Kinani, le rendez-vous de la danse

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La dernière édition de Kinani, qui s’est tenue du 2 au 6 décembre 2013 à Maputo, avec Panaibra Gabriel Canda comme directeur artistique et Quito Tembe comme directeur, a été l’occasion de prendre le pouls de la danse contemporaine mozambicaine. Résultat : le dynamisme et la volonté sont là.

C’était en 2003, à Maputo. Panaibra Gabriel Canda avait sélectionné 15 personnes issues de la formation intensive de six mois en danse contemporaine mise en place par ses soins et choisi 12 projets, montrés sous forme de show-case au Centre culturel franco-mozambicain (CCFM). « C’est comme ça qu’est née la première plate-forme de danse contemporaine du pays. On a refait l’expérience jusqu’en 2006, mais en invitant des artistes étrangers. C’est ainsi que l’idée de créer un vrai festival à germé. Kinani est né en 2009 », précise le danseur et chorégraphe. Kinani, trois syllabes qui résonnent comme autant de petits sauts vers une professionnalisation du secteur de la danse contemporaine dans le pays d’Afrique australe, voisin de l’Afrique du Sud, un des pays les plus dynamiques en ce qui concerne cette discipline. Ancien danseur, comédien, scénographe et designer lumière, Quito Tembe, 33 ans, à la tête de l’association culturelle Iodine depuis 2005 et d’une entreprise de lumière pour le spectacle vivant qui lui permet de produire une partie du festival, explique qu’à chaque édition il a un objectif en tête : « Cela a d’abord été la formation du public, puis la professionnalisation des jeunes chorégraphes locaux. Cette année, le festival a failli ne pas avoir lieu à cause du manque de moyens. Je veux pérenniser la manifestation, en focalisant sur les œuvres locales. »

Une manifestation née de la volonté d’un « noyau d’artistes qui voulaient inventer de nouveaux espaces de présentation, de diffusion, de création » selon Maria Elena Pinto, danseuse, chorégraphe et Professeur qui fait partie, comme Panaibra, des pionniers de la danse contemporaine au Mozambique. Cette année, on a fêté le dixième anniversaire d’une plate-forme devenue festival avec dans l’idée de montrer des créations locales, des créations de Mozambicains installés à l’étranger et des pièces venues d’ailleurs : cette année des artistes venus du Sénégal, de Suisse, du Portugal, de la Belgique et de l’Afrique du Sud ont été invités.

Des performances

Ce qui a donné lieu à des « confrontations » intéressantes. Alors que la Sénégalaise Fatou Cissé a dansé son solo Regarde-moi encore qui interroge la place des femmes dans la société et son propre statut de femme, jouant avec les clichés attachés à la féminité – au manque comme à l’excès de féminité-, la pièce du Suisse Martin Schick, CMMN SNS PRJCT, performance cynique sur une compagnie occidentale venue faire un spectacle dans un pays en développement a agréablement surpris l’audience. À noter, dans cette pièce, la participation du jeune danseur sud-africain Brian Mtembu, issu du towship d’Alexandra, repéré l’année dernière dans une performance en pleine rue avec Sello Pesa lors de Danse l’Afrique Danse, toujours aussi précis et affuté dans ses mouvements.

Une scène locale

Parmi les pièces les plus abouties, celle d’Horacio Macuacua, 33 ans, qui vit en Espagne. Dans Smile if you can, quatre danseurs semblent se débattre avec leurs corps, avec la présence très forte de la danseuse du groupe, Janeth Mulapha, qui sort véritablement du lot. Une très belle et forte énergie se dégage du quatuor qui danse la tyrannie du quotidien, la révolte et comment le corps social tente de la contenir. La souffrance transpire des gestes qui se termine par un « non » groupé et violent. Mais il y a aussi de l’humour dans cette pièce, des références aux rythmes traditionnels, un fado joyeux. « Je connais des gens qui n’ont rien, qui survivent à peine mais qui restent joyeux et des gens dépressifs alors qu’ils ont beaucoup ; si vous pouvez toujours respirer, pourquoi ne pas sourire ? Comment faire pour survivre dans notre monde actuel ? On sourit toujours alors qu’on a tous ces problèmes… C’est le thème de la pièce », explique Horacio Macuacua, prix Danse l’Afrique Danse en 2010, danseur formé à la danse traditionnelle après s’être initié au street dance dans les rues de son quartier et qui a créé sa première pièce en 2006. « Les paroles en anglais dans cette pièce sont une véritable appropriation d’éléments extérieurs, presque une provocation », souligne Maria Elena Pinto. « Il y a aussi l’appropriation d’éléments locaux. Tout cela permet d’inventer de nouveaux langages, de définir notre propre réalité. Le danseur mozambicain est très critique par rapport à la société. »

