Pitcher un projet cinématographique pour le marché international

Conférence professionnelle animée par Roshanak Behesht Nedjad, productrice (Flying Moon, Allemagne)

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Conférence tenue le jeudi 15 mai 2008 au Pavillon des Cinémas du Sud durant le festival de Cannes. Elle porte sur comment présenter un projet audiovisuel : pitcher une histoire / mettre en valeur les points forts du projet / positionner un film en développement. On en trouvera ici l’intégrale retranscription et traduction en français, la version anglaise étant également publiée sur le site.

Roshanak Behesht Nedjad : (…) Il existe des séminaires de pitch en présence de professionnels et de financeurs potentiels, comme au forum d’Amsterdam consacré aux documentaires. Ils se déroulent devant un public nombreux, mais habituellement, cela se passe entre deux personnes et vous avez au maximum deux ou trois interlocuteurs. Ce sont la plupart du temps des financeurs, des responsables d’achat, des distributeurs pour lesquels vous faites une présentation du projet. Il faut qu’ils comprennent combien la qualité de votre projet est élevée et dans quelle mesure il peut les intéresser. C’est là le défi essentiel.
Très bien. À présent, comment pitcher ? À la base, il s’agit de parler de votre film et de convaincre la personne qui va y mettre de l’argent. L’erreur fréquente consiste à croire que pitcher revient à résumer l’histoire du film. Non, non et non ! Ne commencez jamais par tout raconter ! Vous devez y consacrer une ou deux minutes en début d’entretien, et si vous entrez dans les détails, vous finissez par laisser de côté l’idée du film pour vous perdre finalement dans des considérations qui n’intéressent personne. L’histoire n’est pas ce qui importe, c’est plutôt le parcours émotionnel de votre personnage principal.
La personne qui vous accorde son attention doit se sentir immergée dans le film, comme si elle le regardait. Vous devez lui faire ressentir ce que vous désirez qu’elle ressente, comme devant l’écran. À titre d’exemple, si vous pitchez une comédie, ne dites pas qu’il s’agit d’une comédie : faites-en la présentation de façon à ce qu’ils puissent le déduire. Si vous le dites, vous ne faites qu’affirmer qu’il s’agit d’une comédie ! Est-ce qu’on peut y croire ? Est-ce que cela se voit et se ressent ?
C’est votre seule chance de convaincre. Si vous faites un exposé pour le responsable des achats, gardez à l’esprit qu’il a un entretien toutes les vingt minutes. On présente à ces personnes des centaines de projets, vous avez donc seulement dix minutes pour éveiller leur intérêt. Si vous gâchez les trois premières minutes, si vous perdez leur attention, c’est terminé, ils ne sont plus là. Ils vous écouteront, ils se montreront polis mais leur intérêt et leur concentration se seront évaporés, et vous avez perdu. C’est la même chose que pour un film : si vous allez au cinéma et que vous vous ennuyez durant les dix, quinze premières minutes, vous finissez par perdre le fil. Il est alors très difficile de revenir dans l’histoire, d’adhérer à nouveau au film. Vous le regardez avec un sentiment différent, vous vous dites que c’est une comédie, vous le sentez bien mais il faudrait quelque chose d’autre. Le début n’était pas à la hauteur. Si les premiers instants ne vous captivent pas, votre intérêt s’envole et vous pensez à autre chose. Votre perception en tant que spectateur change. Il en va de même pour un pitch.
En résumé, la personne qui se trouve face à vous est votre public. Vous voudriez qu’elle mette de l’argent dans votre film, vous devez donc lui faire comprendre ce qu’elle pourra ressentir lorsqu’elle le regardera. Si vous présentez une comédie, commencez par situer le cadre. C’est le moyen le plus facile de débuter. Situez ensuite le film dans son ensemble, l’atmosphère qui lui est propre, avant de présenter vos principaux personnages. Généralement, il y a toujours un personnage principal, et ce même s’il s’agit d’un documentaire.
Vous présentez donc vos personnages principaux en faisant en sorte que votre interlocuteur le comprenne et aie une espèce de connexion avec eux. Vous vous efforcez ensuite de l’entraîner avec vous. Vous lui faites faire le voyage émotionnel qui sera celui de votre personnage. Là est l’essentiel. Vous abordez ensuite l’élément déclencheur de votre scénario, c’est-à-dire le « moment du conflit ». Vous devez préciser où il commence et dans quelle mesure il est important pour le personnage principal. C’est en effet le travail qu’effectue le public, qui s’identifie au film. Vos interlocuteurs doivent parvenir à s’identifier à l’histoire, aux personnages ou à un autre élément.
