Ouverture du deuxième Festival culturel Panafricain d’Alger

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Comme le dit la bande annonce, « 40 ans après, le PANAF revient à Alger ». Ce deuxième PANAF, du 5 au 20 juillet 2009, est dédié à la mémoire de Miriam Makéba (1932-2008). La cérémonie officielle d’ouverture a eu lieu le dimanche 5 juillet. Extrait d’un carnet de route à Alger.

Le 3 juillet au matin, l’aéroport Houari Boumédiène d’Alger était en fête. Les drapeaux des cinquante-trois pays membres de l’Union Africaine donnaient le ton du PANAF qui n’avait pas encore ouvert ses portes même si, depuis deux semaines, Alger était déjà « capitale africaine ». En effet, du 21 au 29 juin le « Festival international de la littérature de jeunesse et du roman » avait rassemblé, sur l’esplanade Riad El-Feth, 160 invités, Africains et non-Africains, éditeurs et auteurs autour d’expositions de livres, conférences, nuits de la poésie et du conte, ateliers d’écriture et de dessin, spectacles pour enfants. J’étais là, j’ai pris pars à quelques débats, j’ai vécu cette ambiance pendant trois jours et je suis repartie. Du 1er au 3 juillet, le colloque des anthropologues africains avait inauguré la série des rencontres universitaires.
Le vendredi 3 juillet, jour de grande affluence, les délégations venant de tous les pays africains débarquent, par cargo spécialement affrété pour la circonstance, pendant que les vols ordinaires en provenance des pays européens ne désemplissent pas. Dans le hall de l’aéroport, c’est la grande foire. Très vite, les participants sont répartis en petits groupes, selon la catégorie à laquelle ils appartiennent. Ceux qui ont pris le même vol peuvent se perdre de vue. Des hôtels entiers ont été réquisitionnés. Une cité, construite pour l’occasion, accueille la plupart des artistes. Les écrivains en résidence d’écriture logent ailleurs, en pension complète, loin du centre ville. Tous les lieux sont protégés. Je suis dans cette résidence où il y a du beau monde qui cohabite. J’aurais aimé faire un tour au colloque des anthropologues mais j’arrive un peu tard, le jour de la clôture et nous sommes loin de la ville. Ici, pour aller d’un lieu à l’autre, il faut y penser à l’avance et prévenir ceux qui organisent les déplacements.
Le 4 juillet, nous faisons un tour vers la mer, à l’ouest d’Alger. J’écoute l’histoire des lieux racontée par un écrivain qui connaît bien cet endroit où existe un complexe touristique. Il me parle de la rencontre violente entre l’Algérie et la France et du pays tel qu’il est devenu aujourd’hui. La mer est très calme, magnifique à cet endroit. Le ciel est d’un bleu limpide. Nous prenons un peu de temps. Nous traînons les pas hors du groupe, sous un soleil de plomb. Un autre voisin me raconte aussi sa version des faits, ce qui s’est réellement passé en 1830 sur cette côte et bien après, au fil du temps. La passion pour l’histoire ne me quitte pas. Je note des détails que j’ignorais. J’apprends in situ. J’ai le temps de prendre quelques photos. Par ailleurs, dans le car qui nous mène vers la cité des artistes, je suis impressionnée par la mémoire qu’ils ont gardée du 1er PANAF, celui de 1969. Apparemment, ce fut un événement absolument grandiose, inoubliable pour tous ceux qui l’ont vécu. Chacun me parle de Miriam Makeba qui avait enflammé les lieux. Vers midi, impossible d’entrer dans la cité des artistes, l’heure est mal choisie. Les délégations s’apprêtent déjà pour la grande parade de l’après-midi. Il y a un embouteillage monstre. Nous faisons marche arrière. Nous avons juste le temps de voir les murs tout neufs de la cité construite en neuf mois, le temps d’une grossesse.
