Poésie. « L’insoumission et la faim furieuse de bonheur »

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Maxime N’Debeka est dramaturge, nouvelliste, romancier et poète. Il vient de publier Toi le possible chimérique suivi de Les divagations de rêveur insomniaque chez Le Manteau et la Lyre, Obsidiane.

Africultures. Pourriez-vous dire quelques mots de votre parcours poétique de Soleils Neufs (Clé, 1969) à Toi, possible chimérique (M et L, Obsidiane, 2015) ?
Maxime N’Debeka. Le recueil Soleils neufs réunit quelques textes écrits de 1960 à 1968. Les tout premiers ont même été présentés par le Centre culturel français dans une plaquette (Poèmes maigres et aigres) en 1966. On m’a consacré poète, puis poète révolutionnaire, très tôt, trop tôt. Le pays et l’époque avaient sûrement besoin d’une voix singulière. Car que savais-je de la poésie ? Rien. Soleils Neufs ou les paroles des années 1960 n’ont été que le départ d’un long voyage pour tenter de découvrir la poésie et tenter de s’en approcher. De Soleils Neufs à Toi, l’impossible chimérique, c’est une aventure semée de réussites et d’échecs, d’espoir et de désenchantement qui me mène en moi. Je me suis rendu compte, après bien d’autres voyageurs, que ce cheminement n’est pas une partie de plaisir, mais dépassement, ascèse, combat, frustration, souffrance. Après chaque mot, chaque vers, chaque poème, je me suis retrouvé plus pauvre, plus malheureux, vide. À chaque fois, la poésie s’est dérobée. Et je ne sais pourquoi quelque chose me pousse toujours à la rechercher. Je veux toujours l’entrevoir, et si possible la toucher, la sentir, la goûter. Allez savoir pourquoi.

Depuis 1994 (Paroles insonores suivi de Les signes du silence), vous ne semblez pas avoir publié de poèmes. Toi, le possible chimérique suivi de Les divagations de rêveur insomniaque, est donc votre grand retour en poésie, sous le signe de la rupture ?
C’est vrai, je n’ai pas publié de poèmes depuis Paroles Insonores. Mais je n’ai pas pour autant déserté la poésie. Je pense très longuement (trop peut-être) mon écriture poétique. À quoi bon publier des poèmes si ceux-ci ne marquent pas une étape significative du cheminement. Non, mon « grand retour » ne se fait pas sous le signe de la rupture. Il faut plutôt songer à une rupture-continuité. Car mon univers demeure le même. De recueil en recueil, le voyage se poursuit de façon chaotique avec des certitudes et des doutes, des satisfactions et des déceptions, des agonies et des renaissances, avec ce fort sentiment d’impuissance mais aussi cette croyance à la volonté de création de soi et du monde.

Dans Toi, le possible chimérique, les titres des poèmes renvoient à des états de la vie et du vivant : de la  » Déliquescence » à la « Rémission » dans la première partie, de la « Résurgence » à la « Laideur(s) » dans la deuxième partie. Des poèmes comme pauses méditatives au cours d’un cheminement ?
Les malheurs, les laideurs, la barbarie ne connaissent pas de répit. Le chaos semble se répandre partout. Mais quand la beauté semble finir, s’abolir, il survient un sursaut. Un grain de beauté, une parcelle de vie, n’importe comment réapparaît au cœur de la déliquescence des êtres et des choses. À ce moment-là, la poésie me fait miroiter quelque facette de sa nature : la résistance, la révolte, l’insoumission, la faim furieuse de bonheur.

Les deux poèmes de la dernière partie « Abjection » et « Récidive » sont bilingues. Pourquoi ?
Je suis de culture africaine avant tout. Mon aventure en poésie se fait donc aussi à bord de la langue maternelle. Souvent mes découvertes viennent avec des sons, des rythmes, des couleurs, des parfums, des couleurs « Kongo ». Pendant très longtemps, je me suis traduit en français pour passer à l’écriture. Cette fois, j’ai décidé d’écrire comme me vient la chose, et ensuite je plie la langue française à l’exigence de la langue kongo.

Les Divagations de rêveur insomniaque suit un autre rythme, une autre musique sous le signe de la naissance primordiale ?
Il est vrai qu’au début, Les Divagations de rêveur insomniaque peuvent faire croire à un poème cosmique, à une sorte « de naissance primordiale ». Mais c’est bien de la réalité du monde d’aujourd’hui qu’il s’agit… Nous avons cru ce monde sur la voie de l’humanisation et du progrès. Nous avons cru à un futur proche de bonheur. Et puis patatras ! L’horizon s’effondre. L’espoir d’un avenir radieux s’estompe. Nous sommes-nous accrochés à une chimère de plus ? Non, si on résiste, si on refuse les lâchetés, si on poursuit furieusement la quête de l’utopie. Le rythme dans ce texte est plus vif, plus direct et le sens plus clair pour bousculer peut-être. Pour provoquer sûrement.

Le titre Toi, le possible chimérique, est un vers de Mahmoud Darwich que vous citez en exergue. Vous citez également d’autres poètes : Wallace Stevens, Yannis Ritsos, Shang Qin, Tagore… Le dialogue avec des poètes d’horizons divers est donc essentiel à vos yeux ?
Le dialogue avec des poètes d’horizons divers est essentiel. La poésie fait signe de mille manières sur toute la planète et à toutes les époques. Il est vivifiant d’aller à l’écoute de l’œil d’autres aventuriers pour élargir son code de décodage des traces de vérité de la poésie. Et puis, il est très réconfortant de constater que l’on ne se retrouve pas le seul être « décalé, à contre-courant, à contretemps » du monde, que l’on a de la famille partout.

Vous dites :  » à cor et à cri la poésie ébruite le désir sans limite de/ Beauté » (P. 51). Qu’est-ce que la poésie, pour vous ? Que peut-elle ? A-t-elle un pouvoir ?
Sérieusement, qu’est-ce qu’un poète peut dire de la poésie ? Pour répondre à cette dernière question, j’appelle Federico Lorca Garcia à mon secours : « Laisse cela aux critiques et aux professeurs. Mais ni toi, ni moi, aucun poète, nous ne savons ce qu’est la poésie ».
Je peux dire néanmoins que la poésie m’a aidé à survivre. Ce n’est pas là une affirmation légère. Et elle me fait tenir encore ; elle me construit et me reconstruit sans cesse. Elle approfondit mon expérience, me donne des yeux, des sens, à chaque coup nouveaux. Elle garde vive en moi l’exigence de beauté, de liberté et de justice, toute l’incendie intérieure nécessaire, toute la jeunesse d’âme.

///Article N° : 12839

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