Passi : « Il faut que le hip-hop prenne ses responsabilités »

Entretien de Anglade Amédée et Anne Bocandé avec Passi

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Avec Ère Afrique, Passi réunit des têtes d’affiches du continent pour un album ambiancé. De Manu Dibango à Naby en passant par ses acolytes du Bisso na Bisso, le rappeur franco-congolais revendique son panafricanisme. Rencontre avec un artiste, business man et parrain de la nouvelle édition de la [Quinzaine du hip-hop] en Île-de-France qui s’ouvre le 22 juin 2013, avec une place d’honneur aux artistes sud-africains et sénégalais.

Pourquoi parler de l’Afrique et pas des Afriques ?
Je ne parle pas que du Congo. Avec Bisso na Bisso j’ai déjà eu la chance d’être reconnu dans toute l’Afrique francophone. Avec Secteur A on faisait déjà des choses en Afrique. Bisso na Bisso a confirmé notre ancrage là-bas. J’ai fait des trucs au Congo, j’ai produit des artistes sénégalais, j’ai fait des choses en Cote d’Ivoire. Toute l’Afrique francophone je l’ai travaillé. Même si je suis fier de ma congolarité, avec Ère Afrique je pense à toute l’Afrique. Je suis un fervent militant du panafricanisme.
Comment est né cet album ?
Je l’ai préparé en même temps que mon album solo qui sortira après. Je rencontrais des artistes, et Ère Afrique est né. Ce projet a pris le devant. Peut-être aussi parce qu’on était dans une atmosphère où tout le monde avait tendance à tirer la gueule ; « c’est la crise, il n’y a pas de boulot, les maisons de disque ne prennent plus rien etc. ». Quand tu vas au bled tu prends une claque. Les gens ont moins et te donnent plus. La vie, la mort c’est plus proche. En Europe on dirait que tu ne peux pas mourir. Au bled ça peut arriver d’une minute à l’autre. Au bled le mec gagne moins que toi et va se battre pour te faire le meilleur repas de ta vie, sans parfois savoir s’il va pouvoir manger demain.
Je voulais mettre dans ce CD le côté humain africain. Avec Naby, on voyage au Sénégal. Avec Faly le son est plutôt électro et on rappe dessus en lingala. Manu Dibango m’a invité sur son album et donc il est venu sur le mien. Je lui ai demandé s’il voulait qu’on fasse un morceau pour faire la fête. Il m’a dit ; « non y’en a marre, je veux du message ».
Comment définiriez-vous cet album ?
C’est de l’afro-urbain, de l’afro-hip-hop. Un album de duos avec des artistes de tout le continent. C’est de la musique africaine, donc je l’ai voulu assez fun assez dansant. Si on résume on peut dire qu’il y a 30 % de morceaux dansants, 30 % de morceaux lovers parce qu’on est africain, on aime zouker, on aime le love et 30 % de morceaux conscients.
Fin mars vous avez également publié un livre Explications de textes aux éditions Fetjtaine. Pourquoi ?
Avec le rap, le hip-hop, nous avons créé une culture qui a influencé le monde, la France. Par exemple les baskets étaient des chaussures de voyous au début. Aujourd’hui tout le monde en porte. On retrouve du « hip-hop » chez Dior et toutes les grandes marques, alors qu’à l’époque on nous disait que ce mouvement allait vite disparaître. Actuellement toutes les grandes entreprises exploitent ce courant culturel, et on ne nous redonne pas nos lettres de noblesse.
C’est aussi de notre faute, nous, les pionniers du rap, parce qu’on n’a pas installé ce mouvement comme culture. On fait des livres aujourd’hui, c’est peut-être tard. On aurait dû en faire avant. Mais il reste des combats : des films à faire, une vraie émission de télévision sur les six grandes chaînes non pas pour intellectualiser le hip-hop mais savoir ce qu’il y a derrière cette culture.
Est-ce que c’est parce que le pouvoir économique a été plus important à un moment donné ?
Je vis de la musique, que je passe ou non à la radio. Et à moment donné, avec le recul que nous avons désormais, nous avons besoin d’aller plus loin. Il n’y a toujours pas de rappeurs employés par une maison de disque aujourd’hui. Comme je dis souvent, le champagne tu ne le fais pas n’importe où, tu le fais en champagne. Le rap, le hip-hop doit être fait par ceux qui aiment et connaissent cette culture. C’est ce qu’on a raté à un moment avec les IAM, les sages poètes de la rue et les autres. On aurait dû créer notre propre truc, se réunir. Il faut attendre trente ans de rap pour avoir les [Traces urban music Awards].
