Nèfta poetry : Lyriquement libre

Nèfta poetry sur la scène de la poésie, Stéphanie Melyon-Reinette sur celle de la vie intellectuelle, cette femme refuse l’immobilisme et crée coûte que coûte pour relier le passé, si douloureux qu’il soit, à un avenir plus rayonnant. Ambassadrice du festival de poésie [cri de femme], à 32 ans, elle a publié un recueil et plusieurs ouvrages sociologiques. Elle sera au festival d’Avignon avec le spectacle Mousmée, une femme orchidée, qu’elle présente avec Gérald Toto et leur projet Melt in Motherland. Rencontre.

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Sur la petite scène de la galerie Goutte de terre au cœur de Paris, deux chaises hautes, un pupitre et une lumière tamisée. Nefta poetry et le musicien Gérald Toto prennent place. D’une voix suave, tour à tour sensuelle voire sexuelle, tour à tour sereine, enjouée ou grave, Nefta poetry rend hommage à la femme. Dans le spectacle Mousmée, une femme orchidée, elle déploie son regard de femme sur la femme. Une femme emplie d’universalisme et de particularités. Un partage de mots qu’elle incarne avec une scénographie, où elle lit puis danse.
Avec Gérald Toto, elle conclut deux semaines de festivités entre la France et la Guadeloupe dans le cadre du festival Cri de femmes dont Nèfta est l’ambassadrice depuis deux ans en France. Refusant toute étiquette, cette hyperactive à la voix posée de 32 ans, naviguant entre Paris et son île natale guadeloupéenne, n’accepte pas celle de féministe : « ce n’est pas un mouvement féministe au sens anti-phallique. il ne s’agit pas de diaboliser l’homme mais de dire que c’est ensemble que l’on fait des choses. »
C’est la raison pour laquelle elle se retrouve pleinement dans ce mouvement de femmes poètes né en République dominicaine. « Le festival est né de l’expérience personnelle de la présidente. Elle a eu un cancer de l’utérus. Elle a commencé à écrire pour exorciser la maladie, la mort. Elle s’est dit qu’il y avait sûrement d’autres femmes comme elle. Il s’agit de pousser la catharsis jusqu’à ce que ça devienne un échange. La poésie devient un soin mutuel. Elle a rencontré d’autres femmes à partir de son blog. Elle a découvert d’autres formes de douleurs tues. Elle s’est dit qu’il fallait qu’on entende ce cri de femmes. »
Un cri de femmes qui touche Nèfta profondément et qui la pousse à s’engager spontanément lorsque la présidente la contacte. « En tant que femme ce sont des choses que j’ai vues autour de moi, que j’ai vécu moi-même avec certains de mes compagnons. Pas à l’extrême heureusement, grâce à une famille très présente. Or, la caractéristique souvent des femmes en souffrance c’est l’isolement qu’il soit psychologique, mental ou familial. »

Les premiers mots de son texte « Décatissages », extrait de son recueil Ombres, résonnent alors :
Les femmes sont des mets carnés
Elles sont chair, sang, viande, et
Ossements, que les hommes anthropophages
Rongent, rognent, sucent ! Carnage !

Traitant dans ce poème les hommes tour à tour de « loups affamés et bourrus », « mufles », « buffles », elle se défend d’avoir un problème avec les hommes. « À la lecture du recueil, on m’a demandé si je n’aimais pas les hommes. Au contraire je les adore mais je dis des choses que beaucoup de femmes n’osent pas dire. »

Une démarche qu’elle assume aussi pour le spectacle Moussmée, une femme orchidée. Elle y parle de violence mais aussi du tabou de la sexualité, de manière frontale et crue, sans pour autant être dénué de lyrisme. « Je suis une femme libre, indépendante, qui vit sa sexualité. Même si être libérée pour moi n’est pas être libertine. Une femme peut être sensuelle mais c’est gênant qu’elle parle de sa sexualité, qu’elle l’assume. Certains hommes le vivent mal, car c’est une certaine prise de pouvoir de dire « je suis libre ». »
Son recueil Ombres, son engagement dans le festival Cri de femmes et le spectacle Mousmée une femme orchidée forment, pour Nèfta, un « même canevas ». Une même création. Un cheminement artistique et personnel. Toujours en construction, avec la musique et la voix de Gérald Toto qui l’accompagne depuis un peu plus d’un an. Ensemble ils forment « Melt in Motherland ». Une évidence pour lui d’allier sa musique aux mots de Nèfta : « Plutôt que d’asservir le texte au format musical c’est l’inverse qui se passe. Je travaille en texture, en évocation, en surlignance. Je prends attention à l’énergie délivrée par le texte et par la diction. »
C’est ainsi qu’ils créent leur espace d’expression de la poésie. Nèfta avoue avoir essayé les scènes slam, très diffuses, pour entendre de la poésie à l’heure actuelle. Mais elle ne s’y est pas retrouvée. « Le slam se vit sur scène alors que la poésie est d’abord dans un livre. Et puis j’ai cette impression que le slam reste trop proche du rap avec un besoin de revendications. »Alors le besoin de dire ses mots, de les faire sortir du livre, l’a amené à cette rencontre : « Avec Gérald j’ai trouvé l’aboutissement de ma quête. Il arrive vraiment à chaque fois à me dire ce qu’il voit, ce qu’il entend, ce qu’il sent dans mes textes. À la différence du slam, je voulais vraiment créer une alchimie avec la musique. » Une alchimie avec les cœurs, les corps et les mots, c’est le challenge qu’ils se sont donné. Sans oublier l’envie de dialoguer avec le monde. « J’ai traduit mes textes en anglais. C’est un beau challenge car nous tentons de rendre l’émotion première du texte écrit en français. L’anglais a une autre musicalité. Un texte ne peut jamais être traduit littéralement. »

