Pourquoi l’Afrique est à la fois si riche et si pauvre

Entretien d'Olivier Barlet avec Haminiaina Ratovoarivony à propos de Malagasy Mankany (Légendes de Madagascar)

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Présenté au Fespaco de février 2013, Malagasy Mankany (Légendes de Madagascar) tourne dans les festivals où il rencontre un grand succès public. Echange avec son réalisateur lors du festival des films d’Afrique en pays d’Apt de novembre 2013.

Haminiaina, tu joues bien le rôle de Dylan, sans lunettes !
Oui, je vois de près, donc ça allait !
Tu as également composé la musique du film et tu apparais sans cesse au générique. Mieux vaudrait te demander ce que tu n’as pas fait dans ce film !
La caméra et la prise de son au tournage. J’ai dû faire tout le reste par manque de moyens.
Donc aussi le travail de postproduction : montage, étalonnage, etc.
Oui. Mixage, titrage, y compris les sous-titres !
Ce sont des métiers ! Il a fallu tout apprendre !
Oui, sur le tas, mais j’ai fait une école de cinéma : ça sert bien ! Pour la musique, j’ai travaillé avec de superbes musiciens malgaches.
Chaque personnage a un nom évocateur !
Jimmy c’est Hendrix. Dans la première version du script, tous les noms étaient en malgache. Mais comme j’habite aux Etats-Unis et qu’il fallait trouver de l’argent pour faire le film, on m’a fortement conseillé de changer les noms malgaches en des noms plus simples que les producteurs peuvent retenir. Je suis donc parti sur Jimmy (Hendrix), Dylan(Bob) et Bob (Marley) car quand je suis arrivé aux Etats-Unis en 2004, je ne parlais pas anglais du tout et l’ai appris en écoutant leurs chansons !
Pourquoi les noms malgaches sont-ils si difficiles pour nous ?
Parce qu’ils ont une signification complexe : les Malgaches donnent à leurs enfants un nom-programme : ce qu’ils voudraient que l’enfant soit pour eux ou pour lui. Mon prénom veut ainsi dire « nectar de la vie ».
Les personnages du film sont très typés et vont exprimer des choses que l’on ne trouve pas dans les guides touristiques. Comment as-tu procédé pour écrire l’histoire ?
Le film est avec moi depuis très longtemps, alors que je faisais des études de sociologie et que j’observais la société malgache. Après, j’ai décidé de faire du cinéma documentaire et j’ai ensuite basculé vers la fiction car cela me semblait plus adapté pour communiquer ce que je voulais faire passer. J’ai fait mon école de cinéma en France et adore le cinéma d’auteur et le cinéma de réflexion, mais quand il a s’agit de trouver un genre pour ce film, j’étais face à un dilemme si je voulais toucher les jeunes. Je suis parti sur une idée de bande dessinée avec des dialogues directs et simples. C’est un film destiné aux jeunes Africains mais aussi à tous ceux qui se posent la question de savoir pourquoi l’Afrique est-elle à la fois si riche et si pauvre.
Il y a un cinéma populaire à Madagascar qui touche effectivement bien un public local. Tu voulais t’inscrire dans cette logique ?
Oui, tout en poussant les gens à réfléchir, tout simplement en posant les questions.
Comment le fait le sexe et la drogue soient très présents dans le film est-il perçu à Madagascar ?
C’est une population très jeune qui fait certainement beaucoup l’amour mais qui n’en parle pas. C’est tabou. De même que la drogue : personne ne parle du trafic en place à Madagascar, qui dispose de soutiens bien placés. Je voulais crever l’abcès. Le film a été projeté en première mondiale à Madagascar en décembre 2012 et le public l’a superbement accueilli car il reflète le quotidien et les questions qui se posent. Il a par contre failli être censuré par le ministère qui voulait gommer la scène d’amour.
Mais pas le discours politique ?
Non, pas le discours politique. Avant de venir, habitant à Chicago, j’avais fait toutes les démarches administratives pour cette première. Pour obtenir un visa d’exploitation en salles à Madagascar, il faut faire une demande auprès du ministère de la Culture et du ministère de la Communication. Ma famille s’en est occupée. On a obtenu sans difficulté un visa du ministère de la Culture pour les plus de treize ans : ils étaient très motivés pour aider un film malgache. Le ministère de la Communication a accordé un visa pour les plus de 18 ans. Comme on est en crise politique, la personne qui avait donné ce visa a été limogée et son successeur s’est aligné sur le ministère de la Culture, donc pour les plus de 13 ans. On a donc tout organisé pour la projection, dont les coûts ont été supérieurs au tournage du film lui-même ! Je suis arrivé une semaine avant à Madagascar et ai organisé une projection de presse. Tout s’est bien passé. La projection publique était prévue un samedi à 14 h. Le jeudi matin, je suis convoqué au ministère de la Communication, le ministre voulant voir le film suite à un excellent article paru dans le plus grand journal malgache, mais qui avait deux petites lignes disant que ce film était révolutionnaire sur plusieurs points et qu’on y voyait même un baiser à la française et une scène d’amour. Les gens du