« Cessez donc de vous plaindre de la difficulté de faire des films, faites-les ! »

Entretien d'Olivier Barlet avec Darrell James Roodt à propos de Zimbabwe

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Vous avez présenté hier votre dernier film, Zimbabwe, au Marché du Film du festival de Cannes. On vous connaît pour des réalisations plutôt hollywoodiennes. À présent, vos films sont très simples, jouant plutôt sur la sincérité. Est-ce un changement choisi ?
Vous savez, on s’ennuie à faire de gros films. Il y a une telle organisation, qu’il s’agisse de la réalisation ou de l’aspect financier… Cela donne parfois lieu à une grande frustration. Puis, récemment (c’est-à-dire pour mes trois ou quatre derniers films, réalisés avec des moyens financiers très limités), je me suis mis à travailler avec une équipe restreinte de deux, trois personnes. C’est tellement plus libérateur ! En tant que réalisateur, on apprend énormément aussi, car il y a beaucoup à faire avec peu de moyens. C’est un véritable défi : quoi qu’il se passe, c’est à soi et à personne d’autre qu’il faut s’en prendre ! Cela peut aussi s’avérer problématique. En Afrique du Sud, on se plaint beaucoup car faire un film coûte très cher. De plus, il y est très difficile de réunir des fonds pour tourner. J’ai donc voulu prouver aux gens qu’avec pas ou peu d’argent, on peut toujours aller faire un film si on y croit vraiment.
Vous tournez dans le cadre du projet DV8, des producteurs qui font effectivement un gros travail de terrain…
Tout à fait ! Il me semble que DV8 a été à l’origine de cette façon de faire du cinéma. Ils avaient imaginé des millions de choses qui auraient même permis de faire des films sans argent ! Ironiquement, si vous faites un bon film, il se vendra bien mieux et vous pourrez alors faire ensuite plein d’autres films du même genre ! J’ai réalisé jusqu’ici un certain nombre de ces films expérimentaux et certains ne m’ont pas beaucoup rapporté. Mes ces films voyagent à travers le monde, et un jour, l’un d’eux restera. Ce sera alors formidable, nous pourrons réaliser des films éternellement sans avoir à nous préoccuper de trouver l’argent pour les faire ! (rires)
J’ai eu l’occasion de voir Meisie au festival du film de Durban. Zimbabwe s’en rapproche, on pourrait le qualifier de « chronique sociale ».
Absolument ! Si vous voulez faire un film tel que Meisie en Afrique du Sud, il vous sera impossible de trouver l’argent. Si je demandais 2 millions de rands (160 000 euros) ou même un seul, les gens me regarderaient de haut. En revanche, aller faire un petit film avec deux personnes est quelque chose de fascinant ! C’est un peu une chronique, un moment dans le temps en compagnie d’un groupe de gens, et c’est cela qui est beau. On pourrait faire des chroniques sur la vie de chacune de ces personnes. L’une d’entre elles sortira du lot, deviendra célèbre et permettra aux autres de devenir célèbres également… Par exemple, environ 400 personnes vivent dans le village où j’ai tourné Meisie. Je pourrais faire un film sur chaque habitant et ce serait fabuleux. Cela serait envisageable pour quelqu’un qui souhaite vraiment mener à bien ce projet à faible budget ! C’est ce que je ferai probablement un jour : je disparaîtrai dans un endroit perdu et j’y ferai une bonne cinquantaine de films ! (rires)
Comment cela se passe-t-il en Afrique du Sud : existe-t-il vraiment un marché pour de tels films ? Il y a dans votre pays de grosses structures de distribution, mais pas pour ce genre d’œuvres…
En effet. Ces films ont peu de chance de sortir en salles. On pourrait pourtant leur donner une chance, mais nous n’avons même pas de public qui va les voir. En revanche, il y a la télévision. Les films sont tournés en DV et, de façon tout à fait surprenante, l’effet est bien meilleur sur un petit écran. C’est beau et on voit vraiment une différence. Ainsi, la télévision ne me dérange pas, elle peut même tout à fait convenir.
Vous est-il plus facile de diffuser ces films via la chaîne publique SABC que par le réseau privé M-Net ?
Oui. SABC s’adresse à une audience plus large. La chaîne est subventionnée par le gouvernement et dispose donc de moyens plus larges. Les téléspectateurs sont bien plus nombreux. M-Net est une chaîne payante. J’ai réalisé une série pour eux récemment, intitulée Ella Blue, dont la diffusion vient de se terminer. Cela m’avait paru de qualité, très bien écrit et l’histoire était intéressante. Mais ça n’a intéressé personne, les gens veulent seulement regarder Desperate Housewives…!
Revenons à Zimbabwe. Comment êtes-vous parvenu à tisser cette histoire et quel a été le processus ?
