Pour une écriture préemptive

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D’un : la réalité est d’abord une question de perspective. L’écrivain comme tout être humain d’ailleurs, ne peut pas y échapper. Or s’il est une évidence, c’est que l’Africain d’aujourd’hui est le premier qui, depuis cinq cent ans, est né indépendant : libre. L’exception à cette règle est très mince, même si définitive : l’Ethiopie. Il n’a donc pas connu, ni la colonisation, ni la traite des Noirs, ni l’esclavage : bref, il a grandi dans les évidences de pays indépendants qui, même si boiteux, n’en ont pas moins des réflexes universaux. Et si nous comptons que la majorité des populations africaines a moins de quarante ans, c’est-à-dire, clairement, est née après 1960, il devient évident qu’elle n’a pas connu le tremblement de la dépossession de son corps et de sa terre, qui étaient le fait de ses pères, grands-pères et même aïeuls. De deux : le fait colonial, dans son immense majorité, a jeté les Africains dans des Républiques. Il n’est pas erroné de dire que si les Africains, nos pères, eux, se sont réveillés dans les ‘soleils des indépendances’, ceux-ci avaient aussi fait de ces ex-colonisés, au sortir de féodalités parfois les plus répressives, des Républicains : et cela, il faut encore s’en rendre compte, car ce sont des Républicains qui parfois manquent dans nos Républiques étranglées par des années dictatures, et qui comme au Togo deviennent putschistes même malgré eux ! Mais n’oublions pas dans cette lancée de nous rappeler le nombre de morts qu’il aura coûté à la France, par exemple, ou d’ailleurs à l’Allemagne qui n’est une République que depuis 1919, ou alors, plus juste, depuis 1949, pour faire des Français et des Allemands des Républicains ! C’est dire que l’Africain d’aujourd’hui, et je veux dire la majorité des Africains, vit dans cette double évidence qu’il est né indépendant et républicain.
S’il n’y pense pas tous les jours, s’il ne le proclame pas, c’est parce que c’est une évidence. Mais il n’y pense pas non plus, avouons-le, parce qu’il y a mille structures de la violence qui tous les jours veulent le lui faire oublier : et ces structures sont tout aussi celles de son pays qui, dans ses actes quotidiens, n’oublie jamais les réflexes de l’Etat de violence qui l’a fabriqué ; ce sont celles des anciens colonisateurs qui, de mille manières, ne veulent toujours voir en lui que le fils du colonisé que son père fut – comme après l’abolition de l’esclavage aux Etats-Unis, la Reconstruction avait inventé les lois Jim Crow, et comme en France, l’après Révolution avait inventé l’Empire ; mais ce sont aussi, pire, celles d’Africains de son âge, qui se définissent par rapport au temps d’une dépossession qu’ils n’ont pas vécue, et se disent ‘enfants de la post-colonie’, quand en fait ils sont adultes, c’est-à-dire pères d’une Afrique indépendante ; quand ils sont nés dans l’évidence de ce rêve vieux de cinq cent ans et pour lequel des millions d’Africains sont morts. Il serait très intéressant ici de voir, de manière comparative, si les Français nés après 1789, ceux-là dont nous avons lu nous aussi les textes à l’école, se définissaient autrement que comme des citoyens qu’ils n’étaient que depuis si peu, même si nous savons que l’Etat français, même si républicain, a hérité de la royauté qu’il décapita avec le citoyen Capet, beaucoup plus que sa géographie hexagonale ; il serait intéressant de voir si sa conception même de la République qui se veut si centriste, parisienne, et oppose si clairement le modèle français de l’Etat au modèle américain et même au modèle allemand, a aussi imposé aux Lamartine (né en 1790), Vigny (né en 1797), Hugo (né en 1802), et consort, de s’entendre autrement que romantiques. C’est que nés dans les évidences de leur temps qui s’était déjà fabriqué un autre calendrier, ils avaient hérité de leurs pères le devoir de rêver l’Inconnu.
