la vie de couple et ses démêlés, etc. Elles sont traitées avec un humour autant visuel que langagier (gags ou accidents de crayon, jeux de mots), sur un style unique, irrévérencieux et incisif, plus précisément dans la continuité de Mame Less Dia. Les textes s’harmonisent à la perfection avec un dessin libre et bouffon qui fonctionne comme une écriture avec une grammaire narrative propre au genre (usage des cases et des bulles de dialogues). Le style graphique est aussi dépouillé que virtuose, les dialogues sont découpés au rasoir et les chutes toujours cinglantes.

Femmes bombes ©Odia

Que ce soit sur le plan de la qualité plastique du dessin, de la couleur ou de la mise en pages, chaque planche d’ODIA est un spectacle enchanteur où il pourfend, avec facétie, la bêtise sous toutes ses formes. Il ne s’agit pas là d’une forme de complaisance malsaine visant à plonger le lecteur dans la boue des bassesses et de la médiocrité. Au contraire, le point de vue de ses planches cherche toujours à orienter le regard de ce dernier à hauteur d’homme. Il invite à relever la tête, pour partager avec lui son sentiment d’indignation, de révolte contre l’injustice ou simplement rire des habitudes de ses concitoyens possédés par une idée fixe qui les pousse à des comportements irrationnels. Il semble avoir une prédilection pour les sujets politiques, une préférence souvent partagée chez les caricaturistes sénégalais parfois animés de la secrète conviction d’être les tribuns de la plèbe. Dans une interview à Radio France Internatinale (RFI) lors de la parution de son roman intitulé « Sabaru Jinne. Les Tam-tams du Diable » aux Éditions Feu de brousse, Pape Samba Kane « Papisko », l’une des personnalités les plus marquantes de la presse satirique au Sénégal, justifie bien cette passion pour la politique et le succès des portraits de politiciens sénégalais qu’il publiait dans Le Cafard libéré :

« Un ami m’a posé la question un jour : pourquoi cette passion pour la politique ? Je lui réponds aujourd’hui que c’était à cause de ma curiosité de romancier. Dans le monde politique, les passions sont poussées à leur extrémité. C’est dans le monde politique qu’on trouve les amitiés les plus sublimes. C’est là aussi qu’on rencontre les trahisons les plus abjectes. Et c’étaient des personnages, pas des personnes. Je crois que c’est pour cela que les portraits ont eu ce succès là. »[11]

 

Dénonciation et lutte contre la corruption ©Odia

Ainsi, dans la tradition du « dessin de la semaine », ODIA intervient régulièrement dans l’actualité et le débat public sous la forme de planches qui sont de véritables pamphlets graphiques pour dénoncer l’abus de pouvoir et la corruption. Il affronte à crayon nu une sensibilité à vif au nom d’une mission intrinsèque à l’histoire de la caricature – le contre-pouvoir – et d’un principe qui lui est tout aussi intimement lié – la liberté d’expression dans les limites fixées par l’un de ses textes fondateurs reconnu par la Constitution sénégalaise, l’article 11 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen : « La libre circulation des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. »[12]

Ce qui fait du caricaturiste ODIA un fin observateur des péripéties politiques mais aussi un éditorialiste. Ses personnages sont parfois des anti héros, variations de la figure du politicien, souvent inconsistant et inconstant, qui tente sa chance en permanence, retourne sa veste, parcourt sans scrupules l’éventail des partis politiques et la hiérarchie sociale. L’histoire contemporaine sénégalaise est ainsi présente dans ses planches, mais sous une forme stylisée et allégée par l’humour et l’ironie.

