« Pas de mise en scène sans un œil critique »

Entretien d'Olivier Barlet avec Nicolas Bissi

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Compagnie des Dialogues (Congo-Brazaville), « La Cérémonie » d’E. B. Dongala. Mise en scène de Nicolas Bissi

Qu’est-ce qui t’a motivé à prendre ce texte de Dongala ?
J’avais lu son recueil de nouvelles « Jazz et vin de palme ». Il avait été interdit. Avec cette censure du parti, nous étions obligé de le connaître ! J’ai trouvé qu’il était dommage que Dongola choisisse la prose, d’abord parce que l’édition n’est pas très accessible en Afrique, et que ses textes sont faits pour le théâtre.
J’ai connu le livre dès sa sortie en 98 ; l’idée de travailler dessus s’est confirmée en 99 lorsque Brazzaville était en pleine guerre. Il n’y avait plus d’espace culturel ; survivants dans cette ville en guerre avec le comédien Gustan Matingou, nous étions confinés dans ma petite chambre. C’était l’occasion de monter la pièce.
Cet espace très réduit nous a permis de travailler le jeu de comédien de l’intérieur. Généralement, le jeu des comédiens africains est très extérieur. Pour les conteurs, cela passe très bien mais les comédiens restent souvent très extérieurs dans l’interprétation d’un texte. J’ai voulu utiliser cette relation texte / comédien qui se trouve dans le conte pour remédier un peu à ce que je déplore dans le théâtre à l’italienne.
J’avais donc cette volonté d’une mise en scène un peu statique. Le théâtre c’est d’abord un texte, un comédien, avant d’être le geste.
Ta mise en scène joue très fortement le travail sur le corps et la diction
Dans la mesure où le comédien reste statique, le travail du texte et du corps doit être très travaillé. Nous avons beaucoup travaillé l’interprétation et la condition physique. Le comédien doit rester tout seul pendant une heure sur scène sans bouger. Il ne peut convaincre que dans ce qu’il dit, il n’a pas d’autre moyen, ni décors, ni supports.
Au niveau de la mise en scène, j’ai utilisé quelque chose auquel Dongala n’avait pas pensé. L’ouvrier, j’en ai fait quelqu’un qui sort de prison ; c’est après sa sortie de prison qu’il se retrouve dans un fût qui est censé être une poubelle. C’est à partir de ce moment qu’il trouve des interlocuteurs, des passants à qui il raconte son histoire. C’est aussi une raison qui fait qu’il ne part pas très loin, car partout il a la peur d’être récupéré par la police et les autorités.
La personnalisation de la chose se retrouve dans le travail sur le corps.
On ne peut pas faire de la mise en scène si on n’a pas un œil très critique, sans ce regard qui se pose autour de soi. Je ne pense pas forcément au Congo, j’ai travaillé pour que chacun en Afrique se reconnaisse, que se soient les dirigeants ou la population.
Est-ce que le chiffre 93 582 a une signification ?
Peut-être pour l’auteur. L’écrivain congolais Maxime N’Debeka a fait un poème du même titre. Dongala l’a utilisé. Je voulais que l’on retrouve l’image du prisonnier à qui l’on donne un numéro, c’est pour cela qu’il porte un tee-shirt et un short où cela est inscrit.
La pièce a-t-elle pu être jouée à Brazzaville ?
Oui, sans problèmes. Dongala est un auteur congolais vivant qui est représenté à Brazzaville. Je crois qu’au Congo, nous avons cette chance de rire de nous-mêmes sans trop d’hésitations !
Comparativement à d’autres pays, la littérature congolaise est d’une extraordinaire vivacité.
C’est vrai que l’activité culturelle et artistique au Congo est très dense, pour ce petit pays de près de 2 millions d’habitants. Mais elle souffre d’un problème de diffusion, que se soit dans le domaine de la littérature ou des arts scéniques. Brazzaville a un public, des lecteurs, des écrivains ; malheureusement la rencontre n’a pas lieu.
Le Congo a eu la chance d’être un pays d’Afrique centrale scolarisé à 100%. Le contact a été aisé avec les colonisateurs, ce qui n’a pas été le cas pour la RDC. Au Congo, les missionnaires n’ont pas rencontré une grande résistance, ce qui a permis aux Congolais d’être facilement et rapidement scolarisés. Ils en sont venus à s’exprimer en français sans que cela leur pose de difficultés.
Aujourd’hui, dans le contexte de l’après guerre, comment renaît la vie culturelle et comment se situe le théâtre ?
Les espaces culturels à Brazzaville étaient déjà un problème en temps de paix, cela s’est considérablement aggravé depuis ! Brazza avait dans les années 80 une trentaine de compagnies théâtrales, une cinquantaine de groupes de musique, cinq festivals. Nous avions des espaces culturels, on pouvait jouer dans les rues, au Centre culturel français, au Centre de formation et de recherche d’art dramatique et dans les quartiers. Depuis la guerre, il n’existe presque plus d’écoles, plus d’espaces culturels, et le CCF qui reste le mieux adapté à recevoir les productions artistiques n’a pas la capacité d’accueillir tout le monde.
Des associations culturelles sont en train de s’organiser pour faire renaître les quartiers. D’ici quelques mois, Brazzaville pourra revivre. Le Festival panafricain de la musique (Fespam) s’impose petit à petit à Brazza ; l’association Nouvel Art va reprendre avec le festival Expression 7 et l’association Tchicaya U Tam’si a ouvert pour les jeunes des espaces culturels. Le rendez vous qui hier n’avait pas lieu est en train de se préparer ! Le problème majeur du manque de lieux sera résolu du moment que les artistes congolais s’investiront dans la création d’espaces culturels.

///Article N° : 1954

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