« On ne ressort pas indemne du Shrine »

Entretien de Virginie Andriamirado avec Raphaël Frydman

Paris, octobre 2004
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A l’occasion de l’enregistrement à Lagos du dernier disque de Femi Kuti, « Africa Shrine », le réalisateur français Raphaël Frydman* a filmé l’héritier de Fela sur le vif dans son antre de l’Africa New Shrine. Inauguré en octobre 2000, un an après la destruction du mythique Shrine crée par son père en 1978 et définitivement détruit deux après sa mort en 1997, le Shrine version Femi Kuti est avant tout un lieu de partage. Enflammé les soirs de concert par l’énergie explosive de Femi, saxophoniste virtuose et bête de scène, il devient lieu de vie le jour animé par le quotidien de ceux qui y travaillent et y aiguisent leur conscience. Rencontre avec le réalisateur qui a porté un regard intimiste sur un musicien hors du commun et sur un lieu emblématique.

Ce qui frappe d’emblée dans votre film Live at the shrine qui va bien au-delà de la captation de concert, c’est ce qui ressort du Nigeria à travers un lieu clos et unique…
RF : Le but n’était pas de faire une simple captation de concert. Il ne s’agit pas non plus d’un documentaire didactique sur le Shrine mais d’un film sur un musicien en fusion avec son public et son lieu. A Lagos, j’ai surtout vu le Shrine qui est peut-être ce qu’il y a de plus intéressant à voir là-bas. Le but était de circonscrire le tournage au lieu et de voir ce qui s’y passait, de montrer, en partant de la musique, à quel point dans cet espace, grâce à la personnalité de Femi, elle agit en catharsis. Si d’autres choses passent, c’est tant mieux et finalement inévitable dans un espace comme le Shrine qui est un lieu très particulier fortement imprégné par la personnalité de Femi Kuti dont le projet, comme celui de son père, est par essence très engagé. Mon objectif était d’être en accord avec ce que je filmais, de me mettre en retrait pour être au service du lieu et des gens. J’étais en totale immersion, vivant complètement les concerts et recevant autant que le public. Le tournage a été une expérience très forte à tous les niveaux : artistiquement, humainement, musicalement.
Dans la courte séquence d’interview de Yeni, la sœur de Fémi, elle dit des choses essentielles sur la situation de son pays et sur la personnalité de son frère. Les questions posées aux différents intervenants avaient-elles été préparées à l’avance?
RF : Non, je travaille beaucoup au feeling et à l’instant. Tout le monde au Shrine savait que nous étions là pour faire un film sur Femi Kuti et servir son message. Il les avait informés de notre projet. Les gens avaient envie de parler. J’ai été surpris de voir à quel point les petits gamins de la rue – le plus souvent analphabètes – engagés par Femi pour travailler au Shrine, avaient un discours sur ce qu’ils vivaient là-bas. Il y avait une disponibilité extrême de chacun autour du projet qui a fait que tout le monde s’est investi malgré certaines barrières au début comme le fait qu’on soit blancs.
VA : Le fait d’être blanc a-t-il été un frein ?
Comme j’ai fait en sorte que ce ne soit pas un frein, ça ne m’a pas gêné. Je me suis mis d’emblée à l’écoute des gens. Nous étions là pour un projet positif et Femi a su communiquer aux gens la dynamique de ce projet et leur faire comprendre que nous étions là pour servir son message. Nous n’avons donc pas eu de problème de communication avec les gens, excepté le premier soir où la tension était extrême. Il y avait 3000 personnes dans la salle et le concert a commencé avec 3 heures de retard à cause d’un problème de livraison de notre matériel. Le public commençait à chauffer nous soupçonnant de vouloir saboter le concert. On sentait que tout pouvait basculer, Femi et sa sœur en étaient très conscients. Une fois le matériel branché l’atmosphère s’est détendue .
VA : Comment est né le projet ?