Il s’agit généralement d’un personnage. Que faites-vous alors ? Après avoir situé le cadre, vous avez décrit l’atmosphère du mieux possible, vous avez présenté votre personnage, puis vous entraînez votre interlocuteur sur ses traces. Vous abordez ensuite le conflit auquel votre personnage est confronté. À ce stade, vous n’avez même plus besoin de développer davantage l’histoire, vous pouvez presque conclure. Il y a peut-être des rebondissements dedans, vous pouvez en faire état mais ce n’est pas une nécessité. Vous pouvez conclure, et vous en avez fini.
Si l’ensemble du pitch est correctement effectué et bien préparé, il ne doit pas accorder plus de deux ou trois minutes au film lui-même. Il en va de même pour le genre dramatique et les documentaires. Pour un documentaire, si vous faites par exemple le portrait d’une personne, vous devez situer l’endroit, l’époque. Pour présenter votre personnage, il vous faudra expliquer ce qu’il fait. Ensuite, vous direz ce que vous avez envie de dire sur lui. Vous devez nous emmener avec lui, nous parler de votre motivation uniquement du point de vue de ce personnage. Enfin, vous évoquerez le moment du conflit avant de conclure assez rapidement.
Pour le genre dramatique, c’est la même chose. S’il y a un antagoniste, parlez-en. Si, pour le cas d’un documentaire, l’antagoniste n’est autre que le contexte politique, faites-en état. Vient ensuite le conflit, généré par l’antagoniste lui-même. Après, consacrez une phrase, deux maximum à l’histoire elle-même, puis concluez.
Si c’est un drame, faites-leur ressentir la dimension dramatique. Si c’est une comédie, montrez-leur que c’est drôle. Mais n’affirmez rien, dites seulement s’il s’agit d’un documentaire, d’un long-métrage ou d’une fiction. Une fois le pitch effectué, vous pouvez dire dans quel genre le film s’inscrit. Ne le faites pas avant d’avoir terminé, ce ne serait qu’une affirmation. Or, vous devez le prouver.
Tout le monde attend que vous fassiez une erreur : comme ça, ils n’auront pas à s’occuper de votre projet ! Si j’accepte une centaine de projets en six mois, je vais craquer ! Si je me montre polie, si je suis une personne sérieuse, qui s’intéresse, si je fais ne serait-ce que l’effort de lire les synopsis, rendez-vous compte qu’une centaine de synopsis supplémentaires par jour représente dix heures de travail hebdomadaire supplémentaires pour un producteur, qui travaille déjà soixante heures par semaine ! Je n’ai tout simplement pas le temps, j’attends donc que les bons projets viennent à moi. Si ça ne m’intéresse pas, ça va directement à la poubelle et c’est tout ! Il vous faut vraiment parvenir à « accrocher » votre interlocuteur. Ce n’est pas une tâche facile, et elle sera d’autant plus difficile si vous n’êtes pas européen, anglais, allemand ou français… Il faut qu’ils puissent s’identifier à votre histoire et votre personnage. Pour cela, votre histoire doit être complète et achevée. S’il y a des insuffisances concernant vos personnages par exemple, cela va vous poser un problème pour préparer le pitch tel que je vous l’ai dit. Et votre interlocuteur le sentira, comme un chien qui sent que vous êtes effrayé ! Vous devez donc être absolument sûr de vos personnages.
Je vous vois sourire ! (rires) Il en va de même pour votre histoire, pour les antagonistes, et donc pour le projet dans son ensemble. En règle générale, je recommande aux producteurs de ne pas faire écrire les synopsis par les scénaristes ou les réalisateurs. Faites-le vous-même, car ces personnes ont une approche différente du film. En tant que producteur, vous devez vendre le film. Il s’agit d’argent, c’est un business ! C’est peut-être dur, mais c’est un fait.
Vous avez donc votre histoire. Si elle n’est pas correctement développée, si vous n’aimez pas vos personnages (ce qui est encore autre chose), vous allez au-devant de problèmes. Vous devez aimer vos personnages, ainsi vous pourrez transmettre ces émotions à votre interlocuteur, à celui qui va acheter votre film.
