Bienvenue « rue de la joie »

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La chronique de l’écrivain camerounais Marcel Zang durant son voyage au pays natal.

Il est 19h28, heure locale. L’avion d’Air France effectue une ultime manœuvre et se reçoit par à-coups sur la piste de l’aéroport de Nsimalene-Yaoundé, au cœur de l’Afrique équatoriale. Chez moi. Je suis enfin chez moi, au Cameroun, parmi les miens, après tant d’années passées en France. L’air est lourd, humide ; il fait cependant moins chaud que je ne m’y attendais. « Hé, con ! Attendez d’être à Douala et vous me direz… Une vraie fournaise d’enfer. Yaoundé à côté c’est du cassoulet », lance en riant une voix à l’accent toulousain. Je me retourne. Un groupe de Blancs. Quelques visages, bien peu en fait, suffisamment en tout cas pour donner plus d’intensité au noir environnant ; car du noir il y en a, et des corps noirs, et des visages noirs, des présences noires, des noirs, du noir ; et partout dans le monde, depuis l’aube de l’humanité ; mais faut dire qu’une telle concentration de Noirs m’est inhabituelle, captivante. Fasciné, je suis. Face à ce plein, ce plomb, cette unité. Je regarde, j’avance, me retourne, m’immobilise, m’imbibe, l’on me pousse, j’avance, m’emplis les yeux, à tout prendre, je bois, jusqu’à la lie, j’avance, m’approche. Je m’arrête et souris. Je souris à leur masse, à leur présence, à leur densité, à leur dominance, je souris à leurs couleurs, à leur absence, à leur peau, au noir soyeux de leur peau, à leur inaltérable fermeté, à leurs formes, à leur chaleur, à leur transpiration, à leur âpre et âcre odeur, je souris à leur force, à leur intelligence, à leur débrouillardise, à leur nudité, à leur liberté, à leur générosité, à leur accent, à leurs rires, à leurs joies, à leurs douleurs, à leur absence d’accent, à leurs colères, à leur allure, à leur accoutrement, à leur félinité, à leur aisance corporelle, à leur musique, à leur nonchalance, à leur relâchement, à leur naturel, à leurs grossièretés, à leur bagout, à leur si lointaine et nostalgique proximité… Je souris et j’envie.
Alors je m’avance, m’approche. Pour étreindre le noir, ce noir, les embrasser, me diluer, et ranger mes oripeaux d’étranger, de nègre, de bamboula, d’immigré, d’homme de couleur… d’exilé. Je suis des leurs, ce sont les miens, mes frères, mes sœurs, mes enfants, mes parents, mes premières et dernières amours. Reprenez-moi. Je me sens heureux. Je soulève. Je découvre. Je frétille. Je jubile. Je frissonne. Je tremble. Alors me monte une danse, de la joie, une pointe, de l’angoisse, une envie, de l’amour, des élans, le besoin de me prosterner, de m’allonger, de m’abandonner, me reposer, et au plus profond de ce noir tant refoulé, haï, piétiné, y poser ma joue, mon fardeau, mon épuisement, y essuyer mes larmes, mes regrets, y dissoudre mes peurs, mes blessures, et frotter mon cœur et mon corps meurtris au baume de ces épaules, de ces muscles, de ces mamelles, de ces bas-ventres crépus, en sueur, et de ces haleines ancestrales, les respirer. Du velours. J’aime le noir. Ce passage vers le vide, vers le nu, la connaissance. L’origine. L’unité primordiale. Le lieu de la délivrance du monde. L’élan vers la liberté. Vers le retour.
