Paroles communes

Dans un contexte d’appauvrissement du discours politique, deux femmes engagées prennent la plume et posent leurs mots d’une voix claire et forte. Avec Marianne porte plainte ! et Nous habitons la Terre, Fatou Diome et Christiane Taubira lancent un appel criant à reprendre le combat politique.

Fatou Diome © Léa Crespi – Galimard

La première est une femme de lettres dont les romans, ancrés dans la réalité postcoloniale, content les vicissitudes de l’émigration. La seconde, actrice de la vie politique française depuis 40 ans, a toujours convoqué la littérature et la poésie pour nourrir son engagement. À quelques semaines de l’élection présidentielle, elles publient deux essais détonants. Marianne porte plainte !, qui doit sortir dans le courant du mois de mars, donne voix à la figure tutélaire de la République. Le texte de Fatou Diome est une charge virulente contre l’assimilation et la négation des identités plurielles (« Il n’y a que dans un esprit colonialiste qu’une culture invalide l’autre », frappe-t-elle d’entrée) et l’obsession d’une frange de la classe politique pour le roman national. « Votre langue ne suffira pas comme ciseau pour ôter à Marianne sa part africaine », assène t-elle. Le grand public avait découvert la verve politique et poétique de l’écrivaine franco-sénégalaise dans l’émission de Frédéric Taddéï « Ce soir (ou jamais !) » en avril 2015, où elle avait enflammé le plateau (et  la Toile) en donnant une leçon d’histoire et d’humanité sur le sort des réfugiés à un interlocuteur resté bouche bée. En mettant en scène une Marianne révoltée, l’auteure du Ventre de l’Atlantique fustige acteurs politiques et polémistes qui profèrent des visions simplistes qui évacuent la complexité du monde et qui excluent davantage les plus fragiles d’entre nous.

Enrayer « le règne de l’instinct »

Christiane Taubira © Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons

Après Murmures à la jeunesse, Christiane Taubira poursuit avec Nous habitons la Terre son examen sensible de nos temps troublés. Avec le lyrisme qu’on lui connaît. L’ancienne garde des Sceaux refuse d’appréhender la situation actuelle à l’aune de la théorie de la « crise » (« l’exception qui dure ») et s’alarme de la perte du sens des mots. L’un des grands forfaits de la gauche, considère-t-elle, est « d’avoir cédé sur l’humanisme dans le vocabulaire, (de) ne plus s’en réclamer, ne plus s’en inspirer ni dans la parole politique ni dans les programmes électoraux ni dans les controverses doctrinales » et cet abandon n’a fait que « révéler qu’elle a renoncé à penser la vie sociale ou à percevoir le monde, en première et ultime instance, sur le fondement de notre commune humanité ». Dans un contexte où les thèmes de prédilection de l’extrême-droite irriguent le débat politique et dans une période où les intellectuels assumant une parole engagée se raréfient, voici deux voix qui entrent en résonance. Deux textes portés par une langue brûlante pour enrayer « le règne de l’instinct » (Taubira) et neutraliser les discours « des identitaires de tout poil » (Diome). Deux analyses de l’actualité chaude et dont on sent qu’elles ont été écrites d’un souffle mais qui obligent à la prise de recul et à la mise en perspective. Deux écrivaines, enfin, qui érigent les poètes d’hier et d’aujourd’hui, d’ici et d’ailleurs, en mémoires de la diversité du monde et penseurs du commun. Nous habitons la Terre et Marianne porte plainte ! enjoignent à revenir au politique avec un grand « P », là où les divergences et les différences se rencontrent, pour permettre l’élaboration d’un nouveau contrat social. D’ailleurs, pose Christiane Taubira : « Peut-on vivre sans prendre parti ? ».

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