Pour faire un bon synopsis, si vous l’écrivez en anglais, utilisez de préférence une police de caractères de taille 12. Mettez un espace équivalent à 1,5 ligne et ne dépassez jamais une page, maximum. Cela dépend aussi de la difficulté du scénario, mais il me faut habituellement une semaine pour en écrire un. Parfois, je demande au réalisateur ou au scénariste de m’en rédiger un d’au moins trois pages. Ensuite, je les retravaille, encore et encore jusqu’à arriver à un résultat dont la taille équivaut à trois quarts de page. Voilà ce qu’est un synopsis ! Encore une fois, il ne raconte pas l’histoire mais vise à vendre le film à d’autres financeurs potentiels ou à des personnes qui prennent les décisions. C’est ce qui importe le plus. Si vous n’êtes pas producteur, scénariste ou réalisateur, rédigez le synopsis comme si vous étiez le producteur. Vous verrez alors ce qui est unique dans votre projet. Vous pourrez ensuite mettre ce point en avant, sans égarer vos interlocuteurs dans les détails. Les détails génèrent l’ennui, car on ne s’en rappelle pas ! Si vous avez à écouter une vingtaine d’histoires chaque jour et que quelqu’un arrive pour vous parler des détails de l’histoire pendant quatre minutes, je vous garantis que vous allez vous ennuyer. Vous vous endormirez, et ce sera du temps perdu, pour vous comme pour cette personne !
Ecrivez donc le synopsis vous-même. Il servira de base à ce que vous direz lors du pitch. C’est ce dont vous aurez réellement besoin, consacrez-y donc le temps nécessaire. Là, je suis en train de vous dire qu’il faut consacrer au moins une semaine à ce travail sur le synopsis. Certains de ceux qui me sont soumis ne sont pas mauvais, mais il leur manque seulement l’essentiel. Ils présentent le personnage, mais omettent la tension qui sera au cœur de l’histoire pendant 60 ou 90 minutes. Prenons un exemple : un garçon rencontre une fille, il la perd, il la récupère. J’ai une histoire mais ça ne m’intéressera pas car, en effet, j’ai vu des milliers de films similaires. Qu’y a-t-il donc de si intéressant chez ce garçon, chez votre personnage principal par lequel votre histoire débute ? Quel est le véritable conflit, la véritable tension ? Comment s’installent-ils ?
Je n’insisterai jamais assez là-dessus ! Si vous faites ce qu’on vous demande, vous n’aurez pas besoin de plus de 2 minutes 30. Une fois ceci fait, venez-en aux détails pratiques. En effet, lorsqu’on s’adresse à un producteur, il est question de financements, de lieux de tournage, d’hébergement… Il y a des milliers de choses à régler. Si vous voulez tourner un documentaire qui serait le portrait d’une personne très célèbre, chacun se demandera si vous pouvez avoir accès à cette personne si extraordinaire. C’est votre part de l’organisation.
Si vous avez déjà obtenu quelques financements, dites-le. C’est très important, car cela donnera une certaine confiance aux gens qui vous écouteront. Disons par exemple que votre projet coûte un demi-million de dollars ; si vous avez déjà réuni 100.000 euros, insistez là-dessus. En fait, après le pitch, dites seulement que vous avez besoin de 400.000 euros car vous disposez déjà de 100.000 euros. Cela montre que vous êtes capable de réunir des fonds, que vous êtes fiable et qu’on peut signer avec vous. S’ils veulent ensuite investir dans votre projet, l’argent ne sera pas perdu car vous êtes en mesure de garantir la finalisation du financement, et donc faire le film.
S’il s’agit de votre premier projet, il est bon de parler de votre expérience préalable. Dites qu’il s’agit de votre première réalisation avant de préciser que vous êtes entourés de gens très expérimentés, qui ont fait des tas de films et pourraient compenser votre manque d’expérience.
Ensuite, si des frais importants sont à prévoir, mentionnez-les. Voilà à nouveau quelque chose de très important : ne mentez jamais, sur quoi que ce soit. Si quelque chose n’est pas encore confirmé, n’en parlez pas, car c’est facile de le vérifier. Les gens communiquent beaucoup. Si je viens à rencontrer quelqu’un qui me dit : « J’ai un scénario formidable, ça se passe en Afrique du Sud et Brad Pitt est d’accord », je réponds que c’est très bien mais qu’il me faut une signature pour confirmer tout ça. Honnêtement, le croiriez-vous si quelqu’un venait vous voir en disant : « Je tourne un film et Penelope Cruz tient le rôle principal ! » ? Non ? Nous sommes d’accord !