Longtemps j’ai croisé des Noirs aux quatre coins du monde, des Africains, des Antillais, des Américains, des Européens, des Indiens, des Orientaux, des Esquimaux et tant d’autres. Des inconnus. A mon approche, quelquefois et même souvent, venait une lueur de reconnaissance, naissait un signe de connivence, un regard, un salut, un sourire… un réconfort, mais aussi parfois de la gêne. Je ne me suis jamais vraiment posé la question, tant cela me paraissait naturel, le naturel que donne l’habitude ; même si au fond, il me semblait comprendre que ce mystérieux et étrange lien de solidarité était le fruit d’une commune sensibilité de la mémoire et du cœur, tissé d’exil, d’épines et de sang, d’un sang, le sang du silence, le sang du rejet et de la souffrance, le sang de l’Histoire, le sang des origines et des commencements et de toutes choses et de la civilisation, le sang d’Isis, d’Osiris et des vierges noires, le sang de l’aigle et de la couronne envolée, le sang du lion, de la gloire et de la déchéance, le sang du détournement et de la falsification, le sang de la copulation et du viol, le sang de la langue et de sa soumission, le sang de la sainte foutue Eglise et de la sainte Bible, le sang de la déportation, le sang de l’esclavage et de la traite transatlantique et transsaharienne, le sang de la dispersion et de l’Holocauste, le sang de la révolte et de la résistance, le sang de la rapine, du gangstérisme, le sang de l’exploitation et de l’oppression, le sang de l’aliénation et de la contamination des valeurs, le sang de la revanche et du règlement de comptes, le sang de la discrimination et du bannissement dû à la couleur de peau, à ce noir, à cette couleur des ténèbres, de l’inconnu, source de toute angoisse et de l’effroi archaïque.
Il me revient ainsi qu’à Nantes où j’habite, au lendemain de l’élection de Barack Obama à la présidence des Etats-Unis, je n’ai cessé d’être salué avec force sourires par des Noirs inconnus dans la rue, marchant sur coussins d’air, confondus, hommes et femmes, jeunes et vieux, frères et sœurs, si nous allions, allons ! allons ! et ainsi tout au long de mes déplacements et des jours qui ont suivi ; même s’il est vrai que beaucoup d’entre eux ont eu à déchanter depuis – ce qui ne change rien à l’affaire. Les rêves sont l’essence de la réalité. Mais ici, au Cameroun, à l’aéroport de Nsimalene-Yaoundé, il en est tout autrement en ce grand soir de retour au pays natal. Dans les couloirs, dans le hall, dans les files d’attente, aux guichets, j’ai beau m’approcher, tendre les mains, saluer, envoyer des sourires, ouvrir grands les yeux, les bras, distribuer des œillades, engager une conversation, frétiller, me retourner, les tirer par la manche, rien n’y fait ; tous semblent occupés ailleurs, non pas pressés comme en Europe mais simplement à leur affaire, presque indifférents à ces marques d’attention et d’affection ; presque surpris par ce qu’ils finissent par prendre pour un malentendu ; presque embarrassés par tant d’offre et de sollicitation, ou me considérant avec curiosité, voire avec ce sourire d’indulgence destiné aux gâteux ou aux doux illuminés, quand ils ne me prennent tout simplement pas pour un original ou un dérangé du citron. Il faut tout de même dire que ce sont encore pour la plupart des employés de l’aéroport, des agents de contrôle et de sécurité, mais aussi et surtout des passagers en provenance de l’étranger, autrement dit pour ces derniers, peut-être des transfuges comme moi – ce qui au vrai n’est pas tout à fait mon cas, ni sans doute le leur.
