Pour un jeu naturel

Entretien d'Olivier Barlet avec Ahmed Souané, acteur ivoirien

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Quels rôles avez-vous interprété avant de jouer dans Caramel d’Henri Duparc ?
J’ai également joué le rôle d’un gérant de cinéma dans Roues libres, un long métrage de Sidiki Bakaba et celui d’un insouciant dans un court métrage sur le sida, Sida dans la cité. Henri Duparc m’a découvert lorsque j’ai joué dans sa série télé Moussa le taximan. J’ai également joué dans des séries télé ivoiriennes comme Ma famille, Nafi, Les Voisins.
Comment cela se passe-t-il pour un acteur dans un pays torturé ?
Il est vrai que c’est difficile de s’en sortir. Il est pourtant pour nous acteurs et cinéastes important de lutter pour que la paix revienne le plus tôt possible et faire comprendre aux hommes politiques que sans nous, c’est la culture qui est absente. Les salles de cinéma ferment : il ne faut pas baisser les bras. J’ai beaucoup apprécié le travail d’Henri car il a tenu à réaliser et sortir le film malgré la crise. Il n’a pas eu tort : en six semaines, le film a enregistré le record d’entrées dans une salle de cinéma en Côte d’Ivoire depuis les origines ! Le gérant a annoncé que du 3 mai 2005 au 15 juin 2005, il a enregistré 19 000 entrées. Certains jours, les trois séances 15 h, 18 h et 21 h étaient pleines. J’ai moi-même vu des gens faire la queue à 15 h pour prendre des billets de la séance de 21 h car les deux séances étaient pleines. Caramel a fait la démonstration que le public africain a envie de cinéma.
C’est dans la même salle que vous dirigez dans le film, celle de l’Hôtel Ivoire !
Absolument. Le cinéma doit jouer sa partition durant cette crise pour regrouper les gens et leur faire entendre autre chose que les dialogues guerriers, leur permettre de rêver, de voir d’autres sons et images que les horreurs de la guerre, et de maintenir la flamme culturelle allumée. Il ne faut pas que les hommes politiques aient raison de nous, hommes de culture. Depuis 2002, Caramel a été le seul film à sortir !
Y a-t-il d’autres salles encore ouvertes ?
En dehors de petites salles de quartier, il y a trois salles encore en fonctionnement, l’Ivoire et deux salles en supermarché, Prima et Sokossi, mais il n’y a pas de projections ! C’est Caramel qui a réveillé l’Ivoire qui a continué avec Hôtel Rwanda et un film local sur le coupé-décallé. Mais depuis, il ouvre quelque fois sur un week-end pour présenter un film, mais aucun film ne reste à l’affiche.
Caramel est-il distribué autrement que dans les salles ?
Pas pour le moment. Une sortie en dvd risquait d’être aussitôt piratée. A Abidjan, des gens surveillaient la salle pour empêcher que le film ne soit enregistré !
Comment cela s’est-il passé avec Henri Duparc sur le tournage ?
Je ne revenais pas de sa mort : il n’a rien laissé transparaître de sa maladie. Ni durant le tournage, ni durant son exploitation : il était pratiquement tout le temps là pour les séances de l’hôtel Ivoire. Notre dernière conversation téléphonique s’est déroulée une semaine avant son décès : il me demandait de transmettre mes références pour me rendre au festival de Khouribga. Sur le tournage, l’ambiance était bon-enfant : c’était un vrai plaisir, sans stress. Il nous faisait comprendre ce qu’il attendait du film et nous donnait des directives verbales, puis il nous laissait notre liberté de jeu. Sur le plateau, il demandait juste quelques modifications. Il était rare qu’on aille jusqu’à trois prises. On a respecté sans peine le calendrier de 28 jours de tournage. Il ne demandait pas qu’on reste collé au texte, mais il fallait rester dans son style d’humour. Il appréciait nos apports.
Est-il beaucoup intervenu dans le placement des corps, la gestuelle ?