Le projet coûte donc 500.000$. Soyez réalistes ! Si vous pouvez rencontrer quelqu’un et que vous parvenez à l’intéresser suffisamment pour qu’il lise votre scénario, demandez s’il préfère une copie papier ou le recevoir par e-mail. Certaines personnes détestent trimballer des tonnes de trucs. Tout le monde veut me donner un scénario et j’en arrive parfois à ramener trente kilos avec moi à Berlin ! Je ne veux plus de ça. Tout recevoir par e-mail me convient, je lis sur mon ordinateur et ça se transporte facilement.
D’autres personnes préfèrent une version papier. Envoyez-leur, ne leur donnez pas en main propre. Procurez-vous l’adresse et expédiez. Si vous promettez une livraison pour le lundi, faites en sorte que le pli soit sur place dès le lundi matin. Si vous promettez une livraison à 16 heures un mardi, le colis doit arriver au plus tard à 15h30. Respectez votre planning, sinon vous leur donnerez une raison supplémentaire de vous écarter. Tout le monde cherche une raison de ne pas travailler avec vous ! Aucun d’entre vous n’est européen, vous aurez des difficultés à financer vos films et c’est une réalité. Ne leur donnez jamais cette raison ! Elle peut être liée à un mensonge sur le financement, sur le casting que vous dites avoir réuni, ou sur d’autres aspects. Cela peut aussi avoir un lien avec vos retards de planning… C’est donc une préoccupation centrale.
Voilà, c’est à peu près tout. Voilà comment pitcher, selon les règles du métier. Cela s’applique, que vous fassiez cet exercice devant moi, devant un autre producteur, un responsable d’achat ou qui que ce soit d’autre. Si vous êtes invité à parler de votre projet face à un grand auditoire, le stress sera un peu plus intense. Quel effet cela aura-t-il sur votre performance et votre attitude ? Dans une réunion restreinte, qui implique seulement quelques interlocuteurs, le contact avec les gens est possible. Vous pouvez donc voir si les personnes s’endorment, si elles sourient lorsque l’histoire est amusante ou si elles paraissent émues. Vous pouvez en quelque sorte adapter votre comportement aux réactions que vous constatez. Cet aspect est important. Si vous voyez que vous êtes en train de les perdre, faites en sorte de capter à nouveau leur attention. Tout est dans le contact personnel et la façon de vous comporter vis-à-vis des autres personnes présentes. Si vous êtes nerveux au sein d’un groupe restreint, n’essayez pas de le cacher : ce sera pire et ça ne vous aidera pas. Tout le monde est nerveux, et tout le monde peut comprendre la raison de votre nervosité. Elle n’est pas du tout un problème. Comprenez qu’ils savent bien que s’ils étaient à votre place, ils auraient les mêmes problèmes. Tout le monde est humain, y compris eux.
Ne dissimulez rien. Si, comme moi, vous parlez avec les mains, vous ne pouvez pas rester debout. Cela vous donnerait l’air d’un clown et ne conviendrait pas du tout. Si vous vous sentez plus à l’aise assis, faites en sorte de trouver une chaise avant de vous mettre à parler. Si vous préférez rester debout, n’hésitez pas, et ce même si cela vous semble un peu étrange. Levez-vous, et parlez ! Dites-leur : « Je suis désolé, j’ai besoin de marcher ou de rester debout pour parler de mon projet. » C’est votre nature, alors n’hésitez pas ! Tant que vous expliquez, ce n’est pas un problème.
Aussi évident que cela puisse paraître, essayez aussi de porter quelque chose dans lequel vous vous sentez à l’aise et séduisant(e). Car il s’agit aussi de séduction ! Si vous vous adressez à quelqu’un dans un jean trop serré, ou que vous avez l’impression de n’être pas assez ou, au contraire, trop bien habillé, vous vous sentirez mal à l’aise… Automatiquement, votre pitch va dérailler.
En revanche, si habituellement vous vous habillez de façon décontractée (jean, t-shirt et basta), sans aucun bijou et que vous vous rendez à un entretien où tout le monde sera en costume, mettez-vous au diapason. Une femme peut porter une robe, un homme pourra porter un costume. La tenue est un point très important également.
D’autre part, informez-vous sur vos interlocuteurs, dans la mesure du possible. Si vous vous adressez à des distributeurs, c’est très facile : rendez-vous sur leur site Internet et renseignez-vous sur le type de films sur lesquels ils travaillent. Renseignez-vous sur la personne auprès de gens que vous connaissez. Dans cette démarche, tout le monde peut s’avérer utile. Essayez de savoir quel âge ils ont, ce qu’ils aiment ou pas, s’ils fument etc. Obtenez le maximum d’informations possibles au sujet de la personne à laquelle vous présenterez votre projet. Ainsi, vous n’irez pas au-devant de problèmes, comme par exemple vous mettre à fumer alors qu’ils détestent la fumée, ou bien déblatérer sur les fumeurs alors qu’ils fument comme des pompiers… Il y a des milliers de choses auxquelles il faut songer. Vous devez être informés sur les gens, avoir une idée de la situation dans laquelle vous ferez votre présentation et vous sentir à l’aise.
