« Que fait le gouvernement ? Où est sa politique de diversité? »

Entretien de Samba Doucouré avec Mémona Hintermann

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Ancienne grand reporter à France 3, Mémona Hintermann est membre du Conseil supérieur de l’audiovisuel depuis 2013. Ses fonctions ne l’empêchent pas de sortir régulièrement de sa réserve pour asséner quelques vérités (parfois fâcheuses) au sujet de la diversité dans le PAF, son grand combat actuel.

Afriscope : « L’origine perçue » est l’un des critères du baromètre de la diversité (1) du CSA. Pourquoi ne pose-t-il pas problème alors que les statistiques ethniques sont interdites ?
Mémona Hintermann : Parce que c’est du ressenti : « comment je vois la personne dans ma télé ». C’est surtout une manière de désigner « vu comme un non-blanc ». Il nous faut bien trouver un moyen de mesurer. Si les statistiques ethniques existent dans une certaine mesure en Grande-Bretagne et en Allemagne, nous, on est dans l’ « à-peu-près »… Mais, malgré l’imperfection de l’outil, il donne une indication. Personnellement, je suis pour les statistiques ethniques, pour travailler sur la représentation de la population, définir des politiques publiques.
Une des limites de ce baromètre est qu’il ne transmet pas des informations sur la proportion de « non blancs » à l’intérieur des rédactions.
C’est justement là où cette maudite interdiction des statistiques est scélérate. Si je pose la question dans les rédactions, on me dira : « Vous n’avez pas le droit de me poser la question. Je n’ai pas le droit de vous dire que j’ai 10 Noirs et 3 Arabes. » Ça se retourne contre ceux à qui l’outil est censé profité. Des maires de banlieue ont dit que pour le logement, les statistiques ethniques ne seraient pas gênantes. Alors pourquoi pas pour les productions télévisuelles ? En fait ça existe déjà pour le logement non ? Derrière le manteau, plein de chiffres existent mais ce n’est pas autorisé. C’est une vraie bataille juridique et on avance si lentement que je me demande à qui cela sert de ne pas avoir ces statistiques. De qui cela sert le propos ? Qui a peur de dire qu’il y a 5 millions de personnes qui ont la même religion que mon frère Mahmoud ? On ne fait que retarder les choses. Je rencontre des associations comme le Club 21 (2) qui, comme moi, au moment des émeutes en 2005, refusaient ces statistiques par peur de stigmatiser. Ils ont changé d’avis. À la suite de ces révoltes, une série de dispositifs a été mis en place pour la diversité.
Dix ans après, a-t-on progressé dans les médias ?
Ce que je constate – et c’est ce qui me donne du courage – c’est qu’aujourd’hui on sait que c’est un sujet. Des jeunes journalistes comme vous, noirs, se comptaient sur les doigts d’une main il y a vingt ans. Mais
on n’est pas encore en adéquation par rapport à la réalité de notre pays avec tous ces médecins, ces chercheurs, ces diplômés dont les racines personnelles plongent vers d’autres continents. Le compte n’y est pas à la télé. Nous n’avons pas les chiffres, alors sortons de la logique comptable et allons vers une logique qualitative. Pourquoi telle ou telle chaîne, lorsqu’elle fait une fiction, prend systématiquement comme acteur principal une personne de couleur claire ?
Elle craint probablement de segmenter.
Mais si l’acteur est doué ? Pourquoi est-ce qu’Omar Sy a fait un carton au cinéma ?
On reste dans une logique où faire jouer un acteur noir est un pari, un risque.
Est-ce que la télévision publique ne peut pas prendre ce risque ? Cela ferait un effet de levier sur la société.
France Télévision a obtenu le label Diversité en 2014. Hormis le travail réalisé à France Ô, cette démarche est-elle visible ?
Le label Diversité n’est pas un prix qui récompense les meilleurs. C’est un label qu’on donne à telle ou telle entreprise et qui dit : « vous êtes sur le bon chemin, continuez ». Il dure quatre ans et on le retire si ça ne va pas. L’Afnor (2) est très regardante, notamment sur la politique de ressources humaines. Pourquoi ne pas faire basculer des journalistes de France Ô à France 2 ou 3 ? Je l’ai demandé à plusieurs reprises. Qu’est-ce qui empêche, l’été, que des journalistes qui officient à Saint-Denis de La Réunion, fassent la présentation du 19/20 ou au 20h ? L’Outre-mer offre une marge de manœuvre pour habituer la France continentale…
