Où sont les femmes ?

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Au Mozambique, les femmes, danseuses comme chorégraphes, émergent, à l’instar de Katia Manjate. Rencontre pendant le festival Kinani, du 2 au 6 décembre 2013, à Maputo.

Katia Manjate n’a pas encore 30 ans. Elle est l’une des rares chorégraphes femmes du Mozambique. « Il y a peu de danseurs ici et encore moins des femmes mais la volonté de créer est là », résume celle qui s’est formée à Maputo en 2003, grâce au stage intensif de 6 mois de Culturarte, après être passée par la danse traditionnelle. « Il y a peu de figures féminines », renchérit Maria Elena Pinto, pionnière de la danse contemporaine, elle-même chorégraphe, « à cause de la pression sociale et familiale ». « A la fin des années quatre-vingt-dix, nous avons dû inventer la façon d’être une danseuse mozambicaine. Réinventer le mouvement, reconstruire le geste, repositionner la création. Ça a été un travail mental et psychologique. Nous avons été au-delà de nos peurs et de nos tabous en se déshabillant, en affrontant la nudité par exemple. »

Violences faites aux femmes

Katia Manjate, elle, a choisi de raconter des histoires de femmes. Dans sa première pièce As mulheres tambem perderam a guerra (les femmes aussi ont perdu la guerre), avec une danseuse et une comédienne, elle évoquait des destins féminins pris dans la tourmente de la guerre civile. « Les femmes sont de grandes combattantes pour survivre mais elles ont aussi subi de plein fouet les conséquences du conflit, j’ai enquêté sur leur place dans la guerre mais c’était très difficile car elles ne veulent pas s’exprimer sur le sujet. J’ai recueilli des témoignages de femmes violées et violentées. Le rapport entre guerre et sexe a existé aussi au Mozambique mais c’est tabou. J’ai moi-même une des mes tantes habitant dans le nord qui a été enlevé par les militaires pour devenir objet sexuel. Ce sont des histoires extrêmement dures et traumatisantes. J’ai fait intervenir une comédienne car je n’avais pas de grande expérience en chorégraphie et que je trouvais que faire passer le message par le théâtre était plus simple. » Ensuite, invitée au Sénégal par le danseur et chorégraphe Andreya Ouamba, elle crée le solo Sexo concentido (sexe consenti), « une conséquence directe de la première pièce ». « J’ai utilisé des bidons pour symboliser le poids de la vie, les femmes qui se sentent écrasées. Les mouvements sont nés de ce matériel », explique-t-elle.

Dans em>Casa, montré lors du festival Kinani 2013, elle explore les relations entre la danse et les arts plastiques, avec le plasticien Walter Zand et l’excellente danseuse malgache Judith Olivia Manantenasoa. Dès le début, Walter Zand pose du scotch rouge pour délimiter la scène, la fracturer. Les deux femmes sont en blanc et le son lancinant. Elles vont peu à peu occuper la scène dans un va-et-vient hypnotique et quasi-rituel. Une répétition des mouvements eux-mêmes répétitifs. Deux toupies folles qui vont jouer avec leurs robes comme des chrysalides un peu maladroites. Puis les deux femmes sont enroulées de scotch par Walter Zand. Emmaillotées ainsi, comment bouger ? La violence est sourde, la légèreté de la lettre à Élise devient pesante…

Rencontre de l’Océan indien

« J’ai décidé de danser seule, de ne pas être interprète pour les autres mais j’ai envie de multiplier les collaborations et les invitations comme avec Judith, que j’ai rencontrée l’année dernière au Sénégal. Madagascar, c’est en face du Mozambique mais il n’y pas d’interactions entre nos deux pays. On est à la fois proches et lointains… on a décidé de collaborer sur le projet, que l’on a créé ensemble », explique Katia qui avoue avoir su s’imposer en tant que danseuse contemporaine, face à ses proches. « Ma famille vient me voir même si elle ne comprend pas tout. Ma mère ressent des émotions, je le sais même si elle ne capte pas toutes les strates du travail. Au début, elle a eu peur pour moi mais je paie mon loyer. Danser, c’est mon travail. Je n’ai pas de difficulté particulière à être une chorégraphe femme. À l’instar des hommes, il ne faut pas avoir peur de se lancer. »

///Article N° : 11945

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Les images de l'article
Kinani_Katia Manjate (à droite) © Kinani
Kinani_Katia Manjate (à droite) © Kinani




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