Mais plus que toute autre chose, vous devez connaître votre histoire, vos personnages et les aimer. Si vos interlocuteurs sentent une insécurité, une incertitude, c’est fini pour vous. Ce milieu est très difficile car il y est question d’argent. Même s’il s’agit de bailleurs de fonds gouvernementaux, le nombre énorme de candidats rend la chose très difficile.
Une fois que vous avez détaillé le financement et le budget global (s’il s’agit d’un long-métrage), revenez à l’histoire. Vos interlocuteurs doivent parvenir à comprendre le parcours émotionnel de votre personnage. S’ils ne s’y identifient pas, ils ne financeront pas le projet. Cela ne veut pas dire que l’histoire doit se passer en Allemagne ou que le film doit être allemand, mais ils doivent être en mesure de saisir la tension à laquelle votre personnage est confronté. Faites donc en sorte de trouver un lien entre votre projet cinématographique et les personnes qui vont le financer. C’est capital. S’ils aiment l’histoire et qu’ils vous aiment, vous avez franchi le premier obstacle.
Ensuite, il leur sera peut-être difficile de saisir le concept de coproduction. Il m’arrive d’adorer des histoires mais je ne peux pas les coproduire, car je sais que je ne trouverai pas d’argent pour elles en Allemagne.
C’est un problème. Donc, si vous m’aidez, moi ou les autres financeurs, à trouver un moyen de nous accorder, il y a une possibilité. Prenons un exemple : « Cette histoire a un lien avec l’Allemagne car elle parle des Turcs, qui sont nombreux en Allemagne », il se peut qu’ils soient intéressés et acceptent de financer le projet.
Si vous pitchez devant une assemblée de 200 personnes, il vous est impossible de tout contrôler. S’il s’agit d’une histoire amusante, vous ne pourrez pas voir s’ils réagissent en riant. Vous serez alors face à un grand silence, et ceci est particulièrement vrai pour les documentaires. Vous n’aurez aucun retour. C’est une situation tout à fait étrange et inconfortable, mais il vous faudra faire avec. Gardez à l’esprit que si vous prenez trop de temps, c’est-à-dire plus de quatre ou cinq minutes (bien que certains disent que vous pouvez prendre dix à quinze minutes), vous les avez perdus. Vous devez aller droit au but, être précis et transmettre l’essentiel de votre histoire en cinq minutes maximum. Ensuite, il restera un peu de temps pour un échange, au cours duquel vous pourrez répondre à leurs questions.
De mon point de vue, il est extrêmement difficile de pitcher devant 200 personnes. Face à trois personnes, je sais si elles réagissent ou non et je peux m’adapter à tout moment. Mais je ne peux pas présenter un projet qui ne serait pas correctement développé. Ce point est central, car vous ne saurez alors pas quoi et comment pitcher, ni atteindre le cœur de votre personnage. En fait, vous éveillerez l’intérêt des gens en suscitant chez eux des émotions.
Pour ce qui est de l’entraînement, prenez le temps d’écrire le synopsis. J’ai travaillé une fois sur un projet dont il m’a fallu quatre semaines pour écrire le synopsis ! Ce fut très difficile, je suis resté au stade de deux pages deux semaines et demi durant. Puis ça m’est venu, j’ai pu écrire et aboutir à un résultat de trois quarts de page que j’ai ensuite envoyé. Je n’ai rien envoyé avant d’y être parvenue.
Comment s’entraîner ? Vous pouvez le faire devant vos amis. Parlez-leur du projet. S’ils ont des questions, demandez-leur d’être cruels. Demandez-leur d’être vraiment méchants et vicieux. Ils ne comprennent pas tout ? Qu’ils vous demandent ! Pareil s’ils n’ont pas tout aimé. Vous devez améliorer votre prestation encore et encore, au point que tout le monde puisse être globalement satisfait. Cela implique aussi de s’entraîner face à un miroir, aussi idiot que ça vous paraisse. C’est un bon moyen de voir à quoi vous ressemblez pour d’autres personnes. Si vous avez un caméscope, filmez-vous à l’oeuvre et vous verrez. Soyez sévère avec vous-même. Cela n’aide pas que quelqu’un vous dise : « Ton pitch était super ! ». Il faut vraiment que les gens soient honnêtes envers vous. Après, pitchez devant le plus de personnes possible ! Entraînez-vous, encore et encore.
