Poétesses camerounaises : plumes en verve

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La poésie et les femmes, c’est avant tout une affaire de regards, celui que les hommes posent sur elles, et le leur propre. Mais c’est surtout un lyrisme charnel, maternel et cérébral qui, pour diverses raisons, se fait discret pour mieux s’imposer. Tentative de présentation.

L’image que la poésie a jusqu’ici imposée de la femme est celle que les poètes mâles ont su fabriquer. Des Destinées d’Alfred de Vigny, on a retenu que la femme est une vipère dorée, une éternelle Dalila. Son contemporain Baudelaire a essuyé la déception de sa mère qui voulait tout sauf d’un fils qui fut poète. On n’a pas non plus oublié Agrippa d’Aubigné qui, bien avant, avait sacrifié toute une Hécatombe à Diane pour espérer mériter son amour ou Alfred de Musset traumatisé par les trahisons de Georges Sand. Cette lourde tradition négative attachée à la femme efface les efforts d’un Ronsard qui de sa lointaine Renaissance continue de chanter des sonnets pour ses mignonnes ou ceux d’un Aragon multipliant des blasons pour sa belle Elsa. Au Cameroun, La Femme où j’ai mal de Paul Dakeyo sonne comme la continuation d’une indécrottable fatalité féminine à travers les âges. Le regard des hommes sur la femme à travers le prisme de la poésie, s’il n’est pas totalement diabolisant, présente tout au moins la gent féminine sous un angle ambigu. Eno Belinga, dans ses Ballades et chansons… se fait le rossignol des femmes de tous les pays, Patrice Kayo recueille dans les villages les chansons qu’elles inventent et entonnent pour accompagner et rythmer les occasions nuptiales ou mortuaires, François Sengat Kuo, tout occupé à se battre contre l’ordre colonial, rejette leurs câlins et baisers qui sont des entorses à l’action, Engelbert Mveng trouve en elles les dépositaires de la maternité, de la foi et des valeurs de l’Afrique profonde, Kolyang Dina Taiwe montre leur septentrional combat contre le désert et les prédations… La plume masculine a donc écrit la femme sous la double postulation baudelairienne, à la fois positive et négative et sans doute davantage négative. Il ne s’agit pas d’interroger cette double postulation, qui s’inscrit de toute évidence dans la nature des choses, mais d’explorer les textes écrits et publiés par une catégorie que nos institutions modernes condamnent de temps en temps à la lapidation. Qui sont nos poétesses ? Qu’ont-elle écrit ? Quelle audience est réservée à leurs poèmes ? Quels réseaux les soutiennent?
L’histoire de la poésie féminine camerounaise d’expression française est à l’image même de la poésie camerounaise dans son ensemble. Elle est très jeune. Le nombre de poétesses se compte au bout des doigts, même si la densité des œuvres produites et leur portée sont immenses. Des plus anciennes aux plus récentes, il faut citer, parmi les plus connues : Jeanne Ngo Maï, Were Were Liking, Marie-Claire Dati, (qui vient d’ajouter la particule Sabze à son nom), Virginie Belibi, Monique Bessomo, Stella Engama Virginie, Nadine Nkengue, Taly Bedje et Angeline Solange Bonono. Née en 1933, Jeanne Ngo Mai, pharmacienne de formation, a publié le recueil Poèmes sauvages et lamentations, un recueil proche dans le ton de Philombe et Etienne Noumé qui, de l’avis de Paul Dakeyo (dans son anthologie de la poésie camerounaise Poèmes de demain) dresse un « réquisitoire sévère mais amplement justifié contre ceux qui ont commis crimes et exactions divers sur le sol africain, au nom d’une prétendue civilisation, dont le but était l’exploitation et la saignée à blanc de peuples pacifiques et accueillants ». C’est en 1977 que Were Were Liking, née en 1950 au Cameroun, publie chez Saint-Germain-des-Prés On ne raisonne pas le venin. Journaliste, dramaturge, peintre, écrivain, celle qui est connue actuellement sous le nom de la Reine mère du Kiyi Mbock, un immense complexe culturel qu’elle a créé au cœur d’Abidjan, s’est toujours efforcée, dans ses diverses pratiques artistiques, « de renouer avec les formes artistiques issues de la tradition africaine. Celles-ci doivent au préalable être expurgées du ‘venin ‘de tout ce qui freine l’élan créateur. Ainsi la pratique poétique, loin d’être un acquis, présuppose une remise en cause permanente en vue d’approcher les formes d’écriture susceptibles de révéler les différents plans de la réalité » (E.Locha Mateso, in Anthologie d’Afrique noire d’expression française). En réalité, l’œuvre littéraire de Were Were ne s’enferme dans aucun genre, elle est transgénérique.
Par exemple, Elle sera de Jaspe et de corail (1983), est à la fois un poème, un roman et une pièce de théâtre, un conte. Si l’unique recueil de Virginie Belibi, Vers enivrants publié aux Editions CLE en 1987 est passé inaperçu du fait de la faible teneur poétique d’un livre qui exprime pourtant la lassitude d’être, le désir d’abolition des frontières, des préjugés, des injustices (thèmes hautement poétiques, s’il en fut !), le destin des trois dames qui font l’odéon actuel de Yaoundé est tout à fait autre. Il s’agit de Marie-Claire Dati, Stella Engama Virginie et Angeline Solange Bonono. Leurs œuvres sont soudées par un thème dont la visibilité dans l’esprit des lecteurs ne souffre d’aucun doute : le sexe.