L’Organisation Internationale pour les Migrations m’a demandé si je pouvais venir faire un film au Zimbabwe sur l’émigration en Afrique du Sud et les problèmes qu’elle provoque. Elle pensait à un film de cinq minutes. Il y a des milliers de façons de tourner. J’ai répondu : « Nous allons faire un film, vous et moi ! » Nous avions donc cette idée en tête, nous avons engagé quelques personnes sur place, nous avons parcouru le Zimbabwe et le film est devenu ce qu’il est. Il n’y avait pas de scénario ni de vraie structure. Je n’ai pas arrêté de filmer, c’était toujours passionnant… L’ensemble des rushes est peut-être plus intéressant encore que le film lui-même car il est totalement dépourvu de structure. La recherche d’une structure a posteriori ne fut pas un exercice facile, mais il s’est révélé intéressant. En tant que réalisateur, travailler sur un matériau non structuré m’a beaucoup appris, notamment à déterminer où étaient les moments de pure vérité. Ce type de film est extrêmement formateur, même pour un réalisateur comme moi.
Mais vous aviez tout de même une intention, celle d’évoquer les problèmes de l’émigration…
Bien sûr ! C’était le message. Je pense que la forme s’est imposée car le message était très présent. Mon but ne me sortait pas de l’esprit. J’aurais pu chercher à lui donner une forme que j’avais prédéfinie, comme pour Meisie, qui contienne quand même un message. Meisie me semble plus poétique, il n’y a pas de vraie structure. Les choses arrivent comme ça car personne n’a cherché à y coller un message, ce qui fait, paradoxalement, que le message s’en dégage plus intensément. Mais ce fut intéressant. Hier, j’ai rencontré deux jeunes réalisateurs qui avaient vu le film. Ils m’ont dit qu’il les avait beaucoup inspirés. Même avec du matériel très simple, je pense qu’on peut faire un film de qualité et être un guide pour les gens. C’est également ce que je voulais dire aux gens en Afrique du Sud : « Cessez donc de vous plaindre de la difficulté de faire des films, faites-les et c’est tout ! » Je suis un grand partisan de cette philosophie.
Comment se passe le travail avec les populations noires ? On sait que votre épouse est noire, vous êtes donc en quelque sorte intégré dans cette relation, mais concrètement, avez-vous rencontré des difficultés ?
Pas vraiment. Bien sûr, j’imagine qu’ils sont assez suspicieux lorsqu’un Blanc vient s’intéresser à une culture si différente, mais ma réponse à cette question est simple : si vous voulez faire un film sur Jésus-Christ, faut-il absolument que vous ayez vécu à son époque ? Non ! Si vous êtes suffisamment informé au sujet d’une culture, d’une époque ou d’un endroit, vous pouvez faire le film. Je ne comprends absolument pas la langue qui est parlée tout au long du film, qui est le Shona. Pourtant, on sait lorsqu’un instant plein de vérité survient ou non. Par exemple, il y a une authenticité lorsqu’ils répètent leurs paroles pour eux-mêmes ou lorsqu’ils hésitent ; il suffit d’y être attentif. Lorsqu’on manipule une caméra, on écoute avec une grande attention. Par ailleurs, je disais souvent aux acteurs : « C’est votre histoire tout autant que la mienne ! Soyez constamment attentifs à tout ce qui peut se passer. Chaque fois que quelque chose vous paraît sonner faux, dites-le moi ! » Un des acteurs me disait alors : « Ce qu’elle doit dire n’est pas assez ceci ; c’est un peu trop cela… » C’est une façon de travailler assez particulière, mais qui présente beaucoup d’intérêt.
Pensez-vous que le film permettra aux Zimbabwéens qui sont en mesure de le voir d’être plus informés sur la situation ?
Non ! Je pense qu’ils savent, mais il n’existe pas de médias au Zimbabwe. Il y a une télévision d’Etat qui diffuse chaque jour un feuilleton d’une demi-heure et c’est à peu près tout. Des gens ont déjà vu le film au Zimbabwe, il le regardent six, sept, dix fois car c’est la première fois en dix ans qu’une voix s’exprime véritablement pour eux. C’est très intéressant et très émouvant de voir combien il est important, pour le Zimbabwéen ordinaire, de pouvoir lutter contre ce système. Certes, cela dépend aussi du lieu et de l’époque : si vous faites beaucoup de films intéressants, par exemple sur la situation au Zimbabwe, c’est un grand et beau travail. C’est difficile, mais intéressant.
Comment voyez-vous l’avenir ? Avez-vous l’intention de garder ce cap ?
Vous savez, lorsqu’on a fait pendant un certain temps des films à petit budget, on a vraiment hâte de retourner derrière la grue, la caméra et retrouver le Dolby stéréo… Mais on ne peut s’empêcher de se dire : « Juste une dernière fois ! » Quelque part, cet aspect artisanal vous manque. J’ai beaucoup d’affection pour deux ou trois très gros films que j’ai faits. J’espère qu’ils auront encore du succès, car grâce à l’argent qu’ils me rapportent, je peux continuer à vivre et faire ces petits films pendant plusieurs années. Je crois vraiment en ce type de films. Si la qualité d’un film comme Meisie avait été meilleure ne serait-ce que de 10%, il aurait décollé… Mais cette expérience m’a beaucoup appris !

Transcription et traduction : Thibaud Faguer-Redig///Article N° : 7722

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