Certains rédigent leur pitch et l’apprennent par cœur, mais ça ne marche pas. C’est très artificiel. Vous devez travailler beaucoup afin que ça sorte naturellement. Imaginez que vous tournez une fiction. Certains acteurs sont très bons aux deux premières prises. Statistiquement, la plupart des acteurs cessent d’être bons au-delà de la treizième. Il en va de même pour un pitch : certaines personnes ont une aisance naturelle et parviennent à s’exprimer facilement dès le départ, très bien. D’autres ont besoin de s’entraîner de nombreuses fois, donc si vous vous sentez mal à l’aise à vous exprimer devant des gens, faites-le.
Une autre idée : allez voir quelqu’un que vous ne connaissez pas personnellement et dont vous savez qu’elle n’acceptera jamais votre projet. Faites un test avec cette personne ! Commencez par la personne la moins importante, puis allez voir ensuite les personnes les plus importantes. Vous aurez ainsi un certain entraînement et vous saurez à quoi vous attendre et comment les gens réagissent. Par exemple, si vous avez dressé une liste de dix distributeurs à voir, voyez s’ils sont véritablement adaptés à votre projet. Faites une liste des priorités, et commencez par la moindre. Les personnes les plus importantes doivent être vues en dernier.
Je pense que c’est à peu près tout… Si vous avez des questions, je vous en prie.
Question : Peut-on entendre un exemple de pitch ?
(Rires) Très bien ! Il y en a un que je ressors depuis des années et je ne suis pas certaine qu’il soit vraiment bon. Cette histoire a lieu en Afrique du Sud, et plus précisément à Durban. Elle parle d’une fillette de onze ans issue de la communauté islamique indienne. C’est l’enfant unique de son père, qui est veuf. Sa mère est morte il y a des années. À un moment, la petite fille regarde un film (je ne me souviens plus exactement de l’histoire). Il s’agit du film Babe, avec le petit cochon. Et elle adore ce cochon, elle adore ce personnage. Elle dit alors à son père : « Papa ! Papa ! Je veux un cochon ! » L’homme est très respectueux envers sa culture islamique, qui rejette les cochons. Il se dit alors « Ce n’est rien, ce n’est qu’une enfant. Que peut-elle savoir de tout ça ? » Il dit alors : « Si tu parviens à me prouver l’existence d’un cochon halal et que tu as assez d’argent de poche pour l’acheter, je t’en prie ! » Voilà ce qu’il dit à la petite fille. Mais c’est une enfant intelligente et à l’époque d’Internet, elle trouve facilement les informations. En parcourant la toile, elle tombe sur un obscur écrit disant qu’il existe un petit cochon indonésien halal. Ah ! Elle commence à gagner son propre argent, elle sort, vends des marshmallows, des glaces etc. Puis un jour, peu avant une grande célébration, on la voit debout face à son père, le cochon dans les bras. L’Enfer commence : toute la communauté se lance aux trousses du cochon. La petite fille est traumatisée. Ils veulent tuer le cochon et faire du mal à la petite fille. Elle essaie bien sûr de s’enfuir. En fait, à travers le regard de cette petite fille naïve et innocente, on se rend compte de l’absurdité du fanatisme religieux. Bien sûr, à la fin, elle peut garder le cochon.
Question : Je n’ai pas compris le mot « halal ».
Halal. C’est un peu comme la nourriture casher. Les cochons sont des créatures épouvantables car elles ne sont pas « halal ». Ils sont « sales », d’après eux.
Question : De tels cochons existent, selon vous ?
Non ! Ils ont un nom en Allemagne […]. Ils sont de petite taille et ne grossissent pas beaucoup. Leurs ventres pendent un peu… Et bien sûr, ils ne sont pas halal !
Question : Est-il possible de lire un pitch comme celui-là ?
Si la présentation a lieu devant 200 personnes, vous pouvez le rédiger et le garder en main. Mais essayez de n’écrire que les points importants. Vous pourrez toujours y jeter un œil et enchaîner oralement. D’une façon générale, face à 200 personnes, vous êtes debout. Vous pouvez donc garder votre papier en main et ça ne pose pas de problème. En revanche, devant trois personnes, c’est à éviter. Apprenez-le par cœur et poursuivez l’entraînement sans relâche jusqu’à ce que vous soyez sûrs de pouvoir faire une prestation naturelle. Devant 200 personnes, aucun problème, mais en groupe restreint, les choses sont différentes.
