Plaidoyer pour une bande dessinée africaine

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Si la bande dessinée existe en Afrique, elle n’a pas encore atteint sa pleine maturité. On trouve pourtant sur le continent nombre de bons auteurs, et le public semble être « assoiffé ». Que manque-t-il donc ? Peut-être simplement une prise de conscience de ce que pourrait devenir la bande dessinée.

« L’alliance de l’utile et du futile ». La bande dessinée répond au plus juste à la définition d’Amadou Hampâté Bâ. Existe-t-il de nombreux supports culturels qui soient aussi facilement accessibles, aussi synonymes de distraction et de loisir, mais qui aient la capacité de tout dire, dans le détail et avec subtilité, comme peut le faire la bande dessinée ? La bande dessinée, facile à transporter, peu onéreuse si les éditeurs le désirent, facile d’accès, pourrait faire entendre une « musique » africaine peu audible jusqu’à maintenant : la voix des peuples.
Certes, la BD a déjà une belle vitalité dans certains pays d’Afrique. Car encore faut-il s’entendre sur les productions que l’on peut ranger derrière le terme générique de bande dessinée. Ainsi, les caricatures d’hommes politiques présentes dans de nombreux journaux ne sont pas à proprement parler des bandes dessinées : elles correspondent plus à du dessin de presse.
La bande dessinée peut se définir comme une forme d’art populaire (ce qui sous-entend une diffusion de masse), qui s’attache à raconter des histoires, réelles ou fictives, au fil des cases et des planches, en faisant interagir dessins et textes au sein d’un même espace narratif. Cette définition, à la fois large et restrictive, souffre de nombreuses exceptions, mais elle englobe la majeure partie de ce que l’on peut appeler bande dessinée.
La mauvaise réputation de la BD
En Afrique, comme souvent en Europe, la bande dessinée continue d’avoir mauvaise presse. On estime généralement qu’elle ne s’adresse qu’aux enfants, pour leur raconter des histoires légères sans réel intérêt culturel. « Mon enfant ne lit pas, il ne fait que lire des bandes dessinées », entend-on souvent dans la bouche de parents désespérés. Les enfants qui lisent des bandes dessinées lisent, et surtout, ils liront. Des enquêtes le prouvent : l’enfant qui ne lit que des bandes dessinées lira beaucoup plus facilement romans et autres ouvrages que celui qui ne lit rien. Et si la bande dessinée apparaît comme un medium attrayant pour les enfants, elle ne l’est pas moins pour les adultes. De nombreuses BD traitent, sérieusement ou non, de sujets intelligents, intimes, spirituels, ou subtils, et ne s’adressent certainement pas à des enfants, souvent incapables de les comprendre.
Si la bande dessinée est apte à tout dire, et à tous les types de public, pourquoi ne s’impose-t-elle pas aussi largement en Afrique comme elle a pu le faire dans d’autres aires géographiques et culturelles ? On peut penser que, contrairement à d’autres formes d’art – la musique, la sculpture, la peinture… -, la bande dessinée n’a pas une longue tradition en Afrique. Le problème vient-il des artistes ou de leur public, des dessinateurs ou des lecteurs, des producteurs ou des consommateurs ? L’absence de tradition dans le domaine a engendré en Afrique un problème d’identité de sa bande dessinée. L’Afrique francophone regarde particulièrement vers la France et la Belgique, grands pays de bande dessinée, mais où la production apparaît atypique lorsqu’on la compare au reste du monde. La BD y est chère, et est considérée comme un produit de « luxe », alors que partout ailleurs, c’est un produit de consommation courante, qui s’acquiert à moindre coût. De même pour le graphisme, notamment pour la couleur : l’Afrique ne doit pas suivre aveuglément le modèle occidental du 48 planches couleurs cartonnées. D’un point de vue stylistique, la fameuse ligne claire d’Hergé n’est pas un modèle indépassable : c’est une façon de faire, ni meilleure ni pire que les autres.
Aller à la rencontre de son public
La BD africaine doit trouver son public local, et pour ce faire lui parler des choses qui l’intéresse, sous la forme qui l’intéresse, à un prix qui ne le repousse pas. Car pour l’instant, les bandes dessinées ne peuvent pas atteindre le grand public faute de structures aptes à stimuler la production, à fabriquer les revues ou les albums, et à les promouvoir. Y a-t-il un éditeur spécialisé dans la BD en Afrique ? Malgré ses recherches, la rédaction d’Africultures n’en a pas trouvé, en Afrique sub-saharienne du moins. Ainsi, la bande dessinée se trouve dans des journaux, des magazines, spécialisés ou non, mais qui sont rarement édités par des spécialistes du domaine. En Europe, aux Etats-Unis ou au Japon, les éditeurs de bande dessinée sont spécialisés dans ce produit culturel, ils ont acquis une compétence particulière que ne possède pas obligatoirement un éditeur de journaux ou de romans.
On trouve également une autre BD, sous forme d’albums cette fois : la bande dessinée pédagogique, souvent subventionnée, qui a pour but de sensibiliser contre les risques du SIDA, ou d’enseigner comment on cultive un champ, par exemple. Ces efforts sont intéressants, mais, dans ce cas précis, la bande dessinée n’est pas considérée comme une fin, mais comme un moyen. Les institutions culturelles pourraient désormais tenter d’aider le développement d’une BD de fiction dans les pays africains, en soutenant par exemple le lancement des projets d’édition les plus solides. Il s’agirait là plutôt d’amorcer la pompe, pour que l’on puisse entrer dans le cercle vertueux de l’industrie culturelle, qui permettrait de faire vivre les différents acteurs de la bande dessinée. Et c’est seulement lorsque la production sera suffisante, que les auteurs se trouveront dans une saine position de concurrence, que pourra enfin s’exprimer pleinement une BD africaine libre et créative. Elle trouvera alors son (ou ses) style(s) propre(s). Les auteurs sont prêts, comme vous pourrez le découvrir dans ce dossier ; on peut penser que le public l’est aussi ; c’est désormais à la charnière centrale, l’édition, de se mettre au travail pour que l’Afrique prenne, en temps et heure, sa place dans le jeu mondial des bulles et des cases. 

* Sébastien Langevin est journaliste, rédacteur en chef du magazine en ligne Le Virus BDnet (http://www.bdnet.com).///Article N° : 1564

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