N’ayant pu dans l’urgence mettre à jour mon passeport à l’ambassade du Cameroun à Paris – ce qui demandait deux à trois mois – c’est donc un laissez-passer que je présente au contrôle. Un aller simple. Pour les obsèques de ma mère, décédée quelques jours plus tôt et quarante ans après mon père. Les formalités accomplies, je m’empare d’un chariot et attends mes bagages aux pieds du tapis roulant, tout en jouant des coudes. Mes deux valises sont bien là ; manque à l’appel un sac contenant des effets précieux. Je m’informe. L’on me dirige finalement vers le comptoir des réclamations, où m’ont déjà précédé de nombreux passagers. Je décide de prendre mon mal en patience. « Monsieur Zang… » Je me retourne et tombe sur un large sourire brandi par le plus long des deux hommes qui me tendent la main. Des Noirs, des Africains, des Camerounais, des vrais gars du coin. Ça se voit. Je m’empresse de les saluer en leur rendant leur sourire. « Vous avez fait un bon voyage ? » Oui, oui… enfin, non. C’est qu’il me manque un sac ; on m’a dit de faire une réclamation ici. « Ne vous inquiétez pas, ça va s’arranger, ça arrive souvent ; vous le recevrez sûrement par le prochain vol d’Air France. » Ah ! Tant mieux… Mais on m’a quand même dit de faire une réclamation. Le problème c’est qu’il faut attendre, avec tout ce monde. Et là il a un rire, un petit rire rassurant, un rire bien de chez nous. « On va arranger ça tout de suite, c’est rien. Notre cousin connait un des responsables derrière le comptoir, c’est quelqu’un de chez nous. » De chez nous… Une expression qui m’emporte, après l’avoir tant abhorrée ailleurs et notamment en France ; mais je me rends soudain compte qu’il vient de me parler dans ma langue maternelle, en fong, me semble-t-il ; une langue que je ne parle pas, mais que je comprends un peu. Une bouffée de chaleur m’envahit. L’émotion. Alors je lui demande s’il a vu mon frère Rince, venu m’accueillir. Il hoche la tête. « On est ensemble. Il n’a pas pu entrer, il nous attend de l’autre côté », dit-il en désignant au loin les barrières de sécurité derrière lesquelles est massé le public. Rince c’est mon petit frère, toujours présent, fidèle au poste. C’est un dur à cuire, un revenant à qui on ne la fait pas et un enragé sous ses airs mutiques, endormis. Nous étions huit frères et sœurs, deux garçons sont morts, les autres vivent à l’étranger ; seul Rince, le tout dernier, est resté au pays. Jamais mis les pieds en Europe. Gardien du temple. Moi je suis l’aîné des enfants. « Donnez-lui votre passeport. » Comment ? « Oui, donnez au cousin votre passeport et les papiers pour qu’il s’occupe de la réclamation. » Je remets aussitôt à l’homme mon vieux passeport contenant divers documents. Il n’a pourtant pas l’air d’avancer plus vite que les autres. Un doute s’insinue… Et soudain je comprends. « Allez, vite, vite… Mon passeport ou je te tranche la gorge, connard ! » Ma voix a claqué, faisant pivoter les personnes présentes. Le temps de jeter un œil à mon passeport, les deux loustics ont déjà disparu, emportant tout le contenu. Mais miracle et manque de chance pour eux, mon titre de séjour en France est resté coincé entre les feuillets du passeport – un document qui vaut cher au marché noir. Ouf ! Finalement pas grand-chose de perdu. Mais je reste un moment sous le choc.
