Quel bilan pour les politiques de conservation en Afrique ?

Entretien de Malick Ndiaye avec Gaël de Guichen

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Gaël de Guichen (1) est bien connu des professionnels du monde muséal. Entré à l’ICCROM en 1969, il est, entre autres, l’un des artisans de l’ambitieux programme PRÉMA (Prévention dans les musées africains). Après plus de trente-cinq ans de carrière, son engagement et sa pugnacité sont intacts. Mais lucidité oblige, cet ingénieur de formation ne décolère pas du peu d’intérêt que manifestent généralement les gouvernements africains pour les questions de patrimoine et de conservation.

L’argument longtemps opposé par les musées occidentaux à la restitution d’objets est l’absence de bonnes conditions de conservation en Afrique. Pensez-vous qu’aujourd’hui ces conditions se soient améliorées ?
Je tiens avant tout à préciser une chose concernant l’appel fait par le directeur général de l’Unesco, Amadou Makhtar Mbow, en 1978 – Le retour à ceux qui l’ont créé d’un patrimoine culturel irremplaçable – appel qui a ouvert le débat sur la restitution. M. Mbow n’a jamais dit que tous les objets africains devaient retourner en Afrique, pas plus que tous les objets grecs devaient revenir en Grèce ni les tableaux impressionnistes rester en France. Il a demandé « que soient restitués au moins les trésors d’art les plus représentatifs de (leur) culture, ceux dont l’absence (leur) est psychologiquement le plus intolérable » (2).
C’est dans cet axe que je travaille en espérant qu’un jour des objets essentiels à la mémoire africaine, comme le dit M. Mbow, trouveront leur place dans les musées africains. La question est de savoir s’il existe aujourd’hui au sud du Sahara des structures muséales suffisamment adaptées à la conservation de ces objets contre les termites, l’humidité, les moisissures, et bien évidemment le vol. Malheureusement, il faut reconnaître que moins de 20% des musées africains assurent la sauvegarde des collections qui y sont entreposées.
Comment expliquez-vous cette situation ?
Après les indépendances, la culture ne figurait pas parmi les priorités des États. Le personnel des musées ne pouvait pas être formé localement et peu de bourses étaient accordées. Les rares bénéficiaires ont suivi des cours inadaptés aux problèmes africains. L’enseignement en Russie ne prévoyait pas l’effet d’une attaque de termites ! L’École du Louvre formait des professionnels pour une réalité franco-française… De retour chez eux, ces jeunes collègues se sont retrouvés isolés. Certains ont parfois baissé les bras. Les musées ont lentement sombré… Les fonctionnaires qui y étaient nommés – souvent des instituteurs ou des professeurs d’histoire dont la formation ne prépare en aucune manière à diriger un musée – entraient souvent pour la première fois dans un musée le jour de leur prise de fonction. Ils s’estimaient condamnés « au goulag ».
Quel bilan tirez-vous du travail fait par les ONG et par l’Unesco en matière de conservation?
L’Unesco a fait un gros travail dans les années 1960 et 1970 en créant et en finançant les centres régionaux de Jos au Nigeria et de Niamey au Niger grâce au PNUD (Programme des Nations unies pour le développement). Mais en 1985, cette institution internationale a baissé les bras, les gouvernements africains n’ayant pas pris le relais comme prévu.
Depuis lors, des actions bilatérales ont été lancées principalement par la Belgique, la France, la Hollande, l’Italie, le Japon, la Norvège et les États-Unis. Vu l’ampleur de la tâche et le manque de suivi, ce genre d’actions laisse peu à espérer. Il faut noter la grave absence d’intérêt de la part de l’Union européenne qui, avec ses délais et ses procédures, décourage toute bonne volonté. À l’exception du Nigeria et de l’Afrique du Sud, aucun des pays africains concernés ne peut former son personnel. On ne peut donc espérer observer une amélioration qu’en lançant des programmes régionaux à long terme.
À partir du milieu des années 1980, c’est dans cette voie que se sont engagés plusieurs organismes : le WAMP (West African Museum Program) installé à Dakar ; le SAMP (Swedish African Museum Programme) géré par la Suède ; l’université Senghor d’Alexandrie ; AFRICOM (Conseil international des musées africains) soutenu par l’ICOM (Conseil international des musées) et le PRÉMA (Prévention dans les musées africains) coordonné par l’ICCROM (Centre international d’études pour la conservation et la restauration des biens culturels). Ce dernier, après quinze années d’efforts soutenus a vu naître en 2000 les deux seules institutions de formation régionales gérées par des Africains : le CHDA (Centre For Heritage Developpement in Africa) pour les vingt pays anglophones et l’ÉPA (École du Patrimoine africain) pour les vingt-cinq pays francophones, lusophones et hispanophones. À l’exception de l’Université Senghor, aucun de ces programmes régionaux ne reçoit de contributions financières régulières Cependant, ils sont aidés par la France, l’Italie, les pays nordiques et les fondations Ford et Getty qui doivent être ici remerciées.