ministère ont donc visionné tout le film et ont indiqué qu’ils étaient embêtés à cause de la scène d’amour. Je téléphone à ma femme pour lui expliquer et elle me dit qu’elle est en train de regarder la télévision et qu’il y passe un film américain, The Watch, où il y a une scène d’orgie avec une scène de sexe frontale. Il passait à 18 h, heure de grande écoute. Je soulève la question. On me répond que les étrangers peuvent faire ce qu’ils veulent mais qu’entre Malgaches, ça ne se fait pas. Je réponds que je ne couperai pas la scène mais que s’il est censuré, ce sera un bonus pour moi car le film aura une meilleure visibilité, et que par ailleurs je vais aussi les attaquer en justice pour retrouver les frais engagés. On a négocié. Ils ont finalement imposé un cahier des charges demandant d’enlever 20 secondes de la scène d’amour, ce que j’ai fait mais seulement pas passages de 2 ou 3 secondes, si bien que toute la scène était là quand même. J’avais respecté leur cahier des charges et ai montré le film ainsi !
Le film fait référence à l’absence de mélange entre les communautés indienne et malgache : est-ce aussi séparé que ça ?
On cohabite en paix en temps normal, sans crise économique, mais pour la question du mariage, c’est hermétique entre les deux communautés. Les Indiens ont la hiérarchie des castes et les Malgaches le réflexe insulaire. Je connais un couple mixte, mais chacun a été rejeté par sa communauté. C’est étonnant et triste car Madagascar se trouve sur la route des épices et ces deux communautés coexistent depuis plusieurs siècles.
Le film est également assez parlant sur la situation de la femme.
Dans le cadre légal, l’homme et la femme ont les mêmes droits à Madagascar, mais dans les faits, on en est loin. Et le taux d’alphabétisation des filles est nettement plus faible que celui des garçons. A quoi s’ajoute le fait que les rapports des organismes internationaux montrent que la femme est maltraitée : le taux d’agressions sexuelles et d’incestes est élevé.
On entend la Marseillaise au moment où un soldat accomplit un viol. Pourquoi ?
Il y a deux façons de voir cette scène : la première est que La Marseillaise est un chant révolutionnaire où il est dit que « ils vont jusque dans nos champs égorger nos fils et nos compagnes ». C’est la première lecture. Pour ceux qui connaissent l’Histoire malgache, ils savent que Madagascar fut une colonie française : c’était une petite référence à cette Histoire, sans ce que ce soit le thème du film. Après cette scène démarre une partie où les jeunes malgaches vont à la rencontre des militaires et où l’on entend, en contre-point, l’hymne national malgache.
C’est donc au départ une référence à 1947.
Oui, à la répression française face à la résistance malgache. Mais cela dit donc aussi qu’il y a une responsabilité malgache.
Le film est très optimiste alors que la situation malgache est dramatique…
Si on a tenu jusqu’ici, c’est grâce à l’espoir. Je fais partie d’une nouvelle génération qui espère que les choses vont changer pour de bon. En effet, l’indépendance date de 1960, avec une clause que les richesses du sous-sol ne seraient pas la propriété des Malgaches durant 50 ans, c’est-à-dire jusqu’en 2010. Le Président en fonction dans cette année charnière a ouvert la porte aux intérêts étrangers autres que la France : c’est là que la crise politique a commencé. La convention avec la France étant arrivée à terme en 2010, nos dirigeants, s’ils pensaient au peuple, pourraient mettre à profit ce sous-sol qui est quasiment vierge. Depuis 2009, Madagascar est devenu le premier exportateur de nickel, de saphir, etc. au monde. Je suis donc optimiste : si on a une base nouvelle avec des gens honnêtes et droits, on pourrait démarrer. Si on arrive à mettre la séparation des trois pouvoirs et si les Malgaches prennent conscience de leur potentiel, l’économie pourrait décoller. Il faut donc des films qui nous rappellent cela !
Les révoltes populaires, que ce soit 1972 ou récemment, n’ont jamais abouti à un changement, pourquoi ?
Parce qu’elles sont basées sur une frange intellectuelle. Les jeunes qui font ces révoltes sont vite phagocytés par les pouvoirs en place, mis à l’écart ou corrompus. Jusqu’à ce qu’on arrive à un point où le peuple n’en peut plus, ce qui mène à une nouvelle révolte.
Tu annonces une trilogie et ton objectif de cinéma serait donc une conscientisation politique.
Oui, à très long terme. Une conscientisation du peuple malgache mais aussi des peuples africains qui vivent des situations fort semblables !
Quel sera le fil directeur de cette trilogie ?
La question de savoir pourquoi l’Afrique est à la fois si riche et si pauvre. Dans ce film, je voulais poser les problématiques et questionner notre part de responsabilité. Dans le suivant, je voudrais traiter des rapports Nord-Sud (avec un personnage d’Occidental à Madagascar), et dans le troisième, le rôle de la diaspora.

///Article N° : 12376

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© Véro Martin, Apt 2013




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