Rêver l’Inconnu ? Que si, car c’est avec nous que l’Afrique commence à s’inventer dans le quotidien : pas celle que ne reconnaissait déjà pas David Diop, et qui plie sous le joug de la domination ; pas celle qui tremble devant la chicotte des gardes-chiourme ; pas celle qui est transportée dans des bateaux, sur des mers, et qui enrichit d’autres continents en esclaves et en immigrés ; pas celle qui est vendue aux enchères au marché des esclaves et à la Banque Mondiale ; pas celle qui vit dans la ségrégation et voit ses prophètes être enfermés pendant trente ans ou exilés pendant quarante : mais l’Afrique indépendante. C’est dire que nous, nés indépendants et républicains, sommes les pères, et donc les futurs grands-pères, et donc les futurs aïeuls de l’Afrique : la vraie, parce que la libre.
Voilà l’évidence de notre temps, de ce temps qui a commencé il y a quarante-cinq ans dans bien des pays, mais il y a dix ans seulement dans d’autres, de ce temps qui a vu notre naissance, qui a fabriqué notre vie, même si de manière bancale parfois, même si avec de la poussière, même si en rusant, et qui donc dicte chacun de nos actes, chacune de nos paroles, chacun de nos mots et chacun de nos rêves : qui rythme le souffle de notre vie. Je dis parfois à mes amis que tous les matins, lorsque je me réveille, quand j’ouvre mes fenêtres, je suis heureux, très heureux : c’est que j’ai l’Afrique devant moi. De ce point de vue, j’ai la conviction d’être né dans une génération chanceuse. Voilà le fondement de ma joie de vivre, qui elle, est inscrite dans les évidences de notre temps présent. Mais je sais que nous devons répondre de notre temps : c’est que nous devons reconnaître dans chacun de nos actes ces quelques évidences de notre vie, dont une autre est certainement, que jamais l’Afrique ne sera vide d’Africains, parce que, quelle que soit la beauté de Paris ou de New York, de Berlin ou de Londres, de Washington DC ou de Moscou, et quel que soit l’enfer de nos pays, la majorité des Africains ne quittera jamais l’Afrique, et donc, l’histoire de l’Afrique se fera toujours sur le continent ! Voilà pourquoi il est fondamental, dans les narrations de l’Afrique d’aujourd’hui, de ne jamais oublier les années de braise, ces années de remous qui auront par-dessus tout, fait de cette majorité des Africains – indépendants et républicains – des Démocrates, et en même temps présenté des jeunes qui demandaient des comptes à leurs aînés sur la gestion de leur avenir.
Ecrire c’est nécessairement adopter une perspective, et ce, de manière consciente ou inconsciente. Ainsi il est possible d’écrire aujourd’hui, en tant qu’Africain, en ayant la perspective de l’esclave ou du colonisé que nos parents sinon que nos grands-parents ou aïeuls étaient : bref, en rampant. Il est même possible qu’une telle écriture à quatre pattes, parce qu’anachronique donc, soit sanctifiée dans des académies : c’est que celle-ci peut aussi être un jeu ; le jeu de l’imagination folle mais libre, le jeu de la littérature. Ainsi l’écriture post-moderne, celle par exemple d’un Umberto Eco, trouve dans la perspective de moines du XIVe siècle, le langage de son palimpseste Le Nom de la rose, tout comme celle de John Barth trouve dans le XVIIIe, les longues phrases de sa parodie Le Courtier en tabac, tout aussi comme celle de Maryse Condé trouve dans Moi, Tituba sorcière de Salem, le langage des ‘slave narratives’ pour dire sa parole de femme libre et cosmopolite.