Les actions entreprises ne sont-elles pas trop éphémères ?
Il y a bien au siège de l’Unesco à Paris un bureau Priorité Afrique. Mais il n’a aucun moyen donc aucun programme. D’où les actions ponctuelles.
Vous avez parlé du PRÉMA qui donne naissance au CHDA et à l’ÉPA. Quelle relation entre le PRÉMA et Africa 2009 ?
Ces deux programmes s’adressent à tous les pays au sud du Sahara. Ils ont été conçus et lancés par l’ICCROM. L’un, PRÉMA, en 1985, pour la sauvegarde des collections dans les musées, s’est achevé en 2000. L’autre, Africa 2009, lancé en 1988 pour la sauvegarde des monuments, s’achèvera en 2009.
Selon vous, la législation concernant le trafic des objets volés est-elle efficace ?
Il y a trois cas distincts. Tout d’abord, les objets qui ont quitté l’Afrique avant les Indépendances et qui n’entrent pas toujours dans la catégorie des objets dits spoliés. Il y a ensuite les objets qui ont quitté les musées africains après les Indépendances, souvent avec des complicités internes. Enfin, les objets provenant de fouilles clandestines très actives aujourd’hui. Ce dernier cas est évidemment le plus préoccupant aujourd’hui car il y a destruction définitive du contexte archéologique. Il y existe une législation pour contrer ce fléau. Encore faut-il qu’elle soit appliquée. Pour cela, il faut une prise de conscience et une volonté politique. Un demi-siècle après les Indépendances, il est difficile de continuer à ne pas s’occuper du patrimoine culturel et en particulier des musées en prétextant qu’il y a d’autres priorités.
On parle souvent de conservation préventive, qu’entendez-vous par là ?
C’est l’ensemble de toutes les mesures juridiques, administratives, techniques et éducatives qui seront prises et appliquées pour s’assurer que les collections qui forment la mémoire matérielle d’une civilisation soient connues par le public aujourd’hui et transmises dans le meilleur état aux générations futures. La première mesure serait d’inventorier les collections.
Les moyens techniques ne font-ils pas défaut : matériel informatique, internet, bases de données ?
Non, ce n’est pas exact. C’est une mauvaise excuse pour ne rien faire. Pendant trois cents ans, les musées du monde entier ont fonctionné sans ordinateur et le personnel a établi des fiches manuelles pour chaque objet, avec ses dimensions, son poids, sa description et éventuellement une photo. Tout cela sans moyens informatiques. Les ordinateurs ne font pas le travail à notre place. Ils permettent seulement de travailler un peu plus vite. Certes, si vous êtes au Musée du Louvre avec plus de 300 000 objets ou à celui de Taipeh qui annonce 653 597 objets – remarquez la précision – le matériel informatique devient obligatoire. Mais les musées au sud du Sahara ayant une moyenne de 5 000 objets, ils peuvent très bien se passer d’ordinateurs. Il suffit de savoir ce que l’on fait et de commencer à travailler.
Il faut donc avoir des personnes motivées et formées à cette tâche : de vrais professionnels, car il s’agit bien d’une profession. Après avoir catalogué la collection – comme l’a fait le personnel du musée de Lusaka qui a réalisé 32 000 fiches en quatre mois -, il faut ranger les objets, c’est-à-dire avoir des réserves où ils sont gardés et non laissés en vrac par terre. Il faut ensuite les entretenir, éviter l’humidité et les termites, sinon les objets se détériorent et il n’y a plus rien à exposer. Et si les vitrines sont vides, personne ne va au musée ! C’est le cas du Musée national de Conakry en Guinée. En 1985, il y avait 5 200 objets catalogués. En 1990, il en restait 3 200 et en 1995 le décompte était tombé à 1 856. Il est ainsi « sorti » 3 300 objets du musée en dix ans, soit près d’un objet par jour !
Doit-on supposer qu’ils ont été détériorés ou volés ?