Cette poète hyperactive n’est pas seulement artiste. Elle est aussi sociologue et partage son temps avec la formation et l’enseignement. Dans le privé, pour être plus libre de gérer son temps vis-à-vis de la création. Docteur es civilisation américaine, elle a publié un ouvrage dans la continuité de sa thèse Haïtiens à New York City – Entre Amérique Noire et Amérique Multiculturelle. (L’Harmattan, Coll. Minorités & Sociétés, 2009)
Plus facile aussi pour traiter des thématiques peu explorées par l’université française. « Je travaille en ce moment sur Les cahiers des anneaux de la mémoire. J’ai organisé un séminaire sur l’association [Les anneaux de la mémoire]. Je codirige en ce moment une revue sur la Créolité dans les Antilles françaises au sens glissantien du terme. Au-delà de la langue, il s’agit de dire que tout homme est créole et d’étudier comment se sont manifestées ces créolisations. » Ces thématiques sur l’identité, la créolité et l’héritage de l’esclavage des sociétés antillaises se retrouvent également dans son recueil Ombres à l’instar du texte « Les Maux dire »
Laissons donc la douleur s’extravaser
Ne laissons pas la rancœur métastaser
Je voudrais les haïr, les maux dire
Mais il ne faut pas les maudire,
Pour ne plus s’entre-haïr,
Ou laisser nos espoirs rancir
Amollir l’ire qui en obsessionnel délire
Grève nos rêves de priser l’avenir

Au-delà de cette histoire de l’esclavage, Stéphanie Melyon-Reinette, est héritière d’une histoire familiale traversée par les vicissitudes de l’histoire guadeloupéenne. Son père est haut fonctionnaire d’Etat. Son oncle, Luc Reinette, est un des leaders des mouvements indépendantistes antillais. Son grand-père paternel a, quant à lui, vécu en Algérie où il était enseignant pour la France. Une histoire qu’elle découvre petit à petit. « Il a fallu qu’une étudiante de l’INA vienne dans notre famille pour que les paroles se délient. Parfois il faut passer par ailleurs pour revenir. Elle faisait un mémoire documentaire sur l’histoire de mon oncle. Sinon je crois qu’on n’en aurait jamais parlé. Il a fallu tout ce cheminement pour qu’enfin je sache ce que j’ai aussi à transmettre. »
Elle veut désormais travailler sur cette histoire antillaise, qui est la sienne. « Par exemple travailler sur les mouvements indépendantistes aux Antilles. La départementalisation, c’est 1946 ! Ce n’est pas si loin. Le contexte mondial était différent ; on était dans des processus d’indépendance partout. Et la Martinique, la Guadeloupe sont rentrés là-dedans. J’ai 32 ans, il y a aussi une maturation, je me dis que c’est peut-être le moment. » Mais elle doute de la volonté de la France de soutenir financièrement ce genre de recherches, qui n’entre pas ou peu dans les axes des laboratoires universitaires. Son livre sur le marronnage a été publié par Cambridge University. (Marronnage and Arts – Revolts in Bodies and Voices [CSP, 2012]) Mais loin de se morfondre, Stéphanie choisit la liberté de dire pour construire demain. Elle prend le parti de l’avenir. « Le but est de faire avancer la société en la questionnant. J’ai eu le déclic lorsque mon grand père est mort en 2008. Un grand père qui avait vécu en Algérie, très fier de sa francité. Quand il est mort je me suis dit, à l’instar du proverbe, « quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ». Il y a un problème de transmission chez nous entre les générations. On est en train de perdre notre histoire. »
Pour elle, le problème de la transmission de l’histoire aux Antilles se réfère, entre autres choses, à l’omniprésence de la mémoire de l’esclavage ; « On dit qu’on ne transmet pas l’esclavage. mais ce n’est pas vrai. On a l’impression d’avoir des chaînes dans la tête parfois tellement on parle de l’esclavage. On n’est plus en esclavage aujourd’hui, sauf de la consommation. On est libre de penser de s’organiser et c’est ce qu’il faut faire ! »
Et de conclure, lors d’une performance le jour de la commémoration de la mort d’Aimé Césaire, « La créolité est plus grande que nos îles »

Rendez-vous :
11 juillet 2013. Théâtre de la Salamandre. Avignon.
10 août 2013, World Love Fest, Jamaica, Trelawny Stadium, Florence Hall, Falmouth, Trelawny, Jamaica.

///Article N° : 11512

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