L’histoire doit tenir en deux ou trois phrases : toute la communauté veut tuer le cochon et faire du mal à la petite fille. Cela fait une phrase ! Auparavant, je n’ai dit que cinq ou six phrases. Je suis ensuite passée à l’interprétation, c’est-à-dire ce que je veux que les autres personnes saisissent : à travers le regard de l’enfant, le public voit combien le fanatisme religieux est absurde. C’est là le thème du film. Si vous voulez donner une interprétation, procédez ainsi. Introduisez le thème du film. L’histoire, elle, tient dans les 110 pages du scénario. Là, je n’ai fait que décrire le premier acte et l’élément perturbateur. J’ai résumé en une phrase le second acte et j’ai donné une interprétation de la fin, des conséquences. J’aurais pu dire : « La petite fille est face à la communauté islamique, et tout le monde doit accepter qu’elle ait un cochon. » Cela aurait été tout à fait différent.
Question : est-il possible d’utiliser des supports visuels ?
Face à quatre personnes, oui, vous pouvez utiliser des visuels s’ils sont très importants, comme par exemple pour un film d’animation : il est important de voir des images afin de savoir à quoi pourront éventuellement ressembler les personnages. Vous pouvez les présenter sous forme de diaporama informatisé, mais n’allez jamais au-delà de huit diapositives. Sinon, votre présentation va ressembler à une conférence scientifique. Or, il s’agit de faire passer des émotions, et rien d’autre. Elles peuvent parfois être vecteurs d’informations. Les photographies, les visuels et autres images sont donc parfaitement adaptés. Si vous les avez sur vous, montrez-les mais ne forcez pas les gens à les regarder ! Si vous sentez qu’ils n’en ont pas envie, ne faites rien. Si votre présentation s’effectue devant une grande assemblée et que l’occasion vous est offerte, utilisez-les, mais soyez bref.
Lorsque vous évoquez votre personnage principal, montrez à quel moment il change et insistez dessus lors de votre pitch. Pendant tout votre discours, arrangez-vous pour qu’ils restent concentrés et intéressés. Sinon, c’est fichu. Mettre en évidence le moment du conflit est capital : c’est ce qui va éveiller leur intérêt.
C’est exactement ce qui se passe quand vous souhaitez séduire un homme ou une femme ! Devant une, deux, trois ou deux cents personnes, vous cherchez à vous vendre, vous et votre personnage, votre vision, votre projet ainsi que vos émotions. Et voilà ! Tout ce qui relève des détails techniques a tendance à perdre l’attention des gens. Sachez donc comment vous y prendre afin de ne pas gaspiller trop de temps.
Question : Et si vous avez le trac ?
Oui. Voilà autre chose. Ce n’est pas grave, n’essayez pas de dissimuler votre trac, vos interlocuteurs seront compréhensifs. S’ils vous voient trembler nerveusement devant 200 personnes, ce n’est pas grave et ça vous rend sympathique. Aucun d’entre vous ne cherchera à leur faire accepter un projet de 15 ou 80 millions de dollars, ils ne s’attendent donc pas à ce que vous soyez en mesure de gérer parfaitement toute cette pression. Voilà pourquoi, si vous apprenez votre texte par cœur et que votre présentation est trop parfaite, ça n’ira pas ! Ils ne recherchent pas une quelconque perfection chez vous. Ils cherchent aussi une certaine faiblesse, une certaine fragilité ! Ce n’est pas si mauvais, cela vous rend un peu plus humain et ils apprécient cela. Ainsi, si au cours de votre présentation, vous lisez ou récitez quelque chose que vous avez appris par cœur, ce sera trop parfait et ça ne leur ira pas. Mettez quelques hésitations de-ci de-là, mais pas trop : faites comme si cela venait naturellement du fond de votre cœur.
Par ailleurs, en tant que productrice, je préciserais également qu’il s’agit d’un divertissement familial, que l’histoire est tournée en anglais et que, du point de vue politique, elle présente de l’intérêt.
Question : Parallèlement à une présentation générale du projet, que pensez-vous du recours à des outils multimédia pour pitcher des films d’animation ?
