« Paroles d’honneur » ou le décryptage décolonial des élections présidentielles françaises

Pourquoi nous dans les ghettos, eux à L’ENA
Nous derrière les barreaux, eux au sénat ?…
Kery James, “Banlieusards”.

Le 23 avril 2017, l’émission politique et décoloniale « Paroles d’Honneur » investit La Colonie à Paris pour une soirée consacrée à la campagne électorale française et aux résultats du 1er tour. Après ses deux premières éditions diffusées sur sa chaine Youtube et sur la chaine web du rappeur Kery James « Le Banlieusard », « Paroles d’Honneur » a trouvé son public. Ce soir-là, un Facebook live et des centaines de partages sur les réseaux sociaux : la formule fonctionne. Parce que c’est de la politique « avec des lunettes décoloniales », que c’est inédit, et que c’est clairement thérapeutique – en tout cas pour les angoissés postcoloniaux venus nombreux ce soir-là, et dont je fais partie. La bonne nouvelle, c’est que « Paroles d’Honneur » rempile à La Colonie pour la soirée électorale du 7 mai, que vous pourrez suivre en live sur la page Facebook de l’émission.

Le dimanche 12 février 2017, à quelques semaines des élections présidentielles françaises, La Colonie à Paris programme le lancement d’une nouvelle émission « politique et décoloniale » : « Paroles d’honneur ». Autour de sa rédactrice en chef Louisa Yousfi, l’équipe éditoriale rassemble des habitués du terrain militant décolonial. Coté public, on a croisé la metteuse en scène Eva Doumbia, le journaliste Nadir Dendoune, les militants de la Brigade Anti Négrophobie et du Parti des Indigènes de la République ou encore la linguiste Zohra Brahim. « Une émission par Nous et pour Tous », dixit le rappeur Kery James, parrain et soutien de l’émission qui vient lui aussi de lancer son propre média : la chaine web Le Banlieusard. Ce soir de février, il confie à Louisa Yousfi : « Depuis quelques années, j’ai une critique acerbe des médias. Et plutôt que d’être dans la réaction uniquement, j’ai voulu être dans l’action en créant lebanlieusard.fr. J’ai voulu répondre à un manque dans la façon dont on parle des banlieusards en général. »

« Par nous, pour tous » rappelle le slogan américain « By us, for us », à la différence que « Paroles d’honneur » s’adresse à tous – tous les Français. Et Nous ? Les « deuxièmes générations », les Français des quartiers populaires, et plus largement ceux dont la parole est structurellement confisquée : penseurs, artistes ou citoyens invisibilisés de l’espace public. « Paroles d’honneur » privilégie des contenus écartés de l’information politique mainstream : antiracisme, anticolonialisme, immigration, violence policière et « violence d’exception », hogra sur les quartiers populaires… Et fait remonter une parole longtemps refoulée, qui émerge au carrefour de la philosophie décoloniale, de l’antispécisme ou de l’épistémologie, soutenue par d’autres modèles de pensée politique, de Walter Mignolo à Ramón Grosfoguel.

Ce soir de février, l’actualité nous a rattrapés. Dix jours plus tôt, l’agression sordide du jeune Théo à Aulnay-sous-Bois achève de mettre le feu aux poudres de l’antiracisme. Leadés avec maestria par Louisa Yousfi, les plateaux s’enchainent pendant six heures, autour d’un fil rouge : la dignité est-elle une « vraie » catégorie politique ? Un ancrage efficace pour décrypter ce qui allait suivre : la Marche pour la justice et la dignité du 19 mars, le procès en appel du policier responsable de la mort d’Amine Bentounsi, et le redouté premier tour des élections présidentielles françaises.