La première donne le ton en 1992, lorsqu’elle publie aux Editions SOPECAM Les Ecarlates, son premier florilège. L’homme est perçu dans l’œuvre de cette fonctionnaire de l’assemblé nationale camerounaise et enseignante de formation sous les traits d’un vainqueur qui éveille chez la poétesse toutes sortes de phantasmes les uns aussi inattendus que puissants. Le livre, d’une grande virtuosité formelle, combine toutes sortes de jongleries syntaxiques et de figures audacieuses et exprime aussi des revendications féminines, sociales et politiques. Les caillots de vie, récemment publié aux Presses Universitaires de Yaoundé, reprennent et continuent les thèmes du précédent recueil, avec plus d’amertume et moins de rêves. Stella Engama, juriste de formation, présidente des Amis de la Littérature, fondatrice d’établissements scolaires, journaliste a, pour sa part, publié trois recueils aux Editions Fusée dont elle est la fondatrice et la directrice : Invente-moi suivi de Paroles intimes, Les Sentiments que l’on s’aime et Les Délices de l’enfer. Les rêves puérils de bonheur, les tortures de l’âme, les témoignages d’affection et de tendresse, l’attente de l’être aimé sont les sujets essentiels des deux premiers recueils où perce déjà (dans Invente-moi surtout) une écriture charnelle et pleine des volcans corporels. Cela peut se comprendre comme une armure dont la poétesse s’entoure pour échapper aux ravages du temps, ou pour se maintenir en équilibre. Mais c’est dans Les Délices de l’enfer que la poétesse au tempérament de feu laisse éclater toute sa fougue de femelle assiégée par un corps en totale éruption sensuelle. Angeline Solange Bonono n’est pas étrangère à ces mots chargés des frémissements insatiables des sens. Professeur de français, ancienne vice-présidente de la Ronde des Poètes et auteur de Soif azur publié en 2002 aux Editions de la Ronde à Yaoundé, elle s’en sert pour inventer une poésie pleine de caractère, hantée de songes atroces, de visions et de souvenirs effrayants où le sexuel semble traduire, en réalité, (contrairement aux lectures journalistiques faciles et superficielles) des déchirements intérieurs et antérieurs qu’autre chose et dont les mots seuls semblent être les éléments de catharsis. Mais elle sait évoquer, avec son esthétique de la fêlure à dominance cérébrale, la mémoire d’une ascendance généreuse, la souffrance d’une génération sevrée de repère, l’obscurité d’une terre sevrée de son intelligentsia, le scandale d’une hystérique en parturition au beau milieu d’un carrefour…Nos poétesses ne sont donc pas des néo-Sappho qui produiraient une poésie charnelle pour le plaisir du sexe. Il y a sûrement dans ce thème récurrent et proéminent un motif secret de leur libération et de la libération du monde. Angeline Solange Bonono ne dit-elle pas souvent aux journalistes, pour justifier son livre et l’extraire du carcan libidinal dans lequel on veut l’enfermer, que le monde a mal au sexe et qu’il faut l’en libérer ? A ces reines de la plume, il faut ajouter les autres, les inédites, qui attendent à leur tour d’appartenir au grand jour. Il faut aussi évoquer les inconnues, celles qui publient dans la diaspora et dont les œuvres ne nous sont pas encore parvenues.
Mais, de façon générale, la production poétique féminine camerounaise reste marquée par le nombre d’auteurs qui demeure bas, par le faible taux de publications, par l’inexistence des réseaux de distribution des œuvres d’esprit dans notre pays, par le déficit de réflexions sur les questions liées à l’écriture féminine et à sa diffusion. Sur ce plan, le Cameroun ne semble pas un cas atypique dans le monde. L’histoire littéraire de la France nous procure de belles découvertes. L’anthologie de la poésie française de Georges Pompidou qui comporte plusieurs pages et qui couvre plus de cinq siècles de pratique poétique hexagonale ne présente qu’une pincée de poétesses. Celle de Paul Dakeyo (1982) n’en compte que deux. Les anthologies internationales, à l’exemple de celle de Lilyan Kesteloot (1967) et celle de Pius Ngandu Nkashama (1984) ne présentent pas de poétesse camerounaise. Si les femmes sont les premières poétesses du monde, ainsi que le soutient Samuel Martin Eno Belinga et ainsi que le prouvent toutes nos traditions, si les berceuses, les cantiques, les comptines sont l’œuvre de leur génie millénaire, il y a lieu de s’interroger sur leur présence si ténue dans les productions écrites. Est-ce à cause d’une société humaine à structure phallocratique où la femme est depuis la nuit des temps vouée aux travaux ménagers alors que l’homme s’embourgeoise dans des travaux spirituels ? C’est, au bout du compte, une écriture qui suscite encore les questions qui se posent à la littérature camerounaise dans son ensemble.

///Article N° : 3985

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