Par-delà le blanc et le noir

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 » Il fait noir dehors, Jack « *. Il est des langues qui oppressent et tuent, aussi sûrement qu’un rythme inexistant ou un simple déplacement de mot dans une phrase. Oui… l’art est difficile ; et toujours dangereux, sinon impossible, de s’exprimer. Qui veut parler souvent ne le peut. Qui cherche à parler devrait avant s’y arrêter. Et qui parle s’expose, et parfois à la mort. Car si le langage est un canon facile, qui se donne au premier venu, il n’est jamais innocent et peut fatal se révéler. Comme un filtre, il s’insinue, transporte et lie, vous tend un bassinet et l’endroit où apposer votre signature ; sans retour, vous voici pris, engagé, compromis. Dès lors, l’histoire qui commence – votre propre histoire – ne vous appartient plus, tout en vous signalant sans cesse. Cette éviction, dite par ailleurs aliénation, est le prix d’une carte d’identité, carte de sécurité, prix à payer pour bénéficier du confort et de la protection d’une famille, accéder au monde du langage, et ainsi disposer d’un attirail de signes, de référents, de règles. Tant il est vrai que toute langue est productrice de conscience, fabricante de structures et de catégories d’intellection, et en corrélation avec la nature, conditionne l’esprit, le caractère, le mode de vie, détermine la représentation du monde, des manières de penser, de voir, de sentir, d’utiliser l’espace, le temps. Vertu et vice. Pouvoir de la langue. Pouvoir de coercition et de libération. D’aveuglement et de clairvoyance. De vie et de mort. Pouvoir de création. Pouvoir constitutif.
Ainsi, parler une langue, c’est corps et âme s’engager – langue première -, c’est partager, c’est adhérer à un système, c’est rejoindre une histoire, une mémoire, un rythme, une communauté d’idées, de valeurs, de croyances, de mythes, de rêves, de sensations, c’est prétendre à une identité de regard, c’est afficher une appartenance à un groupe, une institution. Parler une langue, c’est faire acte d’amour.
Alors que dire d’une langue qui ne sait vous désigner du doigt que pour vous annihiler ; d’une langue dont chaque respiration vous emplit pour mieux vous étouffer ; d’une langue dont les étreintes vous épinent comme des coups de pied au derrière, dont les baisers au goût de cendre sont toujours de glace, et qui s’acharne à vous téter l’entrecuisse avec la vivacité et l’énergie d’un rasoir, faisant gicler vos boyaux d’humeur ? Que dire d’une langue qui vous  » broie du noir « , ravale, qui vous nie, réduit, qui vous conspue, accable, vous accuse, condamne, qui ne cesse de vous déconsidérer, de vous maudire, de vous abêtir, de vous enchaîner, de vous détruire, de vous saper, et de toutes les tares, de toutes les fautes, et cela dans ses moindres articulations, de ses mots à leur symbolisme, de leurs origines à leurs contenus, de ses expressions à leurs péjorations ? Que dire d’une telle langue ? Une langue qui, de vous, ne sait donner qu’une image négative, souterraine, animale ; qui s’entend à célébrer un monde schizophrénique, où les uns sont là-haut et les autres là-bas, univers manichéen, où le  » blanc  » est un espace libre qui fonde sa présence au monde par sa pureté, sa propreté, sa virginité, sa cohérence, par tout ce qui n’est pas signé, souillé,  » noirci « , et, ainsi donc maître du commencement et de la puissance signifiante, par son fabuleux pouvoir de création, seul capable de concevoir le Fils de Dieu, Verbe fait homme ; et de l’autre, à l’inverse, fantôme des ténèbres,  » l’âme noire « , désunie, privée de lumière, ne peut atteindre à une existence légale et innocentée qu’à condition d’être  » blanchie « , autrement dit de montrer patte blanche tenant  » blanche colombe  » ; condition qui fait  » rougir  » ou  » pâlir  » tout Noir-obscur-ténèbre-enfer, surtout s’il ne regarde pas son interlocuteur en face afin de se donner l’air  » franc « , c’est à dire Blanc, libre et conquérant. Que penser d’une telle langue quand vous êtes un  » Noir  » et que cette langue occidentale est la vôtre ? La quitter ? Mais on ne quitte pas  » sa  » langue ainsi – autant se quitter. C’est avant qu’il faut y penser. Avant… au commencement.
Mais  » au commencement était le Verbe « . Déjà blanc. Aujourd’hui le Verbe est en Occident. Encore plus blanc. Et Dieu, devenu sphère, y a planté son centre. Et voilà l’Occident seul à pouvoir battre monnaie et donner la mesure de l’universel. Centre du monde, l’Occident a la Parole. Une parole blanche, sans marge. L’Occident a la Vérité. Une vérité de plomb. L’Occident a le Jugement. Un jugement clair, sans faille. Et de sa parole et de sa langue, l’Occident a le Langage. Un langage universel. Et par sa qualité de Centre, l’Occident est le Monde. Aussi toutes les valeurs du Centre sont valeurs du monde. Et hors du Centre, c’est hors du monde et point de salut. L’on comprend donc que le passé, le présent, le futur et la grâce ne se peuvent trouver qu’au Centre et par le Centre ; car Principe et Réel absolu, le Centre est tout : commencement et fin. Cependant, règle, planté et rigide, l’Occident ne peut se pencher ou se retourner, de peur de se briser et de laisser choir le soleil qu’il soutient à bout de bras ; et le voici transpirant, réduit à une fatale fuite en hauteur, talonné par les yeux blancs et vides de la mort. Mais en attendant, et pour l’heure, l’Occident a la Présence, la Certitude, le Pouvoir, seul à détenir l’Etre et le Paraître.
Aussi, à moins d’un décentrage du monde – qui éradiquerait la suprématie de cette parole blanche –  » l’âme noire  » est vouée à sa condition de damnée. Prenant conscience de cette situation, il arrive que le  » Noir  » soit submergé par d’infinies sensations de vertige, d’impuissance et de tristesse ; ou alors, soulevé de rage et de désespoir, il brûle de se saisir du feu de l’enfer et d’en éclabousser le Monde ; ça ne dure qu’un instant, car quand vient le soir et que rôde ainsi le boulet de la folie, une lointaine sagesse jointe à une grandeur lunaire lui commandent simplement le silence. Que faire ? Puisqu’il faut faire, il lui faut être présent au Monde, avoir une langue et la parole. Mais voilà, les circonstances le placent dans une contradiction qui semble sans issue, qui le conduit de toute façon à un même résultat : ou bien il choisit d’être (dans la mesure où il en a encore la possibilité) – en accord avec ses pulsations intimes – et il se signale aussitôt comme un paradoxe devant lequel le Centre s’arrête pour en redresser le sens et l’assimiler, le faisant ainsi disparaître au Monde ; et si ce sens se montre trop dur et rétif, dans toute l’intensité et l’insolence de son paraître, il est alors écarté, exclu du Centre, donc hors du Monde. Ou bien il choisit de ne pas être – en mimant les battements du Centre, faisant nécessairement l’économie d’une vision originale, dans le secret espoir de paraître, illusion – et il est par là même confondu, lié, anéanti. En d’autres termes, les deux options, être ou ne pas être, rejoindre son être et ne pas en Etre ou céder son être pour en Etre, le renvoient à une égale absence au Monde.
Pourtant il lui faut être présent au Monde. Et parler. Avoir la parole. Et pour parler il faut avoir une langue. Donc une mémoire. Car si le rythme est l’essence de la parole, la mémoire en est le support (un peuple sans mémoire est un peuple sans langue). Mais les vicissitudes de l’Histoire – et de son histoire, une histoire où il aura été fouaillé, pillé, violé, submergé, esclavagé, atomisé, exilé, aliéné – ont privé le  » Noir  » d’une langue propre. Il lui faut donc retrouver une langue. Et du coup, le voici confronté à un problème terrible : Comment parler pour avoir une langue ? Comment parler sans langue ? Comment retrouver sa langue ? Ou comment être présent au Monde sans corps ? Comment sortir sans corps ? Comment avoir un corps ? Comment retrouver son corps ? Pour être, il faut bien sortir, il faut bien parler. Avoir la parole. Un langage… Comment retrouver un langage à soi ? Nœud gordien… Voilà ! il y a imposture à vouloir se mentir. Le  » Noir  » doit briser la puissance du cercle et échapper à ce tragique. Pour être, il faut qu’il puisse parler, qu’il ait la parole, sa propre parole – hors de la parole  » blanche  » ; il faut qu’il soit présent, qu’il ait un corps, son propre corps – hors du corps  » blanc « . Il lui faut donc retrouver la mémoire, une langue, un langage – hors du Monde. Il faut renaître. Il faut renaître, et pour cela, retourner au vide, dans le rien. Cesser de sortir un peu, cesser ; cesser de claudiquer, cesser de contrefaire, cesser de picorer, cesser de jouer l’Oncle Tobie, cesser de la boucler, cesser de baragouiner, cesser d’être un peu, cesser. Cesser d’être  » noir « . Cesser. A n’être presque rien, il faut être absolument rien. Absolument. Cesser d’être pour être absolument. Recommencer à Etre. Donc retourner dans le rien. Dans la nuit. Retrouver l’Etre dans la nuit. Le Langage dans la nuit. La Mémoire dans la nuit. Le Corps dans la nuit. Dans le Rien. Le Noun. Le Vide – seul et véritable support de la création. Et se retrouver au-delà du  » blanc  » et du  » noir « . Au-delà de ces catégories. Mais d’abord cesser.
Alors, et seulement alors, du vide viendra la parole, la re-création… Montera de Parisis, de Saba et du fin fond des âges et des pyramides comme une danse céleste dont la lumière parlera un langage connu.  » Car je cherche le vide, et le noir, et le nu ! « **

* Kenneth Patchen
**Charles Baudelaire
///Article N° : 3723

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