Les caricatures d’Odia dépassent les contingences (actualité du moment) qui les nourrissent et sont de véritables tableaux d’art. Quand ODIA choisit de porter son regard sur telle réalité plutôt qu’une autre, il en fait une image, un dessin témoin et, ce faisant, la rend mémorable. Il transcende le singulier pour dire quelque chose de la condition humaine. C’est ce qui donne à ces planches une force atemporelle et universelle. L’image du Sénégal qui apparaît ainsi sous son crayon incisif est celle de la face sombre et violente de la politique. Mais le génie artistique d’ODIA parvient à s’emparer de la laideur de cette face sombre du monde politique pour la sublimer et la faire toucher à l’ineffable dans la continuité de la tradition inaugurée par Charles Baudelaire :

 

« Car j’ai de chaque chose extrait la quintessence,

Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or. »[13]

 

Au-delà de la critique sociale acerbe, ODIA est, en réalité, un moraliste qui interroge et se met au diapason d’une jeunesse sénégalaise en proie aux questionnements de leur génération et de leur âge. Il le dira lui-même, et non sans autodérision : « Sur le blog, je débloque carrément ! » Dès lors, voir, lire et comprendre les planches d’ODIA imposent une immersion dans leur contexte où le dessinateur et son public partagent un langage, un code et des références communes liées à la tradition, aux habitudes, au partage des mêmes sensibilités et d’une vision identique de la société. Il s’intéresse au destin des sans-grades et des déclassés sympathiques de la croissance économique ou du Sénégal émergent.

Son œuvre démontre par l’exemple que la caricature peut être, lorsqu’un auteur-graphiste s’y investit avec totale sincérité, une expression artistique aussi ambitieuse que la littérature, le cinéma ou la peinture.

Dessin caricature de ODIA par lui-même

Conclusion 

La caricature, outil de critique social dans les démocraties, a longtemps souffert d’un mépris et d’un ressentiment entretenus par les instances religieuses et par un système législatif moralisateur. Loin d’être une forme pauvre et bâtarde, unissant tant bien que mal illustrations et légendes, la caricature, comme l’illustre le travail d’Odia dans le contexte du Sénégal, apparaît comme une synthèse efficace et cohérente, un mode de narration original qui permet un minimum de prise de distance et de légèreté face au réel. Le succès populaire de ses planches est aujourd’hui, quelque part, synonyme de consécration du dessinateur en artiste vu son talent immense, sa grande exigence professionnelle, son inventivité réelle et, surtout, son véritable amour pour son moyen d’expression encore faiblement légitimée au Sénégal où la presse satirique est aujourd’hui menacée d’extinction.

Miroir du temps présent, son œuvre, qui conjugue de manière réussie talent graphique et talent d’écriture avec une liberté d’expression bien comprise, possède une forte puissance symbolique. En dépit de la crise de la presse, elle reste toujours vivace, glissant du papier à l’écran, des journaux aux sites web et aux réseaux sociaux. Elle demeure une source légitime pour un certains nombre de travaux de recherche universitaire qui chercheraient, dans les marges de la culture populaire plus ou moins méprisées par la haute culture, des formes inédites où s’exprime un imaginaire moins domestiqué.

Dr Raphaël Lambal, Université Assane Seck de Ziguinchor (Sénégal)

Notes bibliographiques

I – Ouvrages

Charles Baudelaire, Écrits sur l’art, Librairie Générale Française, 1992 et 1999.

  • Ébauche d’un épilogue pour la deuxième édition des Fleurs du Mal (1861).

Thierry Perret, Le temps des journalistes. L’invention de la presse en Afrique francophone, Paris, Karthala (« Tropiques »), 2005.

André-Jean Tudesq, Feuilles d’Afrique. Étude de la presse de l’Afrique subsaharienne, Talence, MSHA, 1995.

La caricature… Et si c’était sérieux ? Décryptage de la violence satirique (collectif), Paris, Nouveau Monde éditions, 2015.

II – Revue

Africultures, « La Caricature et le dessin de presse en Afrique », n°79 / novembre 2009.

Le débat « le sacre de la bande dessinée », n°195, mai-août 2017.

Album Reporters sans Frontières, N°61 – SEMPÉ. 100 dessins pour la liberté de la presse, juillet 2019.

III – Presse

Le p’tit railleur sénégalais, Sicap Baobabs, villa n°581 – Dakar. Hebdomadaire (mais sa parution est irrégulière et aléatoire).