Les dépositions faites, et encore assez secoué, je retrouve mon frère Rince de l’autre côté des barrières, dans le hall de l’aéroport. Nous nous embrassons. Toujours égal à lui-même, je veux dire ressemblant aux diverses photos reçues, maigre, noueux, le visage osseux, clouteux, le regard inexpressif, le teint clair. Une gueule de tueur. Mais un gars honnête. Je lui raconte tout, et aussi le manque d’entrain des policiers. « Te fatigue pas, ils sont de mèche. Tous des mendiants ! » lâche-t-il, méprisant, du coin des lèvres. J’hésite à comprendre. Je lui brosse un portrait des deux hommes. Il ne dit rien, mais je sens monter sa frustration tandis que son regard louche de tous côtés, écartant au passage les refourgueurs de francs CFA brandissant leurs billets en échange des Euros. Nous débouchons à l’extérieur avec le chariot. Des lumières scintillent dans la nuit. Il fait frais, il y a du monde, et que des noirs, des noirs… J’aimerais leur parler, les sentir, les entendre. Mais soudain Rince me dit de l’attendre, de ne pas bouger, de ne parler à personne, qu’il a une petite course à faire. A peine a-t-il disparu de sa démarche simiesque que je me fais aborder par trois jeunes gens. Ils ont des têtes sympas, habitent à Yaoundé et sont originaires de Zoétéle (« L’éléphant debout »), non loin de mon village natal, Nyabibété – du moins c’est ce qu’ils me disent. Nos échanges vont bon train. Je veux tout savoir, et d’eux, et du Cameroun. Et les voici me réapprenant les paroles de l’hymne nationale : « Ô Cameroun, berceau de nos ancêtres… lalalalalalala… », et nous voilà en zélés patriotes chantant sous quelques applaudissements et des regards perplexes. Je finis par fléchir et décide de leur payer à boire. Trois bières. A la santé de ma mère décédée. Les trois jeunes gens disparaissent aussitôt à l’angle du bâtiment, tout en lançant des « papa Zang paye à boire ! » – ce qui me crispe les lèvres d’un sourire, ne m’étant jamais vu ni l’âme ni la gueule d’un « papa ». Je n’ai guère le temps de m’attarder sur l’absence prolongée de Rince qu’ils sont déjà de retour, pas seuls, mais accompagnés d’un groupe bruyant d’une dizaine de personnes. « Merci, papa Zang. Ça y est, nous avons bu les bières pour ta mère », me lancent les trois jeunes gens. La formule et le ton me gênent quelque peu, sans trop savoir pourquoi ; et tout en leur trouvant la descente bien rapide, je sors mon porte-monnaie, puis me rappelle soudain que je ne dispose que des Euros. Je le leur dis. Qu’à cela ne tienne ! Une calculette est vite sortie. « 15000 francs CFA… Ça fait environ 25 euros ! » m’annoncent-ils. Je sursaute. Même si je ne connais pas le Cameroun, encore moins les prix pratiqués, je trouve tout de même la note salée, surtout pour trois bières. Je leur fais part de mon étonnement et leur propose de revoir leurs calculs. C’est alors qu’une femme maigre en boubou traverse le groupe, telle une diablesse de sa boite, et glapit, tresses au vent : « Quoi ?! Au revoir quels calculs ? Ils m’ont vidé un casier de bière et vous me parlez d’au revoir ? Ici, chez nous, quand on offre à boire, on paye avant de dire au revoir. Et c’est 15000 francs, un point c’est tout. »Je comprends que je suis tombé dans un traquenard. Mon sang ne fait qu’un tour. J’ai offert trois bières et je payerai pour trois bières, qu’on monte ou qu’on descende, je leur dis en tenant fermement le chariot portant mes valises. Le ton monte, menace, ça crie, se bouscule, la confusion s’installe, quelques-uns font mine d’intervenir pour calmer les autres, cependant que la femme en boubou hurle en brandissant, pour preuve, les capsules de bière « encore toute chaudes ». Poursuivi par la meute, j’entraîne le chariot derrière moi pour prendre à témoin deux policiers faisant leur ronde, qui me répondent qu’ils ne peuvent guère se prononcer, n’ayant pas été présents au commencement des faits. J’enrage et décide de faire face. Et c’est à ce moment qu’apparaît mon frère Rince.