RF : Il est né d’une collaboration avec Charles Gilibert, producteur chez MK2 Music qui a produit le film. Nous avions déjà eu l’occasion de travailler ensemble sur plusieurs projets. Lorsqu’il m’a appris qu’il allait produire l’album de Femi Kuti, connaissant sa musique et celle de son père, je lui ai dit que s’il y avait quelque chose à faire visuellement autour de cet album, j’étais partant. Un des anciens amis de Fela a proposé un projet de film autour de lui. C’était un projet assez rocambolesque sur lequel nous avons commencé à collaborer jusqu’à ce que MK2 se retire. Peu après, Charles Gilibert a signé avec Femi et ils ont décidé de réaliser l’album à Lagos, au Shrine, ce qui n’était initialement pas prévu. Le tournage s’est alors imposé et je me suis retrouvé au Nigeria du jour au lendemain.
VA : Vous êtes donc parti sans préparation particulière. L’improvisation s’est faite à Lagos en fonction de la réalité à laquelle vous étiez confrontés ?
RF : Je connaissais la musique de Femi Kuti et un peu le contexte sur lequel j’avais commencé à travailler pour le premier projet que j’ai évoqué. Mais il est vrai que je ne savais pas en arrivant ce que j’allais filmer. Nous aurions pu nous contenter de filmer un concert et d’ajouter quelques bonus. Ce n’est pas un film sur le Shrine, c’est avant tout un film sur un artiste, sur sa musique, sur un lieu précis. Parce que ça se passe au Nigeria, parce que ce n’est pas facile de tourner là-bas, d’y produire un album comme celui-ci et parce que la musique de Femi Kuti aborde des problèmes sociaux, politiques, toutes ces problématiques traversent le film.
VA : La force du film, c’est de voir comment à partir du tournage d’un concert, vous faites passer des choses sur la situation politique et sociale du pays. Comme une sorte de concentré de ce qui peut se passer au Nigeria. C’était le but de votre démarche ?
RF : Mon propos n’était pas de faire un film social. Même si le Nigeria est un pays réputé difficile, je n’avais pas envie de renvoyer l’image du blanc qui arrive dans la « jungle », de nourrir les fantasmes occidentaux par rapport à ce pays. C’est certes un pays compliqué, à des tas de niveaux mais il y avait aussi la force de la musique, de l’artiste, de quelqu’un qui appartient à une histoire et qui ne peut pas être neutre compte tenu de son héritage familial dont l’aura dépasse les frontières du pays. Quand j’étais sur scène littéralement collé à Femi avec ma caméra, j’ai ressenti cette aura de manière très intense. Il émane du personnage une grande force de création. Avant un concert il est très concentré, il est dans son monde. En concert il explose et envoûte littéralement son public. Il peut jouer 10 heures d’affilées, c’est un forcené de travail ! Le public vit chaque morceau intensément parce-qu’il est une mise en mots et en musique de choses que les gens ne parviennent pas forcément à se formuler mais qu’ils ressentent profondément. Le fait d’entendre en chanson la réalité de ce qu’ils vivent au quotidien a un impact énorme sur eux. C’est aussi tout cela que j’ai voulu faire passer dans le film.
RF : Une fois que les gens sortent du Shrine, avez-vous le sentiment que ce qu’ils y ont vécu peut avoir une incidence sur leur rapport à ce qu’ils vivent?
RF : C’est difficile de répondre à cela. Femi succède à Fela et pourtant la situation politique n’a pas changé au Nigeria. Il y a des gens qui viennent au Shrine pour « s’éclater », boire un verre, fumer, passer un bon moment. C’est quand même une des rares salles de concert à Lagos qui soit accessible financièrement et où l’on peut venir en toute sécurité. Pour certains, le Shrine est un lieu de débauche. Une danseuse de Femi me racontait que sa mère lui défendait d’approcher du Shrine qu’elle considérait comme un lieu de perdition. Lorsqu’elle a fini par y entrer, elle a été prise par la force du lieu et a décidé d’apprendre à danser pour rejoindre le groupe des danseuses de Femi. Pour elle, ses parents ne comprennent rien à ce qui se passe dans ce lieu qu’elle considère comme un espace de liberté et d’épanouissement.
Quant aux jeunes qui y travaillent et qui sont donc logiquement imprégnés de la musique de Femi Kuti, les incidences sont évidentes. Ils ont le sentiment de participer à quelque chose de concret et ils en sont fiers. Moi-même j’ai été touché par ce passage au Shrine. Ça a bouleversé des choses. D’une certaine façon, on ne ressort pas indemne du Shrine.
VA : Le film montre aussi une autre facette du personnage de Femi Kuti qui a quand même un côté princier…