Qu’est ce que cela représente pour vous d’être parrain de la nouvelle édition de la Quinzaine du hip-hop en Île de France ?
Cela fait plus de vingt-cinq ans que je suis dans le hip-hop. J’assume mon ancienneté. Et puis cette année, c’est une édition spéciale Dakar. Cela colle avec ce que je fais en ce moment avec Ère Afrique. Vu ce qu’on représente dans l’industrie musicale, ça fait longtemps qu’on aurait dû avoir des Paris hip-hop et des Marseille hip-hop et des awards etc. On est à la bourre. Il faut que le hip-hop prenne ses responsabilités. C’est comme accepter d’être jury pour la Star Academy (ndrl : en 2007). On se plaint qu’il n’y ait pas de rap, pas de black sur TF1. Pour une fois qu’ils ouvrent la voie, faut assumer. Quand je regarde Puff Daddy avec son émission de télé réalité aux States depuis des années, et d’autres. Aux États unis cela fait partie du paysage. Il faut qu’on montre aussi que ce n’est pas parce qu’on vient du rap, de quartiers, qu’on est noir, qu’on ne va pas réussir. Pour la Star Academy, c’était facile pour moi. Avec les Dealers de zouk, on a fait cinq albums, avec une quarantaine d’artistes. Je les formais. Avec le secteur A, le Bisso na Bisso, ça fait des années que je travaille avec plein d’artistes que je conseille aussi.
Ce type de visibilité médiatique ou commerciale peut être critiqué par les tenants d’un hip-hop plus underground, plus « authentique » ?
Je sais ce que certains disent. Quand j’étais jeune j’étais le premier à dire, face au succès de MC Solar, que c’était trop light, que ça ne valait rien. Mais en grandissant j’ai compris que le fait qu’il marche, habitue l’acuité française au rythme du hip-hop. Et après tu vas peut-être découvrir Oxmo, Ntm etc. Chacun apporte une pierre à l’édifice. Après il faut de la maturité. Quand t’es « vénère » dans le quartier tu ne peux pas penser comme ça. Mais quand tu grandis, que tu fais des choses, que tu produis des artistes, tu es amené à penser autrement.
Quant à la question de l’underground, c’est une question franco-française. Aux États-Unis où le hip-hop est partout, tu ne peux plus penser comme ça. Au début le hip-hop était assigné aux banlieues, à l’immigration en France. Ça a changé. Maintenant le hip-hop est devenu guindé. Il est devenu plus fin, moins noir, moins sauvage, plus swag. Regarde dans la rue, les gens s’habillent hip-hop du mec de banlieues au petit du 16e.
Il y a une grosse récupération aujourd’hui. Et à un moment donné, il faut rendre à César ce qui est à César. C’est notre responsabilité à nous aussi.
Comment avez-vous réagi aux propos du ministre de l’intérieur, Emmanuel Valls, concernant le rap et les propos d’incitation à la violence contre l’État.
J’ai aussi fait le livreExplications de textes, pour que les politiques arrivent à décrypter ce qu’il y a derrière les textes de rap. Quand quelqu’un dit « fuck à la société », c’est parce qu’il est en marge de la société, qu’il n’a pas forcément de fenêtre de lumière à atteindre, de porte de sortie.
Il y a tout le temps des murs devant eux. Je pense que la politique de la ville depuis trente ans n’a pas été très exemplaire. Aux yeux des politiques, ces jeunes sont du quartier, « du 9.3 » après ils sont originaires de leur bled, et après seulement ils sont français. Alors que ce n’est pas vrai. La moitié n’a jamais été au bled. Ils sont français avant tout. Donc il faudrait que dans les discours des rappeurs et des politiques on arrive à arrêter de raconter des conneries.
Et quels sont vos projets sur le continent africain, notamment Brazzaville ?
J’ai un projet de monter une école de formation à l’audiovisuel. Pourquoi ? Parce que je sais qu’il y a plein d’élèves. Et qu’après quelques années de formation, tu montes une équipe de malades ! J’ai la chance d’avoir la double entrée : je suis franco-congolais ! Deux entrées valent mieux qu’une. Et souvent les politiques nous disent de choisir. Ce n’est pas vrai. J’ai les deux j’en profite. Tu crois que Bouygues, Bolloré et compagnie n’en profitent pas ? Je connais plein de blancs congolais qui profitent de leurs doubles entrées. Ils font du business de fous. L’avenir de la France est en Afrique. Une partie de son passé l’est déjà mais son avenir l’est aussi, différemment.

///Article N° : 11511

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