Parfums de femmes

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Les Soudanaises pratiquent depuis toujours des rituels de séduction basés sur des parfums qui fonctionnent comme autant de signes d’érotisme.

Le Soudan, situé entre le Sahara et la forêt tropicale, dans une zone géographique où s’articule depuis l’antiquité des syncrétismes culturels liés à l’Afrique, au Maghreb et au Machreq, est l’état le plus vaste d’Afrique. Autrefois nommé Bilâd-Al-Soudân,  » le pays des Noirs « , il est réputé pour la rencontre entre civilisations pharaonique, chrétienne, islamique et celles des groupes culturels locaux.
Les peuples du Soudan ont une perception élaborée des médecines traditionnelles. Ils connaissent les secrets thérapeutiques des plantes, des eaux et sels minéraux, des produits et excréments animaliers. Ces substances sont utilisées pour soigner et prévenir mais aussi pour séduire. Les femmes soudanaises sont réputées pour leurs cosmétiques traditionnels aux éléments bienfaiteurs combinant santé, esthétique du corps et charme. Ces recettes sont au cœur des rituels de séduction et jouent un rôle important dans les relations sexuelles au Soudan. La femme soudanaise connaît les huiles et parfums qui rendent sa peau plus douce et se baigne régulièrement dans des  » bains de fumée  » aux effets aphrodisiaques.
Ces pratiques, influencées par la culture arabe, ont cours partout en Soudan, à l’exception du Sud du pays, qui a gardé ses coutumes originelles. Partout ailleurs, au sein de la population dite  » arabe « , existent les pratiques traditionnelles et les techniques initiatiques pour  » devenir femme « . C’est en effet après le mariage que la vie sexuelle de la femme prend tout son sens et qu’elle est censée se dédier entièrement à son mari. Cela suppose un comportement corporel spécifique que la femme soudanaise acquiert auprès de ses proches plus âgées qui la préparent à sa future vie d’épouse. Chacun de ses gestes et attitudes sera façonné et modelé par l’éducation et l’initiation. La future mariée doit également apprendre les différentes préparations de mise en beauté, qu’elle continuera à pratiquer tout au long de sa vie.
Des parfums aux vertus aphrodisiaques
C’est au cœur des maisons soudanaises, dans l’intimité de l’espace réservé aux femmes, qu’ont lieu les préparatifs du futur mariage. L’arrière-cour transformée en cuisine est le lieu secret des femmes qui s’adonnent au rituel du bain de fumée appelé dukhan. Un mélange de copeaux de bois d’acacia, appelés shaf et talha, est placé et brûlé dans un trou creusé dans le sol de la cuisine. La femme, nue sous une épaisse couverture de laine (shemla), s’installe au bord du trou (ofa), et immerge son corps dans ce bain de fumée épaisse pendant une demi-heure. La chaleur étouffante ouvre les pores de la peau, nettoyés par la transpiration.
Amani, une jeune femme s’installe pour une séance de dukhan :  » Je vais me marier la semaine prochaine, ici à Khartoum, et comme toute Soudanaise, je dois me préparer pour la cérémonie plusieurs semaines à l’avance, afin de changer la couleur de ma peau qui se blanchit sous l’effet de la fumée. C’est un signe de beauté dans l’esthétique Soudanais ! Les Soudanais peuvent avoir recours à ce type de cosmétique tout au long de leur vie. Le dukhan enrobe tout le corps d’une odeur particulièrement forte dont les hommes raffolent. Elle excite leur sensibilité, tel un aphrodisiaque… Il en est de même pour un autre produit appelé delkah, utilisé pour frictionner et nettoyer la peau…  »
 » Bien souvent le delkah est appliqué après la séance de dukhan, une fois la peau bien propre. Le delkah est une pâte fabriquée à base de bois de santal, de fleur de sorgho, de musc et de parfum local. On l’applique sur tout le corps en massant la peau afin de la rendre plus douce et délicate. Après le mariage, le delkah devient routinier et la femme l’applique quotidiennement. On lui confère également des qualités aphrodisiaques. Afin de parfaire le soin, après chaque massage, on applique sur la peau de l’huile de santal. Le delkah est conservé dans un pot approprié qui peut lui aussi avoir un rôle dans les jeux érotiques d’un couple. Si une femme souhaite faire l’amour avec son mari, elle place le pot dans un endroit discret de la chambre conjugale ; elle ouvre légèrement le couvercle afin de laisser s’échapper l’odeur du delkah. En entrant dans la pièce, l’homme doit ainsi comprendre l’invitation qui lui est faite.  »
 » Les Soudanais aiment jouer avec la dimension cachée de ces soins qui sont alors au centre des parades amoureuses. Le parfum laissé sur la peau ou dans l’atmosphère devient alors le médium des messages intimes envoyés par les femmes à leur partenaire « .
Une longue préparation au mariage