Sur le chemin du retour, quelqu’un me parle du régime foncier, de l’occupation des sols, de la richesse du pays, de la ville qui s’étend désormais à perte de vue sur des terres autrefois cultivables. Écouter quelqu’un raconter son propre pays c’est capter aussi une certaine émotion, avoir une idée des manières de vivre et de penser. Et mes voisins écrivains me parlent de leur pays avec passion. Je le sens, je le vois dans les yeux et je l’entends dans les mots.
La parade de l’après-midi a lieu sous un autre soleil de plomb. La foule a pris place autour des artères principales à partir de la rampe de Tafourah jusqu’au stade Kettani. Nous arrivons à temps pour voir le début du spectacle qui s’annonce haut en couleurs. Les pays défileront par ordre alphabétique. Ils rivalisent en symboles et en inventivité. Cette parade est aussi l’occasion, pour toutes les délégations présentes, de faire découvrir au pays hôte les richesses culturelles de tout le continent et de ses îles. L’Algérie ouvre la parade en montrant à la ville et au monde, devant les caméras, sa garde à cheval, ainsi que bien d’autres cavaliers, des danseurs et musiciens, la diversité de ses cultures et traditions. Des armes anciennes font partie de la parade, ceux qui les portent rappellent au public comment elles fonctionnent car un coup de feu ça fait du bruit, ça peu traumatiser les personnes qui ont vécu la guerre, ça fait aussi beaucoup de fumée. Des hélicoptères de la police surveillent le bon déroulement de la fête.
Ce qui frappe aussi c’est sans doute le bestiaire et la statuaire. Je remarque qu’il y a énormément de têtes et de bustes féminins posés par-dessus les chars et que des animaux gouvernent aussi les imaginaires. Mais, entre le fennec d’Algérie et la girafe du Kenya, il faut compter avec le masque lune du Burkina Faso, l’éléphant du Botswana (on aurait vu un éléphant en Côte d’Ivoire, mais mon pays a préféré des masques sans l’emblème « attendu »), la panthère d’Afrique du Sud, la statue de la reine-mère, les guerriers en bas- relief mais aussi la panthère du Bénin, le buste de Néfertiti et Horus d’Egypte, le poisson décharné des Comores. Au Ghana, Nkrumah en personne, le doigt pointé vers l’avenir, est debout à l’arrière du char, gardé par un acteur qui mime le geste. Puis hippopotame, poule, pintade, caméléon, papillon, tout y passe. Et la faune, la flore, les masques, statuettes (et parfois monuments) défilent, d’un char à l’autre, parfois les symboles s’entrechoquent (Mali), quelquefois les chars sont absolument dépouillés (Mauritanie), mais le symbolisme est tout aussi puissant. On peut regretter que, parfois, le sens de la modernité soit oublié et que, de temps en temps, cela frise le folklore. Car ce continent c’est aussi celui d’aujourd’hui, celui en pleine mondialisation, condamné à relever des défis actuels.
La nuit, sur l’esplanade de Riad El Feth, se déroule un concert pour commémorer le 5 juillet, fête nationale.
Dimanche 5 juillet. Nous attendons avec impatience la cérémonie officielle d’ouverture. Il est demandé, sur les cartes d’invitation, que le public s’habille en blanc. Ce qui n’est pas tout à fait respecté, comme on le constate sous la Coupole du Complexe Olympique Mohamed Boudiaf où nous prenons place dès 16h30. La cérémonie ne commencera que vers 19h. Pendant ce temps, la chaleur est au rendez-vous et quelques fumeurs ne se gênent pas pour enfumer l’entrée mais aussi les toilettes avant que ne commence le spectacle. Mais ici, la fumée est reine, cela est normal. C’est une habitude répandue, je le note en passant, car les non fumeurs peuvent en souffrir en silence sans que personne ne s’en aperçoive. On distribue des T-shirt et des carrés d’étoffe blancs avec la publicité du spectacle attendu chorégraphié par Kamel Ouali.