IV – Thèse

Souleymane Bah, La presse satirique en Afrique francophone. Un discours politique et une médiation culturelle pour la construction d’une identité, Université Lumière Lyon 2, 2004. [Thèse de Doctorat].

V – Référence électronique

Ibrahima Fall, Signé Odia ! 2016 en 16 dessins, 18 janvier 2017. Ces dessins sont publiés dans le quotidien La Tribune.

https://www.seneweb.com/news/En%20images/signe-odia-2016-en-16-dessins_n_204187.html. [En ligne]

Pape Samba Kane

https://www.youtube.com/watch?v=DnQpT2lQP7A. [En ligne]

 

[1] Voir Le débat « le sacre de la bande dessinée », n°195, mai-août 2017. Les réflexions consacrées au sacre de la bande dessinée dans ce numéro sont aussi élargies à la caricature.

[2] Voir Christian Delporte, « Brève histoire de la caricature », in La Caricature… Et si c’était sérieux, Paris, Nouveau Monde éditions, 2015, pp. 21-29.

[3] Charles Baudelaire, « De l’essence du rire et généralement Du comique dans les arts plastiques », in Écrits sur l’art, Librairie Générale Française, 1992 et 1999, p. 286.

[4] Charles Baudelaire,  « De l’essence du rire et généralement Du comique dans les arts plastiques », in Ecrits sur l’art, op. cit., p. 282.

[5] Le Sénégal est classé 49e sur 180 pays dans le Classement mondial de la liberté de la presse établi par Reporters sans Frontières (RSF). Il fait partie des bons élèves en matière de liberté de la presse en Afrique de l’Ouest ; et le président Macky Sall fait partie des douze chefs d’État ayant soutenu la déclaration sur l’information et la démocratie initiée par RSF lors du forum de Paris le 11 novembre 2018. Malgré ces bonnes dispositions, des obstacles entravant le travail des professionnels de l’information existent toujours. Les délits de presse ne sont pas dépénalisés dans le nouveau code de la communication adopté en 2017. Ce texte comporte également des dispositions potentiellement liberticides, permettant par exemple à l’autorité administrative, « en cas de circonstances exceptionnelles », d’ordonner la saisie de supports de diffusion d’une entreprise de presse. (Voir Album Reporters sans Frontières, N°61, SEMPÉ. 100 dessins pour la liberté de la presse, p. 15.)

[6] Voir La caricature et le dessin de presse en Afrique, Africultures n°79 / novembre 2009.

Sur la question, voir aussi Souleymane Bah, La presse satirique en Afrique francophone. Un discours politique et une médiation culturelle pour la construction d’une identité, Université Lumière Lyon 2, 2004. [Thèse de Doctorat].

[7] Le p’tit railleur pas forcément sénégalais, n°17 du mardi 14 au 28 novembre 2017, p. 2.

[8] Thierry Perret, Le temps des journalistes. Invention de la presse en Afrique francophone, Paris, Karthala, 2005, p. 91.

[9] Cité par André-Jean Tudesq, Feuilles d’Afrique. Étude de la presse de l’Afrique subsaharienne, Talence, MSHA, 1995, p. 62.

[10] Le p’tit railleur pas forcément sénégalais, n°17 – Du mardi 14 au 28 novembre 2017, p. 1.

[11] Voir la vidéo sur You tube : https://www.youtube.com/watch?v=DnQpT2lQP7A

[12] Dans le préambule de sa Constitution, le Sénégal « affirme son adhésion à la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 et aux instruments internationaux adoptés par l’Organisation des Nations Unies et l’Organisation de l’Unité africaine, notamment la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme du 10 décembre 1948, la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes du 18 décembre 1979, la Convention relative aux Droits de l’Enfant du 20 novembre 1989 et la Charte africaine des Droits de l’Homme et des Peuples du 27 juin 1981. »

[13] Charles Baudelaire, Ébauche d’un épilogue pour la deuxième édition des Fleurs du Mal (1861).

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