Afin de compléter la panoplie de la parfaite séductrice, la jeune femme nouvellement mariée se voit remettre le khumra. La conception de ce parfum traditionnel nécessite plusieurs mois de préparation et donne lieu à un rituel (Deg Lalreeha) qui réunit toutes les femmes de la famille. Le khumra se compose de bois de santal, de parfum local ou, depuis quelques années, du Fleur d’Amour, d’huile de musc, de poudre d’écailles de poisson de la mer Rouge, et de mahleb, une poudre à base de santal. Uniquement réservé aux femmes mariées, le khumra peut être appliqué pour les jours de fêtes et de grandes cérémonies.
Le mariage donne lieu à une série de rituels sophistiqués. Confinée pendant 40 jours dans sa chambre afin d’éviter le soleil, la future mariée est nourrie à volonté pour la rendre plus  » tendre « . On lui enseigne les danses orientales et son corps est huilé en permanence et entièrement épilé. Enfin, on procède aux séances de henné. Les décorations des pieds et des mains marquent symboliquement le passage d’un statut social à un autre. Seules les femmes mariées ont accès à cet art corporel.
Après avoir modelé son corps à des fins de séduction et de considérations sociales, la femme soudanaise semble éveiller chez l’homme adulte des souvenirs d’enfance où l’odeur du bain de fumée, dukhan, le replonge dans un univers féminin qu’il a côtoyé en étant enfant. Le fort parfum de khumra rappelle à chaque homme le mystère qui entoure les rituels réservés aux femmes. En grandissant, il en comprend le sens et en goûte les plaisirs avec le mariage.
Ali, marié depuis 5 ans, explique :  » L’effet de ces parfums ne peut agir que sur les hommes ayant grandi au Soudan, dans cet environnement de fumée. Il y a un sens caché qui depuis notre plus jeune âge agit sur notre imagination masculine. C’est un plaisir profondément ancré dans la culture soudanaise et qui est lié aux souvenirs des premiers élans amoureux, aux charmes des femmes et à l’empreinte parfumée qu’elles laissent dans leur sillage « .
Signes érotiques et statut social
Aladin, lui, raconte :  » Si une femme soudanaise pratique le dukhan, l’homme comprend implicitement une invitation à l’amour. Les voisins peuvent en rire et savent que le soir même le couple sera occupé ! La femme soudanaise cherche à attirer son partenaire dans un jeu érotique sans équivoque, et à augmenter son appétit sexuel. Elle sait se rendre désirable, connaît les techniques qui rendent sa peau douce et odorante. Vivant dans une société islamique où les traditions culturelles sont encore plus fortes, les Soudanais ont développé un langage discret mais perceptible par tous.  »
Selon Aladin, les cosmétiques traditionnels traduisent aussi le poids des pratiques sociales qui marquent le corps de la femme.  » Les lois sociales y sont inscrites comme sur un parchemin, et dictent à la femme un comportement de soumission. Elle doit satisfaire avant tout le plaisir de son mari et répondre aux normes esthétiques établies par la société pour le séduire. Ces codes de conduite ont pour but de contrôler le charme et le pouvoir de séduction des femmes.  »
 » Depuis son plus jeune âge, ajoute-t-il, une fille est éduquée suivant des règles strictes où elle doit apprendre à respecter son père, son frère… Elle est éduquée pour répondre à leur besoin. Au Soudan, au moment du mariage, ‘apprendre à être femme’, c’est savoir servir son mari. Nous sommes dans une société où tout le monde pense ainsi.  »
Pour Aladin, les marques olfactives et les dessins de henné sont aussi une manière de situer une femme socialement.  » Si une femme mariée ne fait pas le henné ou le dukhan, explique-t-il, elle sera vue comme ‘négligée’par son mari. Elle doit prouver qu’elle est désirée et qu’elle répond à ses désirs. Une femme mariée doit porter des signes extérieurs du mariage, qui lui donnent ainsi une position sociale. Son corps n’appartient plus à l’intimité et au domaine du personnel « .
Pourtant, dans le Soudan d’aujourd’hui, ces pratiques ne tiennent plus un rôle aussi prépondérant. La pratique du dukhan nécessite beaucoup de temps libre et la citadine soudanaise ne peut pas toujours perpétuer les traditions. Si les hommes continuent à aimer ces odeurs ancrées dans la culture soudanaise, l’art d’aimer change avec les nouvelles générations.

Après une maîtrise d’anthropologie à Nanterre Paris-X, Frédérique Cifuentes a étudié le photojournalisme au London College of Printing. Depuis 2002, elle a réalisé plusieurs reportages sur la société soudanaise, publiés et exposés au Soudan, en Syrie, en France et en Angleterre. Son travail sera également exposé en 2005 en Chine et au Japon lors de la World Expo au pavillon des Nations Unies. Lauréate d’une bourse d’étude de la CEDEJ en 2003 et récompensée par le 3ème prix du Humanity Photo Award en 2004, elle partage son activité professionnelle entre des commandes commerciales, des publications pour magazines et des projets documentaires, dont le dernier porte sur les festivals soufis au Soudan.
Site Internet de Frédérique Cifuentes : www.taneek.com.///Article N° : 3826

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