Soulagé de le voir arriver, je lui livre ma version des faits. Elle est aussitôt contestée par le groupe, surtout par la femme en boubou – qui écume, crie, tape du pied, agite les bras, prend le ciel à témoin, brandit à nouveau les capsules de bière « encore toutes chaudes » et évoque sa ruine si on ne lui remet pas ses 15000 francs sur-le-champ. Ce qui n’a pas l’air d’émouvoir Rince, qui se tourne vers les trois jeunes gens à qui j’ai offert les bières : « Petits, sachez que ce monsieur c’est mon grand frère ; et comme vous le voyez vous-mêmes, ce n’est pas un blanc ni même un « Mougou » (bonne pâte de pigeon) ; il est juste venu pour l’enterrement de notre mère et il repart, alors il ne faut pas l’ennuyer pour ça. Et puis vous connaissez sûrement le grand Bicock et vous le respectez ; Bicock me respecte et moi aussi je le respecte, tout comme je respecte beaucoup mon grand frère. Alors faîtes un effort et respectez aussi mon grand frère… si vous respectez Bicock et si vous vous respectez. » Ce tortueux syllogisme semble produire son effet. Les jeunes gens ruminent la chose, puis : « Tonton, tu parles bien et on te respecte, il n’y a pas de problème. Nous, toute la vérité qu’on sait c’est que papa Zang nous a offert à boire et nous on a bu, le reste ne nous regarde pas. Ce n’est pas nous qui vendons la bière, c’est cette femme. » Rince émet un sourire, si on peut appeler ça un sourire, et porte la main à la poche. « Donc on est bien d’accord. Vous étiez trois, il a offert trois bières et comme il est gentil parce que notre mère doit être enterrée, il paye ces trois bières. Ce n’est pas compliqué. La bouteille de bière coûte 700 francs au quartier, et comme nous sommes à l’aéroport on peut aller jusqu’à 1000 francs parce que notre mère est morte. Ce qui fait 3000 francs. Les voici. »
Celui qui paraît être le chef de la bande se saisit des billets en silence sous les regards attentifs. Les yeux baissés, il considère un instant les billets. La tension est palpable. Rince lui tend ensuite la main, qu’il finit par serrer, comme à contrecœur. Puis nous nous éloignons rapidement avec le chariot de bagages. Mais la femme en boubou ne l’entend pas ainsi. Elle gifle le chef de bande et lui flanque un coup de pied, en l’insultant : « Akout ! Akout !… (Idiot ! Idiot !…) Qui c’est qui va me payer maintenant mon casier de bière ? Hein ? Dis-moi… Toute la bière qui a été bue… 15000 francs ! C’est vous qui allez me rembourser ? Vous n’êtes tous que des femmes, vous n’avez rien entre les jambes, vous me dégoûtez. » Puis elle se lance à notre poursuite, telle une furie. « Bandits ! Voyous ! Voleurs ! Feymen ! (escrocs de haute volée)… Vous allez me donner mon argent… mes 15000 francs… Vous ne vous en tirerez pas ainsi… Tout mon casier de bière… Et toutes ces capsules de bière, vous pensez que c’est moi qui les ai pondues ? Hein ? Répondez !… Vous voulez me ruiner ? C’est vous qui allez me trouver un autre travail ? Vous n’avez donc pas honte ? Faire ça à une pauvre femme, à une mère de famille… Dieu vous regarde, et vous finirez en enfer. Espèce de voyous ! Vauriens ! Ordures !… Je veux mon argent, mes 15000 francs. » Elle continue de vociférer, courbée en avant, les poings fermés, le visage crispé, à cinq pas de notre véhicule, tandis que Rince finit d’en charger l’arrière avec les deux valises. « Vous allez me donner mes 15000 francs aujourd’hui ou vous allez chier votre mère », crache-t-elle à nouveau. « Tais-toi, sorcière ! Fous le camp ! Va trouver tes yeux », lui lance Rince. Un instant interloquée, elle se reprend et balance une poignée de capsules contre la voiture en hurlant : « Elan noua zout ! (Trou du cul !) Il faudra me tuer cette nuit, parce que je veux mon argent. » Alors, d’une voix posée, Rince lui dit : « Tu n’aurais pas dû faire ça. Parce que si demain matin je remarque une petite égratignure sur ma carrosserie toute neuve, même faite par un moustique, je reviens te voir avec un jerricane d’essence. » Puis nous démarrons sur les