Il est un peu une icône. Son aura dépasse largement le Shrine. C’est le fils du « King » et en plus il en assume l’héritage. Il représente quelque chose pour les gens. L’adoration est forte. Il ne maîtrise d’ailleurs pas tout de cette icône. Il préfère qu’on l’appelle par son petit nom « Shoki Shoki » plutôt que « King of afro beat » ou « Black président ». Pour son public, Femi est aussi un symbole d’intégrité et de fierté.
Il y a une scène dans le film où il se fait allumer une cigarette par un gamin qui a choqué certaines personnes. En fait, ce gamin considère qu’allumer la cigarette de Femi fait partie de son boulot. Femi fait vivre des tas de gens dans le Shrine. C’est très important pour eux de travailler en échange. Bien sûr qu’il y a une sorte de mise à distance, une hiérarchie qui fonctionne. Mais c’est aussi nécessaire pour faire régner une certaine organisation et un certain ordre simplement pour que les choses fonctionnent. Beaucoup de ceux qui travaillent au Shrine viennent de la rue ou sont d’anciens taulards, il faut aussi les canaliser et leur donner des repères. Ça arrangerait beaucoup de gens au Nigeria que le Shrine soit un lieu de perdition mais parce que Femi y a imposé des règles, c’est aujourd’hui un lieu qui marche.
VA : On le sent parfois sur le fil du rasoir, solitaire avec un poids énorme sur les épaules…
RF : Il est d’une certaine façon sur le fil du rasoir. Il est comme un médium qui fait circuler les énergies, dégageant une puissance incroyable. Il s’abandonne complètement à sa musique. S’il travaillait à l’étranger, musicalement, esthétiquement son album serait différent. Il paye de sa personne. Il a un vrai engagement que peu de musiciens ont. Ce n’est pas toujours facile d’assumer son rôle, de porter le Shrine à bout de bras pour le faire fonctionner tout en ayant des comptes à rendre à son public. Mais quel choix ! Quel courage ! Il assume le poids de son héritage tout en étant lui-même, mais aussi ce qu’il représente malgré lui. Il aurait le choix de mener sa vie différemment. Il pourrait vivre à New York, Londres, Paris ou ailleurs, mais il reste à Lagos malgré les problèmes auxquels il peut être confronté. Peut-être qu’il le fera un jour si les choses deviennent trop difficiles. Il a beau être très entouré, il est confronté à une certaine solitude. Il y a une forme de sacrifice dans son rapport à sa musique et au Shrine.
VA : Du point de vue de l’écriture filmique, vous avez tourné caméra à l’épaule avec une grande liberté. De même, au montage où l’image est parfois scindée en deux. Quel était esthétiquement le parti pris initial ?
RF : Avant tout, il y a la question financière. C’est surréaliste de faire une captation de concert – et là en l’occurrence de trois concerts – comme on a fait avec si peu de matériel. Il y a toute une esthétique qui en découle, ne serait-ce que parce que nous avons tourné avec une caméra vidéo. Je me suis battu pour avoir une deuxième personne avec une caméra pour que ce soit graphiquement plus intéressant. Il y a aussi une question de technique et de contrainte de temps. Je n’avais qu’une semaine, il fallait vraiment que je colle à mon sujet. Je ne voulais pas faire un film didactique, porter un discours sur ce que j’allais voir. L’idée était que le spectateur passe une soirée au Shrine et partage un vrai moment avec Femi. Le but était d’être le plus proche possible de lui et des gens qui l’entourent. Le film est peut-être un peu hybride à l’image du projet, mais il est aussi à l’image du lieu et c’est peut-être ce qui fait son intérêt. Quant au montage, il s’est fait en peu de temps avec le parti de rendre les choses festives, tout en créant le rythme. Ce qui explique que parfois l’écran est scindé en deux pour donner d’autres perspectives. Il ne faut pas oublier la dimension spirituelle du lieu. Le Shrine c’est le temple, celui de l’afro beat, et tout ce qui en découle. Il s’y opère une sorte d’élévation par la musique, de communion entre les gens, tout cela est très présent. Il y a différentes dimensions au Shrine et chacun les vit à sa manière. C’est cette pluralité que nous voulions montrer.

*Réalisateur d’un premier long métrage Adieu Babylone (2001) et Babylone’s Fever, documentaire sur Manu Chao (2002). Il prépare un second long métrage.
Live at the Shrine est disponible en DVD – 2004 MK2 Music / UWe
Africa Shrine, CD – 2004 Uwe / MK2 music///Article N° : 3671

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