Autre pièce forte, celle de Katia Manjate, avec la Malgache Judith Olivia Manantenasoa, Casa, d’autant plus remarquée que Katia Manjate est l’une des rares chorégraphes femmes du pays. Pour le reste, les pièces sont assez inégales : on y voit de bonnes idées mais souvent un manque d’aboutissement, comme Centauros du Projecto Justaposiçao, dont la fin, assez forte, n’arrive pas à effacer le reste de la chorégraphie, plus faible et plus convenue. Dans Corpus, Virgilio Sitole offre une belle utilisation de l’espace, une gestuelle sensuelle et sexuelle, accompagnée d’un musicien live, et qui explore toutes les facettes du plaisir. Dans Ele-Ela de Macario Tomé, les deux danseurs cherchent leur identité. La pièce s’ouvre sur une série de scènes dérangeantes dans lesquels les danseurs ne cessent de faire des « bisous » jusqu’à l’obscénité. Les corps s’animalisent, les bruits de succion envahissent la scène, comme s’ils dévoraient quelque chose, puis se mangeaient entre eux. Une réelle performance physique pour les interprètes même si les différents chapitres de la pièce sont assez mal liés entre eux. Les premières étapes de travail de « Ele-Ela ont été présentées au CCFM suite à une résidence sur place. Le CCFM accueille une série de tremplins artistiques (les scènes tremplins) et un événement sur la danse une fois par mois. « On a la chance d’avoir de l’espace, alors on accueille les artistes… », explique la directrice, Eden Martin. « Il y a une belle scène de la danse à Maputo, de toutes les disciplines artistiques, je trouve que c’est là qu’il y a le plus d’émulation. » En avril dernier, une soirée marathon a d’ailleurs permis la sélection des pièces pour le Kinani 2013.
Enfin, le festival s’est clos sur la pièce The Inkomati (dis)cord , chorégraphiée (et dansée aux côtés d’Amelia Socovinho et de Maria Tembe) par Panaibra et le Sud-africain Boyzie Cekwana, œuvre forte, dérangeante, à l’humour féroce, se référant à l’accord de non-agression entre le régime d’apartheid en Afrique du sud et le président Samora Machel du Mozambique, dans les années 80.

Des défis toujours présents
La production est aujourd’hui plus soutenue, alors que « 5 pièces avaient été créées entre 1990 et 1999 », rappelle Maria Elena Pinto. La formation est encore majoritairement traditionnelle et secteur de la danse contemporaine manque de structures, de lieux de répétitions et d’aides financières. « On n’a pas d’aides nationales, on est dépendants de l’aide étrangère. En 2010, on a travaillé sur une proposition de loi pour réguler les arts de la scène présentée au ministre de la Culture. On attend toujours… », note Panaibra. « Nous devons massifier notre propos. Pour le moment, il n’y a pas vraiment de « marché », de public, d’industrie culturelle et de production artistique régulière », regrette Maria Elena Pinto, même si les 5 jours de représentations ont été bien suivis, par un public enthousiaste. « Malgré les difficultés, j’aime travailler ici car il y a une forte énergie, une belle connexion entre les artistes » dit Horacio Macuacua. « Mes danseurs, je les’construis’, on s’entraîne beaucoup ensemble, je travaille avec les mêmes personnes sur le long terme. »

Si les spectacles se sont tenus au CCFM et au Teatro Avenida, Kinani 2013 a innové, avec deux soirées surprenantes au 4e Andar, lieu totalement alternatif au cœur de la ville. En face du ministère de l’Intérieur, très années 70, surplombant le marché populaire aux gargotes fumantes du Mercado du Povo, se dresse un immeuble abandonné. Ses murs de béton brut, ouverts à la brise marine, ont abrité 4 étages de performances artistiques. « L’immeuble est en’suspension constructive’ depuis l’époque de l’indépendance, il y a presque 40 ans », note l’écrivain Luis Bernardo Honwana. « Pour la première fois il a reçu un corps humain ».

« La danse contemporaine se définit et se redéfinit chaque jour au Mozambique », résume Maria Elena Pinto. « Nous revendiquons notre mozambicanité, notre africanité et notre universalité. On continue à écrire chaque jour l’histoire de la danse contemporaine dans le pays ».

///Article N° : 11944

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© Kinani
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