Il vous est tout à fait possible de recourir à des outils modernes, mais tant que vous parlez de l’histoire elle-même, ne les utilisez pas : cela pourrait déconcentrer votre auditoire. Cela dépend aussi des circonstances de votre pitch. S’il se déroule face à un petit groupe, n’utilisez le multimédia qu’après avoir bouclé l’histoire. Vous pouvez ensuite dire : « Au fait, voilà à quoi tout cela pourrait ressembler etc. » Vient ensuite le plus important.
Procédez pas à pas. Face à un important auditoire, la chose est différente mais gardez à l’esprit que la présentation doit être fluide et logique. Ça ne fonctionnera pas si vous commencez à parler, que vous vous tournez ensuite vers votre ordinateur, puis que vous vous mettez à faire encore autre chose avant de revenir en arrière… Ils vont décrocher !
Le multimédia et les visuels peuvent vous aider. Si je choisis de tourner un film en Turquie, bien que les côtes turques soient très connues, personne en Allemagne ne sait à quoi elles peuvent ressembler. Je ne les mentionne donc pas. Je leur montre des photos ensuite si je le juge nécessaire, mais je reste concentrée sur l’essentiel : mon histoire. C’est certes très important pour le cas des films d’animation : si vous commencer à parler de vos personnages, il vous faut les montrer. L’animation est donc une grande exception.
Question : Mais même pour les films d’animation, je suppose que l’histoire et le contenu sont prioritaires…
Pour l’animation, nous avons besoin de voir à quoi ressemble chacun des personnages dès que vous le mentionnez. Ensuite, exposez l’élément de tension (le conflit) avant d’enchaîner sur ce qu’il vous reste à dire. Vous pouvez ensuite présenter d’autres visuels, mais nous évoquerons cet aspect un peu plus tard.
Question : Peut-on présenter plusieurs histoires ?
Vous voulez dire, lorsque vous avez plus d’une histoire à présenter à votre interlocuteur ? C’est assez délicat. Il est toujours préférable de vous présenter à l’entretien avec un seul projet. Ils n’aiment pas beaucoup entendre trop d’histoires différentes. Vous pouvez faire cela seulement si vous connaissez le responsable auquel vous vous adressez. Cela dépend, certains n’y voient pas d’inconvénient, mais de façon générale, mieux vaut éviter. Je sais de quoi je parle. Si ces histoires ont un quelconque lien, pourquoi pas, mais les gens préfèrent souvent que vous vous concentriez sur un seul projet. Si vous arrivez avec trois projets, ils vous demanderont alors lequel est le plus important.
Question : Et si vous avez un film d’animation ?
Oui. Si vous réalisez un film d’animation, vous avez déjà effectué personnellement une part du travail. Alors utilisez-le, c’est très bien !
Je regrette d’avoir à admettre que le monde est parfois stupide. Je ne suis pas allemande. En fait, je suis allemande mais je suis également iranienne, ils ne s’attendent donc pas à quelqu’un comme moi. Pourtant, je suis comme ça, je parle comme ça. Et ça leur plait, car derrière cela, il y a quelque chose d’exotique. N’hésitez pas à faire usage de vos mains, de votre corps etc. Comme je vous l’ai dit, même trembler n’est pas un problème en soi, mais n’en faites pas trop ! Ne faites pas le clown.
Si vous arrivez à présenter votre projet à quelqu’un, vous vous efforcerez de lui transmettre vos émotions. Mes conseils n’ont rien à voir avec le New Age, il s’agit purement et simplement de psychologie. Ils doivent parvenir à se concentrer dessus. J’ai un exemple intéressant : je me trouvais au Festival de Berlin, la compétition était terminée. Avait lieu la projection du film Hitch, expert en séduction de Will Smith. Ce film est un peu stupide, simplement divertissant. Après la projection, Will Smith est monté sur scène et il a fait la meilleure prestation que j’aie jamais vue. En effet, il était parfaitement concentré et en phase avec son auditoire. Il ne pensait absolument à rien d’autre. Son esprit était connecté à 150 % à chacune des personnes assises face à lui. Comme j’étais plutôt proche de la scène, j’ai pu constater qu’il s’adressait directement à des personnes du public. Sa prestation fut évidemment bonne, et tout le monde, même le plus snob des réalisateurs, riait. On s’amusait, il nous divertissait. Ce jour-là, tout le monde a apprécié Will Smith, qui est pourtant l’incarnation d’un cinéma américain dont les succès sont purement commerciaux.
Tout cela peut donc fonctionner, à condition de savoir comment procéder et de ne pas en faire trop. Y a-t-il d’autres questions ? Très bien, merci !

Transcription et traduction : Thibaud Faguer-Redig///Article N° : 7696

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