chapeaux de roue. Mais c’est sans compter sur la détermination de la femme, qui s’accroche à la portière arrière. Elle est traînée sur quelques mètres et projetée sur le bas-côté par un brusque coup de volant. Nous sommes cependant obligés de nous arrêter à la barrière de péage du parking. La femme en profite pour se relever et courir vers nous en poussant de longs cris rauques. Dans le même temps je vois Rince descendre calmement du véhicule, ouvrir le coffre et en sortir un cric. Il s’avance ensuite vers la femme. Je vois les deux formes se découper dans la nuit, à la lueur des lampadaires, et aller à la rencontre l’un de l’autre comme pour une étreinte amoureuse. Je vois les deux silhouettes se rapprocher, tandis que les cris de la femme ne cessent de monter. Je vois le dos de Rince et son bras droit qui pend, un bras droit anormalement plus long que l’autre, sûrement le bras qui tient le cric. Soudain gêné par les phares d’une automobile, je ne vois plus la femme, je ne l’entends plus ; j’ai aussi perdu de vue le dos de Rince, et à la place c’est maintenant son visage que je vois et dont les traits se précisent peu à peu à la lumière grossissante. Il me semble percevoir une lueur sauvage dans son regard. J’entends ensuite le coffre de la voiture se refermer, puis je vois Rince s’installer au volant à mes côtés. Il a un sourire goguenard. Un ricanement. « Tu as vu ? Tu parles qu’elle voulait mourir ! De la comédie, tout ça ! Dès qu’elle m’a vu venir, elle a détalé comme une chèvre. » Je me retourne et regarde par la vitre arrière ; je scrute la voie, les alentours ; je ne vois rien bouger, ni au près ni au loin. Je regarde mon petit frère Rince. Il a l’air détendu. Et c’est avec la bouche sèche et un chat dans la gorge que je lui demande si la femme est bien partie. « Bien sûr qu’elle est partie ! Ne t’en fais donc pas pour elle, ce n’est pas une folle ; elle a fait son numéro habituel pensant que ça allait marcher avec moi, puis elle s’est cassée quand elle a vu le feu rouge. C’est ça le problème ici, au Cameroun, c’est que ça manque de feux rouges ; des feux de signalisation il n’y en a pas dans les rues, même pas à Yaoundé la capitale du pays, alors c’est le bordel assuré et c’est à celui qui se croira le plus malin pour entuber l’autre, vu qu’il n’y a rien à craindre. Pas de feux de signalisation et pas de trottoirs, ça te dit tout. Bref, pas de ligne à franchir, pas de punition. C’est le laxisme à plein temps, insupportable à la fin. Tu verras toi-même. Une bonne circulation c’est primordial. »
Nous roulons maintenant sur la route qui mène en ville. La réflexion de Rince concernant les feux rouges me laisse perplexe. Quarante ans plus tôt, quand je me trouvais encore au Cameroun, il y avait pourtant des feux et des panneaux de signalisation routière ; je m’en souviens bien, d’autant que je conduisais déjà à cette époque les voitures de mon père que « j’empruntais » pendant son sommeil pour de longues virées nocturnes avec des copains. Que s’est-il donc passé depuis ? Il me revient une conversation à Paris où un ami soutenait que la situation actuelle du Cameroun n’était ni plus ni moins que le résultat de vingt ans d’ajustements structurels imposés par le FMI (Front monétaire international) et la Banque mondiale. « On n’échappe pas sans dégâts à de telles mesures, et ça demande du temps pour réparer tout ça », disait-il. Cette explication suffisait-elle à rendre compte du marasme où semblait se complaire le Cameroun et que me décrivait Rince ? Et c’est ainsi qu’on m’avait aussi rapporté que Sepp Blatter, le puissant président de la FIFA (Fédération internationale de football), avait fait part de son étonnement et de sa déception lors de sa première visite au Cameroun, à Yaoundé ; il n’avait pas voulu y séjourner plus de quatre heures, chrono en main, jugeant l’air irrespirable et l’impression de se retrouver en pleine forêt. Sur le moment je m’étais dit que c’était sûrement et encore une de ces histoires à la camerounaise.