Pendant que le public s’éponge le visage et le front et utilise à plein régime des éventails de fortune, Jean Ping, Président de la commission de l’union Africaine, ouvre la cérémonie. En deux mots il rappelle les changements intervenus en quarante ans, du premier PANAF qui s’est déroulé sous le signe de la libération de l’Afrique au second placé sous celui de la renaissance africaine au moment où l’Algérie et l’Afrique du Sud se lancent dans la coproduction cinématographique pour « enrichir le monde culturellement ». Le discours du Président de la République est lu par son représentant. Quand commence le spectacle, le public se réveille, oublie la chaleur sous la coupole enchantée par le décor. Une nuit étoilée tout autour. Deux scènes centrales dont l’une tournoie par moments. Toute l’histoire de l’Afrique est chorégraphiée de main de maître. J’ai rarement vu, à une cérémonie d’ouverture, un spectacle aussi grandiose. Les scènes se succèdent sans temps morts, le décor se métamorphose d’une minute à l’autre et tout cela s’enchaîne sans fausse note. C’est un spectacle total dans lequel sons et lumières, peintures, installations, danses, chants, textes, mimes, se côtoient, se juxtaposent et / ou se répondent en écho.
Au moment où commence le spectacle, la carte de l’Afrique est tracée en flamme, celle de l’esprit vivifiant au milieu de la grande scène. Le diseur de paroles (qui n’est pas une voix off) conte l’histoire du continent : le berceau de l’humanité, le temps des peintures rupestres, les violences, esclavages et colonisations jusqu’aux temps de la mondialisation. Le destinataire de ces paroles est un garçonnet que le conteur tient par la main sur la scène. Ainsi, l’héritage du continent est légué aux générations actuelles. Passent des cavaliers sur leurs chevaux blancs. Apparaissent des danseurs chacun dansant sa danse. L’Afrique de toutes les diversités remplace la nuit calme et étoilée entourant les murs de la coupole. Le moins qu’on puisse dire, c’est que chaque acteur jouant son rôle a une parfaite maîtrise de l’espace scénique. Quand entre en scène un groupe, l’autre lui fait de la place, lui laisse le champ libre d’exécuter ses chants et danses, l’entoure et l’accompagne dans sa partition. C’est sans doute cela le sens d’une chorégraphie. Chacun, en effet joue sa propre partition dans un ensemble parfaitement orchestré.
Le temps des colonies est joué à merveille. Les casques coloniaux et les uniformes blancs rivalisent de dextérité pour mieux exercer toute forme de violence et de domination. Parmi des centaines de danseurs et de comédiens anonymes qui prennent part à ce spectacle de la mémoire et pour demain, chaque vedette (Youssou Ndour, Warda, Cesaria Evoria, Isabelle Adjani…) fait son entrée, soulevant l’enthousiasme de la salle, chantant ou disant une partie d’histoire traumatisante ou féérique, au moment où des danseuses et des danseurs mais aussi des acrobates et des mimes donnent le meilleur d’eux-mêmes sur l’une des scènes, stable ou tournante. L’histoire de la musique, du jazz, des relations entre l’Afrique et les Amériques est aussi très présente dans ce spectacle total.
Ici, nous sommes loin sans doute d’une Afrique du passé, mais celle-ci rencontre l’Afrique actuelle. Ainsi, des masques échassiers côtoient, sur scène, des danseurs fluorescents dont le corps joue avec la lumière, pendant que d’autres dansent sur un fil avec assurance. À la fin, le public exulte, debout, oubliant la chaleur. Un défilé de mode, dernier maillon d’un ensemble parfaitement synchronisé, se déroule en quelques tours, vers la fin. Ce spectacle d’ouverture où tous les arts se sont exprimés semble avoir tenu ses promesses. En attendant la renaissance annoncée de l’Afrique…

Alger, 6 juillet 2009///Article N° : 8739

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Les images de l'article
Parade du 4 juillet, char du Bénin © Tanella Boni




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