Nous pouvons dire cependant, quand un écrivain africain de nos âges déclare que ‘nous sommes orphelins des nations’, qu’il ne s’agit que d’un malheureux jeu d’esprit, parce que nos Etats, même si indépendants, n’ont jamais inventé de nations, parce que celles-ci sont inventées entre autres par des écrivains, et parce que si c’est de l’Afrique qu’il s’agit, elle ne fait que commencer – avec nous justement ; quand le personnage principal d’un auteur autre Africain en urinant, fût-il ivre et s’appelle-t-il Verre cassé, dessine la carte de la France dans la poussière du lointain Brazzaville, et pour forcer notre rire, y ajoute la Corse, nous pouvons dire qu’il ne s’agit peut-être plus d’un jeu, mais bien du réflexe d’une conscience dominée ; tout comme, quand une critique africaniste, sérieusement, proclame Paris la ‘capitale de la littérature africaine’, nous pouvons dire que s’il s’agit encore d’un jeu, celui-ci a pris des dimensions bien étranges, celles de l’ignorance qui laisse dans sa même phrase tomber toutes les littératures africaines qui s’écrivent dans ces si nombreuses langues du continent africain – y compris l’arabe, l’anglais, le portugais et l’espagnol ; de même, quand un écrivain souvent présenté comme le chef de file de sa génération, se retrouve à l’Assemblée Nationale Française, où depuis les années 1790 ont parlé des Noirs, et où même en période d’obscurité coloniale ont siégé des écrivains africains dont Senghor, nos grands-pères, pas pour dire les discours et colères qui creusent le ventre de sa génération, par exemple pour demander pourquoi des soldats français tirent sur des Ivoiriens en plein Abidjan, ou comme une Christiane Taubira qui aura bien pu arracher à cette même Assemblée, avec trois cent ans de retard certes, la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité, mais pour simplement faire de la figuration et recevoir par après une médaille de chocolat, nous pouvons dire que ce jeu a cessé d’être amusant, parce que devenu humiliant.
Pourtant même si nous ne rions pas, nous ne sommes pas fâchés. C’est que dans notre vie, à trente-cinq ans, nous avons déjà vécu drames plus grands, qui plus que jamais auront défini dans le sang les dimensions de notre réponse à notre temps, et circonscrit la perspective de notre écriture. Entre nous, nous savons bien qu’il y a plus dramatique qu’un homme qui fait des courbettes : c’est un homme qui meurt. Et notre temps qui n’est pas avare en drames a lui aussi, comme pour nous asseoir, déjà planté dans les collines des Grands lacs, dans les huit lettres du mot génocide, au Rwanda, dans le million de mort qui a eu lieu devant notre silence éveillé, la dimension même de la frontière de cet enfer qui avait pourtant déjà montré plusieurs fois son visage dans nos cours, au Congo, au Biafra, dans le Grass Field bamiléké, en Ethiopie, plus proche au Libéria, au Sierra Leone, en Côte d’Ivoire, etc, sans que nous soyons suffisamment vigilants.
Ô oui, nous le savons déjà, car c’est de mode de se le dire et redire : l’écriture est inoffensive, et même l’engagé en chef, Jean-Paul Sartre, vieillit suffisamment tôt pour lui aussi nous le dire dans Les Mots avant de mourir : ‘longtemps j’ai pris ma plume pour une épée, à présent je connais notre impuissance. N’importe : je fais, je ferai des livres ; il en faut ; cela sert tout de même. La culture ne sauve rien ni personne, elle ne justifie pas.’ (1) A se demander si Mongo Beti, qui jusque dans la création de sa revue s’était habillé du vêtement le plus sartrien, avait lu ces phrases capitales, avant d’écrire dix ans plus tard : ‘L’écriture n’est plus en Europe que le prétexte de l’inutilité sophistiquée, du scabreux gratuit, quand, chez nous, elle peut ruiner des tyrans, sauver les enfants de massacres, arracher une race à un esclavage millénaire, en un mot servir. Oui, pour nous, l’écriture peut servir à quelque chose, donc doit servir à quelque chose’ (2) Ô oui, nous savons, nous savons, l’écrivain n’est pas un soldat, même si nombreux ils sont, écrivains, comme Christopher Okigbo, qui sont morts en tenue, dans le cœur d’un génocide sur leur peuple qu’ils croyaient défendre. C’est que même du cœur de la catastrophe qui couve dans tous nos pays, nous pouvons encore fredonner nous aussi avec Georges Brassens, qui nous a appris à être fondamentalement anarchistes, ‘mourir pour des idées, mais de mort lente !’ Mais soyons clair : un roman n’est pas un manuel de prévention de drames, certes, mais si au moins notre écriture pouvait être préemptive, peut-être aurions-nous, aujourd’hui déjà, rendu difficiles sinon impossibles les catastrophes de demain. Le Rwanda nous le rappelle tous les jours.

1. Sartre, Jean-Paul : Les Mots, Paris 1964, p.205.
2. Mongo Beti,  » Choses vues au festival des arts africains de Berlin-Ouest « , Peuples noirs-Peuples africains, n° 11, sept-oct. 1979, p. 91.
Washington, DC, Mars 2005///Article N° : 3770

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