Tandis que la voiture fonce vers la ville, sous la conduite de Rince, j’aperçois de chaque côté, surtout du côté gauche, des belles demeures, des villas cossues à l’architecture grecque pour la plupart, retranchées derrière des hautes grilles ou des haies fleuries. « Les riches viennent maintenant construire ici, un peu hors de la ville », m’explique Rince. Presque toutes ces maisons sont protégées par des gardes en civil ou en uniforme. « Tu sais, à l’aéroport, quand je te disais de ne parler à personne ce n’est pas pour rien. Je sais comment ça se passe. Tu ne les connais pas, mais moi je les connais. A la moindre ouverture, au moindre doigt, ils ne te lâchent plus tant qu’ils ne t’ont pas dépouillé entièrement. Ils sont fourrés tous les jours à l’aéroport et guettent les pigeons, c’est leur travail ; et beaucoup sont en cheville avec les employés et la police. C’est parfois toute une organisation, de la petite crapule à l’extérieur qui cherche à t’aider à celui qui te pèse tes bagages dans le hall jusqu’au plus haut. Que des escrocs, des escrocs… Le moindre centime est bon à prendre, à voler. Tu ne peux te fier à personne, je dis bien à personne, même pas à la femme au quartier qui cherchera à te vendre du poisson braisé pourri si elle s’aperçoit qu’elle a affaire à un « mougou ». Ce n’est que le fric et l’intérêt qui comptent, qui font loi, il n’y a pas de justice ; et tout est bon pour ça, jusqu’à tuer père et mère, à vendre ses enfants et ses fesses, à nourrir une tribu de marabouts et de sorciers. Tous des voleurs, des pédés et des corrompus… de bas en haut. Tu as déjà vu un pays où ce sont les fonctionnaires, les hommes politiques et les ministres qui sont les plus riches ? Ça n’existe qu’au Cameroun. Leurs salaires ça leur sert juste à se torcher le cul, pour te dire qu’ils n’en ont pas besoin. Des gangsters. En matière de banditisme s’il n’y a que le Nigeria qui nous bat, pour ce qui est de la corruption nous les tapons de loin. Faut pas chercher, le Cameroun c’est ça maintenant. Tu verras que je n’invente rien, je connais les Camerounais. C’est dommage parce qu’ils ne sont pas bêtes, loin de là. Pour dire vrai, c’est même les meilleurs en Afrique. » Rince ne se rend peut-être pas compte, mais ses déclarations me plombent un peu le moral et mes illusions. Cela en fait un peu trop tout d’un coup. Je ne cherche même pas à savoir s’il a raison ou tort, tout ce que je veux c’est jouir de mon retour au pays après quarante ans, sans aprioris, avec un regard neuf, un regard à zéro. C’est un moment précieux, car je ne le revivrai plus jamais. La première fois ne revient pas.