Décryptage décolonial du 1er tour

23 avril 2017, 20h. Voilà déjà une heure que l’on chuchote dans tous les recoins de La Colonie « – Les Belges ont déjà publié les résultats ! C’est Macron-Le Pen ! » La frustration est à son comble quand apparaît le score du candidat socialiste Benoit Hamon … 6,36% + 19,58% = dégagement de Marine Le Pen par Jean-Luc Mélenchon, dont le QG de campagne n’est qu’à 600 mètres de nous. Mais ce calcul mental ne fait que cacher l’iceberg moribond d’une campagne électorale qui a proposé tout l’inverse d’une politique advocative, ratant une cible électorale de valeur : celle des empêché.e.s, fragilisé.e.s par un appareil d’empêchement devenu une seconde nature pour la Vème République. Personne ne se pose, ce soir-là, la question du vote du second tour, le 7 mai. L’heure est aux funérailles des deux grands partis dominants de la droite et de la gauche, cette vieille « droiche » moquée il y a 20 ans par Les Inconnus. Et c’est un deuil express qui nous attend, car les invités de « Paroles d’honneur » venus ce soir du 23 avril pour commenter les résultats du 1er tour, sont implacables.

La sociologue Nacéra Guenif ouvre le cortège funéraire, elle qui a déjà fait depuis 2012 le deuil d’une « gauche décoloniale et d’une société qui parviendrait enfin à sortir de l’ombre portée de la colonie et qui déploierait un mode d’action politique qui fasse place à toutes les forces vives françaises ». En lice aujourd’hui, ajoute-t-elle, une « France inerte » qui « perpétue le mensonge historique », et « une créature de Jacques Attali qui a su convertir son adresse de banquier, transformant Marine Le Pen en un risque électoral, et qui a fait de ce capital risque un capital rentable, avec une gestion parfaite. » Du risk managment poussé jusqu’à Alger, où Emmanuel Macron condamne publiquement la colonisation comme « crime contre l’humanité ».

Pour l’historien Olivier Le Cour Grandmaison, on assiste ce soir-là à l’« effondrement du système partisan tel qu’il s’est constitué depuis 1958 ». Quant à la normalisation du vote lepéniste, elle l’a rien de surprenant : « En termes de révisionnisme historique, nous sommes confrontés à un double régime de censure. Quand Marine Le Pen avait estimé que Vichy ce n’était pas la France, immédiatement cette déclaration avait déclenché un tollé, partout on avait rappelé que la destruction des Juifs d’Europe avait été le fait de la France. Quand Marine Le Pen révise l’histoire coloniale et se fait l’apologue du passé impérial de la France, en face, je n’ai pas entendu une déclaration indignée : ni de Benoit Hamon, ni de Jean-Luc Mélenchon. Sa victoire n’est pas qu’une victoire électorale. Elle a réussi à imposer à l’agenda politique et présidentiel les questions de l’Islam, de l’insécurité, de l’immigration, jusqu’à influencer le chef d’État et son gouvernement sur la loi relative à la déchéance de nationalité. Sa réussite a accéléré le pourrissement du Parti Socialiste. » En conclusion, ajoute-t-il : « une partie des questions qui sont ici posées se règleront moins sur le terrain électoral que dans la rue. »

Ce soir-là, on écoutera jusqu’à minuit les interventions de l’humoriste Océanerosemarie, de l’universitaire Maboula Soumahoro – qui regrette déjà que « ce face à face permette encore une fois d’éviter le débat, la question profonde ». La militante Houria Bouteldja s’inquiète : « Les 6 premiers candidats ont deux propositions phares : l’augmentation des budgets militaires et l’augmentation des budgets de la police, Mélenchon compris. Et ça veut dire faire la guerre intérieure, donc faire la guerre aux quartiers populaires et en particulier, aux Noirs et aux Arabes. » Signalons enfin la belle intervention de Kaaloz du collectif des Associations Unies et Solidaires pour l’Afrique et sa Renaissance (A.U.S.A.R) : « Les hommes politiques français, en Afrique, on les connaît mieux que vous. Ici, c’est la scène de théâtre gauche-droite en période d’élections. Eh bien, quand ils viennent en Afrique, il n’y a plus de gauche et plus de droite. Il n’y a que la raison d’État. L’Afrique, c’est la base économique de la France. Sans l’Afrique, la France, c’est la Roumanie. »

Honorabilité des paroles

Qu’on adhère ou pas à cette forme de journalisme engagé et d’opposition que propose « Paroles d’honneur » en refusant toute injonction à la « neutralité », on ne peut que reconnaître que l’émission est productrice de sens, de matière, de régimes de vérité et qu’en pariant sur l’honorabilité des paroles, elle est fidèle à son titre.

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