Vous le proposez. Pourquoi n’est-ce pas effectif ?
Au CSA je suis une voix sur huit. Avant que je puisse agir, demander quelque chose aux chaînes, il faut que j’aie l’assentiment d’une majorité des membres. Mais où est la société civile ? Pourquoi est-ce que les
associations ne sont pas plus agissantes ? Pourquoi le CSA seulement devrait l’être ? Pourquoi les députés et sénateurs ne changent pas la loi ?
Selon vous, les associations sont peu nombreuses sur le sujet ? Elles existent pourtant.
Où sont-elles ? Manifestez-vous ! Vous savez très bien qu’il faut un rapport de force. Vous avez la peau noire, moi la peau beige. On est pourtant sur la même ligne mais, isolés, nous n’avancerons pas. Vous avec votre stylo, moi avec ma grande gueule au CSA. Il faut que d’autres nous rejoignent. Que fait le gouvernement ? Où est sa politique de diversité ? Pourquoi y a-t-il eu des progrès en 2005 ? Parce que tout d’un coup, il y a eu une grande trouille. Je resterai au CSA jusqu’à ce que je puisse avancer. Si je n’y arrive pas, j’en tirerai les conclusions.
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France Télévisions : un long chemin vers la diversité
L’association France Télés Diversités milite pour faire avancer la politique en faveur des minorités au sein du groupe audiovisuel. Selon ses membres, France Télévisions ne mérite pas le label diversité attribué en 2014.
France Télés diversité est une association créée en 2009 par plusieurs salariés de France
Télévisions dont certains avaient été victimes de discrimination. C’est le cas de Malik Bouketir débarqué en 2005 de la direction du service des sports de France 2. Lui et cinq autres personnes dites « issues des minorités visibles » ont été écartées « sans autre explication qu’on réorganise », dénonçait le Club Averroès (1) en novembre 2008. La création de l’association est d’abord plutôt bien accueillie par France Télévisions qui oeuvre alors à trouver une respectabilité dans le domaine de la diversité. Jean-Marc Souami, présentateur de la météo et membre de l’association témoigne « des gens nous ont contacté parce qu’ils étaient discriminés […] Parmi eux certains qui étaient en CDD depuis 15 ans, qui s’appelaient Mohamed et qui voyaient passer devant eux des Pierre, Paul et Jacques. » Malgré de bons audits, l’AFNOR refuse de délivrer le label diversité en novembre 2013. Jean-Marc Souami raconte « Plusieurs dossiers graves de discriminations n’avaient pas été réglés. Ils ont eu le label en 2014 contre l’avis de tous les syndicats dans l’entreprise. Le label diversité finalement c’est une grande mascarade de l’État pour faire croire que les entreprises sont modèles. » En 2010, France Ô est intégrée à la TNT dans le but affiché par France Télévisions de favoriser la cohésion sociale et est désignée comme la chaîne de la diversité. Un attribut que réfute totalement le monsieur météo de France 3 : « France Ô n’est pas la chaîne de la diversité, c’est une chaîne ghetto. On y met tous les présentateurs de couleur ou qui ont un nom à consonance maghrébine […] » A la direction des programmes il y a quelques années on m’a dit « c’est bien gentil mais je n’en trouve pas des gens compétents issus de la diversité. » La nomination de Delphine Ernotte à la présidence de France Télévisions ne suscite pas grand enthousiasme chez Souami. Persuadé que la parité hommes-femmes va progresser, il reste dubitatif concernant les autres diversités. « Elle n’en a pas parlé dans sa candidature. Nous avons envoyé une demande de rendez-vous mais nous n’avons toujours pas de réponse de sa part. »
(1) Club Averroès : créé en 1997, il regroupe des professionnels des médias qui militent pour la promotion de la diversité dan s les médias français.

(1) Ce baromètre, créé en 2009, à l’initiative du CSA est publié une foi s par an. Il a pour objectif de mesurer la diversité à la télévision selon quatre critères :
la catégorie socioprofessionnelle, le sexe, l’origine perçue et le handicap.
(2) Association créée en 2004 pour défendre l’idée selon laquelle la diversité de sa population est une chance pour la France.
(3) Association française de normalisation : c’est une société spécialisée dan s la certification de systèmes de management, de services, de compétences.
///Article N° : 13183

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