Nous entrons dans les faubourgs de la ville. L’angoisse qui avait commencé à m’étreindre s’évanouit. Un frisson d’excitation me parcourt. Je gigote sur mon siège. Je me sens de nouveau bien, le regard avide, les narines palpitantes. Il y a du monde partout, dans la rue, tout le long de la rue, à gauche, à droite, en haut, en bas, de travers, sur la tête, entre les voitures, les taxis, les motos, les maisons, les cabanes, les étals, les échoppes. Et des noirs, des noirs… Encore, toujours. C’est un moment rare… une fiction. Et j’ai la chance et le privilège de vivre cette fiction en direct, de plain-pied. L’impression de me trouver sur la planète Mars. J’ai la tête penchée au-dehors et ne veux rien perdre de toutes ces odeurs, ces bruits, ces couleurs nocturnes, ces formes, ces mouvements, cette énergie… cette beauté. Effectivement, je ne vois pas de feux de circulation, pas de trottoirs, peu de lampadaires ; et les véhicules donnent l’impression de se grimper les uns sur les autres, se mesurant, se provoquant, se frôlant, se toisant, se hélant, s’insultant, se balançant des vannes, des rires, des menaces, des bras d’honneur, et dans toutes les positions, tout cela dans un sidérant va-et-vient. Un véritable foutoir. Un baisodrome. Le kamasoutra. Et c’est vrai, l’air semble charrier des odeurs et des images de fornication. Les piétons ne sont pas en reste, nonchalants, insouciants, les jambes et les chevilles sans cesse rasées par les roues et les pare-chocs des automobiles lancées à vive allure. La rue semble leur appartenir. C’est miracle qu’il n’y ait pas plus d’accidents et d’éclopés. Quant aux filles que j’entrevois… Elles sont splendides. De vraies sirènes. Parfois pieds nus et en haillons. La taille fine, un derrière épanoui et tendu comme un arc, un port de tête gracieux, élastique, hautain. Jamais vu autant de jolies filles au mètre carré – à croire que ce sont les plus moches noires qui se retrouvent en France, une manière de justice. Je pense soudain à des boites d’allumettes, j’ai besoin d’une boite d’allumettes pour une cigarette, vite ! Une boite d’allumettes, Rince, arrête-toi devant cette charmante échoppe, devant cette vieille dame, je prétexte. Bonjour madame, pourrais-je avoir une boite d’allumettes, s’il vous plait ? Oh, merci. Pourriez-vous me dire un mot, juste quelques mots ? Oh, merci, c’est délicieux, vous êtes un amour. Je vous souhaite une bonne soirée, madame. Tu as vu comment elle m’a parlé ? Je ne réussis pas à décrypter la moue que produit Rince, mais il m’apprendra plus tard qu’ici, au Cameroun, plus tu es poli, plus tu es correct et honnête, plus on te prend pour un « mougou » ; d’ailleurs c’est aussi par cette politesse qu’on repère les « benguistes » (de bengué ; Africains vivant en France, à l’Etranger), autrement dit des proies faciles. Je fais craquer une allumette et remarque que la boite est à moitié vide. Je le dis à Rince – qui éclate de rire. J’aime beaucoup mon petit frère. Il a l’air comme ça, coriace, inflexible, cynique, brutal et tout, mais c’est un chic gars, vraiment droit, honnête et sensible. C’est simplement qu’il en a subi et vu de toutes les couleurs, croisé plusieurs fois l’enfer et échappé à la mort. Il bosse dur et s’occupe exemplairement de sa petite famille et de l’éducation de ses enfants qui effectuent tous un parcours remarquable dans leurs études.
Rince décide de faire un crochet au quartier La Briquèterie pour se pourvoir en « kirishi » (viande séchée), venu tout droit du Nord-Cameroun. Nous en profitons pour déguster quelques « cinquante-cinquante », une des spécialités du coin, une variante de « soyas » (brochettes de bœuf) ; nous les mangeons assis sur des cageots en bois au bord d’une rue animée nappée de fumée et d’odeurs de grillade. Il fait nuit, mais l’on se croirait en plein jour. Un immense marché en pleine nuit. Nous nous arrêtons ensuite chez une vieille dame pour récupérer un délicieux plat de vipères, puis direction le quartier Essos où résidait ma mère. Et c’est en remontant la rue principale sur près de deux kilomètres et en voyant la succession de bars bondés d’où s’échappent une musique tonitruante et des corps noirs coupés décalés par le rythme et la bière que je comprends pourquoi l’endroit s’appelle « rue de la joie ». (À suivre)

Yaoundé, le 20 mai 2013///Article N° : 11510

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© Marcel Zang





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