Non, il nous disait que nous sommes des acteurs et nous demandais de jouer de façon naturelle, sans surjouer. Il nous donnait des indications, quelque fois sur des dialogues devant coller avec des gestes précis. On a du mal à imaginer qu’il ne soit plus là !
Le film est comme un testament, celui d’un homme qui va partir et prévient un peu à l’avance…
Exactement. J’en discutais avec le journaliste Michel Koffi et nous avions le sentiment d’un message qu’il nous laissait en revenant ainsi sur ses films. L’amour était son thème favori, un amour sans frontière que l’on doit laisser venir de soi-même. L’amour dépasse la mort, un clin d’œil aux mami wata, les déesses de l’eau. Cet amour né de façon magique dans une salle de cinéma devait pouvoir se poursuivre au-delà de la mort. J’ai beaucoup aimé sa façon de décrire un amour sans couleur, intemporel et qui triomphe de la mort.
Quand on est acteur, j’imagine que c’est une émotion qui passe à l’intérieur.
Bien sûr, jouer dans un tel film renforce l’idée que nous avons de la femme et de l’amour, et on en reçoit vraiment quelque chose pour soi-même.
Votre rôle est plutôt de composition naturelle alors que la plupart des autres sont dans la caricature. Cela correspond-il davantage à votre habitude ?
Je suis avant tout un acteur de théâtre. Je me suis formé à travers des stages, notamment avec Sidiki Bakaba, Neba Bienvenu, etc., les grands pionniers du théâtre ivoirien. J’ai même flirté avec Daniel Sorano sans y jouer. J’ai également joué au Koteba du Mali mais n’y suis pas resté car on y surjoue et danse beaucoup. Je préfère être naturel. J’ai beaucoup travaillé avec le metteur en scène centrafricain Maka Wapix qui était professeur de français en Côte d’Ivoire avant de rentrer à Bangui. Il nous disait que la meilleure façon de transmettre quelque chose au spectateur est de la faire le plus naturellement possible. C’est ainsi que c’est le mieux accepté. C’est exactement ce que Duparc nous disait : « Joue-le tel que tu l’entends pour que ça donne quelque chose au réalisateur comme au spectateur ». Je me suis mis dans la tête de Fred et ça a marché.
Dans quelles directions aimeriez-vous aller maintenant ?
J’aimerais jouer aussi en dehors de la Côte d’Ivoire pour apprendre en me frottant à d’autres perspectives. Sur place, je souhaite que les productions se fassent malgré les difficultés. Duparc nous a montré qu’il faut partir de chez soi pour pouvoir rencontrer l’ailleurs. La situation militaro-politique n’est pas idéale pour investir dans des productions mais il ne faut pas laisser le pays en crise. Il n’est pas aussi invivable que cela ! Les talents se perdent faute de productions. Le cinéma s’enfonce dans la léthargie.
Vous restez optimiste ?
Il faut l’être ! Dans Caramel, Duparc fait un constat amer et lucide de la désertion des salles mais nous encourage à ne pas baisser les bras. Il a tourné avec de jeunes acteurs : c’est un signe d’espoir. Il a travaillé avec des jeunes à la technique : le cadreur, le chef opérateur, l’assistant, le preneur de son, la maquilleuse, le régisseur, etc. pour bien signifier qu’il faut que la jeunesse prenne la relève. Ce sera dur, mais on y arrivera !
Avez-vous des modèles d’acteurs, des exemples à atteindre ?
Oui, j’ai adoré Douta Seck, et j’aime beaucoup Sotigui Kouyaté, et la simplicité d’Hamidou.
Ce sont des acteurs qui sont beaucoup dans l’intériorité.
Oui, je ne me lasse pas de regarder la cassette de Douta Seck dans le Roi Christophe.
Vous préférez le théâtre ou le cinéma ?
Dans la balance, le théâtre domine. C’est la source dont je me nourris. La présence des spectateurs pousse à faire sortir l’émotion. Mais le cinéma a une plus large diffusion et permet de voyager davantage comme pour venir à ce festival de Khouribga !

propos recueillis par Olivier Barlet
Khouribga, juin 2006///Article N° : 4508

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