« Par l’art on touche les émotions, l’histoire, le cœur même de certains fonctionnements »

Entretien de Christine Vainqueur avec Dorothée Munyaneza

Print Friendly, PDF & Email

Dans sa première pièce chorégraphique, Samedi détente, la chanteuse et danseuse Dorothée Munyaneza, entremêle ses propres souvenirs avec l’Histoire de la tragédie du génocide des Tutsis au Rwanda en 1994. Pour les raconter, elle prend comme fil rouge « Samedi détente » une émission de radio qui passait au Rwanda, son pays natal, avant la guerre. Les enfants y entendaient des chansons venues d’ailleurs et se lançaient le lundi matin dans des concours d’imitation, en retranscrivant tant bien que mal des paroles qu’ils ne comprenaient pas toujours. Dorothée Munyaneza, qui n’avait que 12 ans à l’époque, y conte l’exil mais aussi les réactions politiques de l’époque, des déclarations lues par le compositeur et musicien Alain Mahé. Dont cette phrase de François Mitterrand : « Dans ces pays-là, un génocide n’est pas trop important ». Accompagnée sur scène de la danseuse Nadia Beugré, Dorothée Munyaneza a débuté cette création en lors des 20 ans de commémoration du massacre des Tutsis au Rwanda. En à peine deux ans, 80 représentations ont déjà eu lieu. Traduit en anglais, le spectacle a été joué en Allemagne, en Autriche, aux Etats-Unis…. Une tournée africaine est actuellement en préparation, elle devrait avoir lieu en novembre 2016 et passer par le Rwanda bien sûr, mais aussi par le Kenya, le Mali et le Burkina. Le début de travail de « Samedi Détente » a été provoqué en partie pendant la période où Dorothée Munyaneza travaillait avec Alain Buffard sur sa pièce Baron Samedi. Il a invité les interprètes à se raconter et Dorothé Munyaneza a alors commencé à parler du Rwanda, du colonialisme, de l’arrivée des pères blancs… de son histoire jusqu’au 06 avril 1994. A ce moment, elle est émue par la réaction de l’artiste sud-africaine Hlengiwe Madlala Lushaba, qui fond en larmes. Celle-ci vient en effet de comprendre que pendant qu’ils se réjouissaient des élections multiraciales à Johannesburg, le massacre commençait au Rwanda… Cela va devenir un thème récurrent de « Samedi Détente » : où étiez-vous en avril 1994 ? Que faisiez-vous ?
Alors qu’elle était en représentation à Rennes en avril dernier avec Samedi Détente, Africultures a rencontré pour un court échange Dorothée Munyaneza.

Où étiez-vous en avril 1994 ? La question revient comme un refrain dans le spectacle…
Oui. Je l’ai beaucoup posé aussi à Nadia Beugré et Alain Mahé, mes partenaires, pendant les répétitions… Que faisaient les autres à ce moment-là ? Où étaient-ils ? Je la pose aussi pendant le spectacle pour que les gens se remémorent, reviennent en arrière. Lors des rencontres que nous organisons parfois après les représentations, certaines personnes viennent me voir et me disent : « Je n’étais pas né, je passais mon bac, je me mariais, je divorçais…. ».

Avril 1994, génocide au Rwanda. En avril 2016, vous jouez cette pièce, Samedi détente, à Rennes, et bientôt en Afrique.
Chaque année, je me pose la question de comment est-ce que cette histoire revient, et comment est-ce que l’on peut la partager. Là on est en pleine commémoration, 22 ans plus tard, et c’est quelque chose de la jouer en ce moment. Je donne des points de repères au spectateur avec des dates précises, et hier lorsque je racontais l’histoire, puisque le spectacle se déroule entre avril et juillet 1994, je me suis souvenue que nous étions en avril, et qu’au Rwanda c’est la période où tout le monde se retourne vers ce moment-là pour commémorer, pour se souvenir.

Comment se prépare la tournée en Afrique ?
Je tiens absolument à ce que mes partenaires artistiques découvrent mon pays, mais je veux aussi que l’on joue dans d’autres pays africains. On essaie de construire une tournée qui ait du sens. Je suis très curieuse, et nerveuse aussi, de voir comment est-ce que les Rwandais et les autres frères et sœurs africains réagiront à cette pièce.

Dans tous vos projets, on sent que la dimension humaine revêt une importance particulière. Où en est « Zip-Zap Circus School », l’école de cirque sociale auquel vous collaborez en Afrique du Sud ?
Ce projet me tient vraiment à cœur, parce que j’alimente mon inspiration en prenant le temps de m’inspirer d’autres humanités. Le but de cette association est de travailler avec des jeunes venus de quartiers peu privilégiés, qui n’ont pas les moyens financiers d’aller dans des écoles d’art. Je rêvais depuis longtemps d’aller en Afrique du Sud. C’est un pays qui m’attire énormément, de par son histoire, bien sûr, l’apartheid, ce qui a suivi, la cohabitation blancs/noirs, les non-dits… mais aussi pour sa musique, sa danse, son artisanat. Quand j’ai eu l’opportunité d’aller partager mes capacités artistiques avec ces jeunes, d’aller chanter, danser avec eux dans les townships, c’était un vrai bonheur. En atterrissant au Cap j’ai eu un beau moment d’émotion. C’était magnifique, un moment que j’attendais depuis très longtemps. J’espère y retourner. J’ai un projet en cours actuellement avec la grande artiste sud-africaine Hlengiwe Madlala Lushaba. Elle est actrice, comédienne, danseuse, chorégraphe, auteure, poète, chanteuse…

Vous avez également travaillé énormément avec le danseur et chorégraphe François Verret
Ma rencontre avec lui en 2006 a permis mon entrée sur la scène de la danse contemporaine. J’ai participé à la création de quatre de ses spectacles (« Sans Retour », « Ice », « Cabaret » et « Do You Remember, no I don’t »). Ma curiosité artistique, mon intérêt pour le dialogue entre la musique et les autres modes d’expressions, se sont épanouis grâce à cette collaboration.

– Extrait du spectacle : https://vimeo.com/146431636
– Site de la maison de production anahi : http://anahi-spectacle-vivant.fr/dorothee-munyaneza
Propos recueillis à Rennes le 20 avril 2016///Article N° : 13631

  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire