Penser le Rwanda…

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Ce texte, paru pour la première fois dans la revue bordelaise Le Passant Ordinaire, nous a été proposé par l’auteur, chercheur au CNRS et spécialiste réputé des littératures d’Afrique, dans une version plus longue et réactualisée.

J’ai visité le Rwanda pour la première fois en mai 2003. J’ai retrouvé mes amis zairois de Nairobi, connus en 1999 : ils étaient Rwandais et je ne le savais pas. La dernière conférence que j’ai organisée en tant que directeur de l’IFRA, en 1990, portait sur le Rwanda. C’était à la Maison française de Nairobi en novembre 1991. I1 y avait beaucoup d’auditeurs et très peu de Blancs ; le seul Français était l’attaché militaire de l’Ambassade. José Kagabo y exposa le plan des extrémistes rwandais : le grand Rwanda. Je pensais que tout cela était de la science-fiction. A la sortie de la salle, Cyrie Sendashonga, dont le mari, un Hutu modéré, courageux et compétent, qui avait accepté d’être un temps ministre du FPR, fut assassiné à un feu rouge quelques années plus tard à Nairobi, m’a dit : je ne savais pas que vous vous intéressiez à ces questions… Soudain je découvrais l’autre Rwanda, celui de l’exil. J’avais aussi été invité, toujours par mes amis  » zaïrois « , à l’Intore, la fête où les exilés de la Royauté célébraient leur grandeur passée : c’était au club de la Poste kényane, dans un local lugubre, au fond d’un terrain vague, en octobre 1989 …

Le Rwanda a de l’avenir : pas seulement auprès des Africanistes, mais auprès de tous ceux qui s’interrogent sur la banalité du mal, expression à nouveau pertinente pour décrire les milliers de meurtres entre voisins qui ont souillé ce pays.
Rappelons les faits : au mois d’avril 94 après l’attentat toujours mystérieux qui a coûté la vie aux présidents du Rwanda (J. Habyarimana) et du Burundi (Cyprien Ntaryamira) une entreprise concertée de liquidation des Tutsis et des Hutus modérés a été entreprise par la fraction extrémiste du parti au pouvoir. Précisons pour éviter tout malentendu que, comme l’historien Gérard Prunier l’explique fort bien, Hutus et Tutsis ne désignent pas des ethnies mais des catégories sociales, analogues aux ordres socioprofessionnels, les stand de l’Allemagne du XVIIIème siècle. Hutus et Tutsis parlent la même langue, vivent ensemble depuis des siècles, même si leurs origines sont sans doute différentes. En ce sens vouloir définir un « hutuland » est absurde tant les terroirs des agriculteurs hutus et les parcours des éleveurs tutsis sont imbriqués. L’une des questions, certes mineure au regard des faits, est bien celle de la traduction des réalités conceptuelles africaines dans notre langue : est-il injuste de dire que peu a été fait ?
Pourquoi la France est-elle mêlée à cette affaire, dans un pays qui n’a jamais été une colonie française, ne faisait pas partie de la zone franc et n’a pas de ressources particulières, hormis ses hommes : plus de 8 millions sur une superficie de deux fois et demi la Gironde dans la région des Grands lacs, une des plus fertiles de l’Afrique ? En 1975 un accord de coopération militaire a été signé avec le régime du général Habyarimana qui avait pris le pouvoir en 1973. Une politisation dualiste simpliste (Hutu-Tutsi) – qui nous rappelle une fois de plus combien la colonisation a été le terrain d’élection de formes  » hénaurmes  » de la bêtise – avait marqué les années coloniales au profit des Tutsis, censés relever d’une « race » différente et supérieure ; la première République issue de l’Indépendance, qui renversa la monarchie tutsi , dans les années soixante, avait pratiqué la même politique, mais en sens inverse au profit des Hutus. Le coup d’Etat militaire de 1973 semblait échapper aux luttes entre ces catégories. Pourtant, très vite le régime s’est durci autour d’un groupe hutu du nord et de la famille du président. Quand le café s’est moins vendu, vers le milieu des années quatre-vingt, ce groupe qui monopolisait le pouvoir a trouvé la ressource de diaboliser les Tutsis pour mieux faire oublier son caractère autoritaire et prédateur. A ce moment la question des réfugiés rwandais – plus d’un million de Tutsis -, victimes des pogromes qui avaient marqué les changements de régime précédents, en particulier dans les années soixante, et qui s’étaient installés dans les pays voisins est devenue une question cruciale. En 1988 a été créé en Ouganda le FPR (Front patriotique rwandais) qui regroupait des Tutsis et des Hutus modérés. En 1990, le FPR a attaqué à partir de l’Ouganda ; des accords de cessez le feu ont été signés en 1992, mais la guerre a continué et l’armée rwandaise se serait effondrée sans l’aide de l’armée française. Le régionalisme (Hutus du nord, regroupés autour de la « Maison du Président », contre Hutus du sud) et l’autoritarisme ont engendré un racisme croissant à l’encontre des Tutsis et en particulier des réfugiés. L’avancée victorieuse du FPR en 1994 a coïncidé avec le déclenchement des massacres à l’encontre de l’opposition hutue et des Tutsis : le chiffre des victimes est aujourd’hui de près d’un million, mais au fond personne n’en sait rien…
Ces évènements épouvantables ont impliqué, comme on le voit, notre pays à divers titres. Le gouvernement n’a pu se soustraire à la demande croissante d’information sur les aspects français de ce drame. Une mission d’enquête parlementaire a été mise en place et a produit un rapport de 400 pages auquel il faut ajouter 800 pages d’annexes, et autant d’auditions. La lecture est passionnante, mais laisse dans l’ombre nombre d’éléments de fond que je voudrais mettre en évidence. Tout d’abord les arguments qui ont conduit à la création d’une mission d’information et non d’une véritable commission parlementaire d’enquête ne sont pas convaincants : le nombre des audition à huis clos n’est pas donné, mais la plupart des militaires et des diplomates ont été auditionnés à huis clos. Il y a cependant plus grave. Tout est fait pour passer sous silence les relations entre la France et le Rwanda dans les années quatre-vingt, en somme pour éviter une analyse critique de la politique africaine de François Mitterrand, qui pourrait se révéler fort sévère. Si la guerre a commencé en 1990, le régime Habyarimana existait depuis longtemps ; les cartes d’identité portaient des mentions  » ethniques  » (Hutus, Tutsis) et les massacres n’étaient pas une nouveauté. Pourquoi n’ont ils jamais intéressé journalistes, diplomates et chercheurs qui semblent, dans notre pays, avoir découvert le Rwanda en 1990 et à de rares exceptions près ne faisaient pas intervenir le concept de génocide dans leurs analyses ? Je suis en partie du lot et cette question m’intrigue : j’ai essayé de comprendre les raisons de cette ignorance et je me permets de reprendre ici les éléments de l’analyse que je faisais trois mois après ces évènements pour un article de Politique africaine (octobre 1994).
Le brouillard qui a longtemps entouré dans notre pays les questions de « génocide » et de « crime contre l’humanité « , rarement utilisées dans les années soixante-dix, a laissé se développer les plus sinistres agissements dans une involontaire conjuration du silence qui unissait la  » Coopération  » et ses critiques…
En relisant l’ouvrage, inédit en français, de Léo Kuper, Genocide, its political use in the Twentieth Century (1980), que j’avais lu à sa parution, et dans lequel Rwanda et Burundi figurent en bonne place, j’ai trouvé une partie de la réponse à cette question. Léo Kuper était sociologue, mais aussi avocat. Il était juif et sud-africain. Il savait ce qu’était la colonisation et ce qu’était le génocide nazi. Il pensait aussi que les questions juridiques n’étaient pas vaines et en ce sens son travail interpellait la gauche dont nous étions, tout occupée à lutter contre le « néocolonialisme » et peu soucieuse de formalisme juridique. Pour une bonne partie de la gauche anticolonialiste, génocide et colonisation, c’était pareil… Léo Kuper prend une peine extrême à réfuter cette argumentation dans son livre : il y a certes une affinité entre extermination des populations et colonisation et il est des politiques coloniales qui prennent des formes génocidaires. Pourtant les formes sont différentes, les contradictions existent et ne permettent pas de conclure à l’identité, sauf à penser paresseusement.
De plus, il est un génocide que l’on oublie à penser ainsi et qui concerne notre propos. C’est l’extermination de catégories sociales qui se produit au moment de la décolonisation et surtout après. Nous ne voulions pas voir les massacres rwandais et burundais ; nous avions des Missions d’aide et de coopération, des accords culturels avec ces pays ; inutile d’être trop regardant… Les « pratiques génocidaires » du Rwanda et le Burundi n’entraient pas dans les cadres prêts à penser de notre tradition intellectuelle, sauf à y voir des héritages coloniaux… Le débat sur les questions de génocide, et leur définition, est devenu d’actualité avec la prise de conscience française tardive, qui a fait suite au procès Barbie, et dont les palinodies du procès Touvier, et les incohérences véhémentes du procès Papon ont montré les limites.
En somme la coopération avec le Rwanda gagnait sur toute la ligne : elle jetait un voile sur un passé qu’elle ne voulait pas connaître, et que peu en France se souciaient de connaître ; les intellectuels anticolonialistes, souvent de gauche, dénonçaient eux la mainmise de la CIA sur les ONG, comme le Minority Rights Group, qui demandaient dans les années soixante-dix des enquêtes sur le génocide. La guerre froide troublait notre lucidité politique, tout comme l’antiaméricanisme simpliste d’une partie de notre classe politique et militaire a servi d’explication à la guerre au Rwanda. J’ai ainsi participé en septembre 1994 à un débat à la télévision (FR3) avec le responsable des relations publiques de l’armée de l’air lors de l’opération Turquoise et le bon vieux schéma anglophone contre francophone, tout droit recyclé de Fachoda, aurait servi de grille d’analyse incontestable, si je ne m’étais élevé contre ce simplisme. Il est heureux que le rapport de la mission se débarrasse de ces schémas absurdes qui oublient que les Américains s’intéressent depuis longtemps à l’Afrique, dont ils forment dans leurs universités une bonne partie des nouvelles élites. Les questions africaines sont victimes de la suffisance de ceux qui croient savoir et dont la réflexion de Jean-Christophe Mitterand, conseiller pour les affaires africaines, citée par Gérard Prunier est une caricature criante de vérité : dans le bureau du conseiller du président qui est aussi son fils – bel exemple d’un principe dynastique qui faisait rêver nombre de tyrans africains du Togo au Zaïre – (!), où se trouve G. Prunier, le téléphone sonne, c’est Habyarimana ; brève conversation, le conseiller raccroche et commente : « On va lui envoyer une compagnie au petit père Habyarimana et tout sera réglé »… Nous sommes en 1990… Ces brillants politiques pratiquent un amalgame imbécile sur fond de real politik à courte vue. Il en est qui s’interrogent sur la mentalité africaine et qui ne comprennent pas que l’histoire se fait en Afrique aussi avec de la politique aussi, avec des manipulations. Ainsi au Rwanda la France a été manipulée par un clan fort habile et qui se savait assuré de l’impunité. A-t-on oublié le triste scandale du Carrefour du développement mis en scène pour la conférence franco africaine de Bujumbura au Burundi en 1984, tout près du Rwanda ? Ignorance des questions spécifiques propres à tel pays, incapacité à penser que le partenaire africain peut être plus retord que vous, surtout quand il se trouve des appuis dans les milieux des sociétés de sécurité liées par exemple à Paul Barril (un ancien gendarme du Président) arrogance de ceux qui s’appuient sur des dogmes imbéciles comme la politique africaine (ou la politique serbe) et qui analysent encore l’Afrique avec des schémas coloniaux (en zone d’influence anglophone ou francophone, par exemple !) sont le terreau de ces aberrations. Sur tous ces points fondamentaux, la mission évite soigneusement une analyse de la politique africaine et frappe par sa timidité et sa discrétion à l’égard des pouvoirs français. Une commission d’enquête s’impose plus que jamais à la lumière de l’excellent travail préparatoire de la mission…
Wole Soyinka, dans un récent article du New York Times sur le livre de Philip Gourevitch We wish to inform you that tomorrow we will be killed with our families, stories from Rwanda (New York, Farrar Strauss and Giroux, I998, 4ème tirage, 356 p) remarque, à propos des auteurs du génocide, sur le ton de l’évidence qui ne souffre ni n’appelle la contestation, que l’attitude « des étrangers, les Belges et les Français, renforça leur sentiment d’impunité. » (New York Times, 4 octobre 1998). Cette observation s’impose à nous et toutes les missions d’enquête n’y pourront rien : notre suffisance, notre ignorance, le sommeil de notre raison, ont engendré des monstres auxquels notre pays sera pour longtemps liés. Ce livre est à sa manière un évènement : il affronte de face la question centrale : au Rwanda ce n’est pas seulement l’armée ou l’Etat qui a tué, ce sont les simples citoyens : Monsieur tout le monde a tué ses voisins, et vous avez bien lu le titre : nous voulons vous informer que nous serons tués demain… C’est la lettre qu’un groupe de pasteurs adressent à leurs ouailles réfugiés dans le temple et l’hôpital adventiste de Mugonero et qui seront effectivement massacrés : au moins plusieurs centaines de morts. Cette étrange syntaxe réflexive dénote une manière de trouble cognitif : le mal est connu, infligé par le voisin, la connaissance, l’ami presque. La structure de la société rwandaise ancienne, renforcée par le contrôle du parti unique des années quatre-vingt avaient tout fait pour enrégimenter les villageois et les porter à écouter les ordres de leurs « bourgmestres » et des autres officiels, qui furent les sinistres courroies de transmission du projet génocidaire forgé autour de la « maison » du Président.
Une telle frénésie de meurtres est cependant difficile à comprendre, et les moyens du romancier sont peut être les seuls à nous permettre d’avancer dans ce mystère. P. Gourevitch est journaliste ; son enquête n’est pas une chasse aux responsables, mais une quête des récits. Il nous raconte des histoires recueillies au Rwanda pendant les huit mois de son séjour en 1995- 96. Il a parlé à de nombreux Rwandais de tous les milieux sociaux de toutes les confessions ; il a rencontré des acteurs politiques de premier plan comme Paul Kagamé, chef de l’armée rwandaise, ou l’ancien chef d’état major de l’armée du président Habyarimana ; il a demandé à tous ce qu’ils faisaient en avril 1994, comment ils avaient agi et il nous donne leurs réponses. Il a aussi été rencontrer des Rwandais réfugiés aux Etats Unis, dénoncés et poursuivis pour génocide, comme ce pasteur qui n’a pu sauver les collègues qui prévenaient leurs fidèles dans les termes qui ont donné son titre au livre.
Sa qualité de journaliste américain lui a sûrement ouvert des portes et a peut être délié des langues : il faut traiter une question africaine sans idée préconçue, accepter de beaucoup écouter avec humilité, lier l’engagement personnel et la recherche formelle au souci de communiquer une expérience épouvantable, un peu comme Depardon sait parfois le faire et comme Jean Hatzfeld l’a réussi. Je crois que la qualité de l’écoute, l’exceptionnel don d’empathie ont emporté la conviction. P. Gourevitch n’a rien à prouver, personne à dénoncer. Il a rencontré quelques justes : le gérant de l’hôtel des Mille Collines, par exemple. Il tente, comme chacun de nous, de comprendre ce qui peut pousser à tuer ses voisins, pas un ou deux, mais dix, vingt, soixante-dix… Tel est le nombre ahurissant de meurtres reprochés à l’un de ses interlocuteurs, le seul à confesser des crimes (il en reconnaît seulement six…) qui a choisi de revenir au village – et qui vit sous le même toit que les parents de ses victimes… A la culture du silence, P.Gourevitch essaie de substituer l’échange des paroles ; il remarque la rareté de l’art rwandais et surtout de la littérature. Elle m’a toujours frappé et je sais maintenant pourquoi : ce que l’on a à raconter est une souffrance terrible et, de toute façon, la réalité dépasse la fiction : à quoi bon ! semblent se dire certains… L’art entretient des rapports intimes avec le mal, qui est « …sa force, son sujet, sa raison d’être » (Abecassis, Petite métaphysique du meurtre, p. 94). Or l’art n’avait même pas pu au Rwanda commencer à se saisir de l’histoire. Créer les moyens de dire sera sans une voie pour exorciser le mal : aujourd’hui il y a plus de 80 000 personnes en prison : comment juger ? Quelles seront les voies de la  » Vérité et de la Réconciliation  » ? Peut-il y en avoir, comme ce fut le cas en Afrique du sud ? Quel rite de pardon inventer ? L’imagination hésite, mais il faut relever le défi.

///Article N° : 3343


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