Vous avez parfaitement compris : détériorés ou volés dans 98 % des cas. Les 2 % restants ayant été offerts à d’illustres hôtes de passage. Après de telles pertes, imaginez la qualité du reste des collections !
Reste-t-il aujourd’hui des collections représentatives dans les musées africains ?
Si l’on parle de collections représentatives des cultures africaines, j’estime que 5 % maximum de celles-ci se trouvent dans les musées africains. Le reste se trouve dans les collections publiques et privées hors d’Afrique.
Quel rôle joue la conservation dans un processus de développement ?
Un poète français, Patrice de La Tour du Pin, a dit : « Les pays qui n’ont pas de mémoire sont condamnés à mourir de froid. » Si cela est vrai et si rien ne change, l’Afrique sans mémoire risque d’être condamnée à mourir de froid. La mémoire est essentielle. M. Mbow a dit : « Les peuples victimes de ce pillage n’ont pas seulement été dépouillés de trésors irremplaçables, ils ont également été dépossédés d’une mémoire qui les aurait sans doute aidés à se mieux connaître eux-mêmes et, certainement, à mieux se faire comprendre des autres ! »
J’espère que le jeune français qui viendra visiter le Musée du quai Branly ou la section africaine du Louvre, portera un autre regard sur les Africains qu’il rencontrera dans le métro ou ailleurs. Ce changement d’attitude ne pourra que contribuer au développement. Par ailleurs, la culture n’est pas budgétivore comme on l’entend souvent dire. Le patrimoine peut créer des postes de travail. L’École du Patrimoine africain a créé, en cinq ans, 22 emplois à Porto-Novo tout en s’autofinançant, ce qui est remarquable pour une institution culturelle.
Alpha Omar Konaré disait : « Il est temps, grand temps […] de tuer le modèle occidental de musée en Afrique ». Cet appel est-il toujours d’actualité ?
Le président Konaré a fait cette déclaration en 1991 au Togo (3). A l’époque, il était président de l’ICOM. Il disait, avec raison, que la vision du musée européen devait être adaptée à une réalité africaine légèrement différente. Le musée est un lieu de communication. La communication à la radio française, anglaise, italienne ou ivoirienne se fait de manière très différente. L’Afrique francophone a hérité de musées ayant une vision française ; les anglophones ont hérité de musées à l’anglaise. Ce sont deux mondes bien différents, mais probablement aucun des deux n’est conforme à une vision africaine. C’est donc, aujourd’hui, aux Africains qui connaissent leur patrimoine et sa valeur, de décider comment ils veulent le présenter. Pour bien communiquer, il faut savoir ce que l’on veut dire et à qui. Je ne connais pas assez bien les cultures africaines pour donner des conseils. Mais je sais que ce problème préoccupe mes collègues qui cherchent à dynamiser les institutions muséales en trouvant des voies satisfaisant les publics africains, notamment scolaires.
Si on fait un bilan de tous les projets et programmes de soutien aux pays africains en matière de conservation, que reste -t-il à faire au point de vue régional ?
La première chose est d’obtenir enfin l’appui des politiques. Si ceux-ci appuyaient les actions engagées par la jeune génération de professionnels dont font partie le directeur de l’ÉPA, Alain Godonou et son équipe, l’espoir de changer durablement les choses se concrétiserait. Il y a quarante ans les musées avaient un intérêt certain, car ils étaient en possession de collections de qualité. À cette époque, une visite au musée national était programmée pour les personnalités étrangères en visite officielle. C’est moins le cas aujourd’hui car les collections se sont appauvries et la qualité des objets laisse à désirer. Il y a bien sûr des exceptions : Bamako, Lagos, Nairobi. Mais pour les autres, un travail considérable est à faire pour reconstituer les collections. Il reste encore des objets en Afrique. Sinon, pourquoi des antiquaires iraient-ils dans les villages ? Dès lors, pourquoi le musée ne va-t-il pas dans les villages pour enrichir ses collections ? Il ne le fait que rarement. Les antiquaires sont ensuite accusés de venir voler et spolier ! Je le répète : il y a encore des collections en Afrique. Il faut aller les chercher !
Il y a également d’autres moyens de développer les collections. Prenons un exemple, les textiles. Le tissu est particulièrement typique des cultures africaines. Or, en moyenne, les musées du continent ne possèdent que 70 tissus par institution ! Tandis qu’il y a vingt ans, le seul musée de Bâle en Suisse comptait 8 000 tissus africains – chiffre qui doit être bien supérieur à l’heure actuelle. Pourquoi ? Parce que chaque année, ce musée envoyait une mission sur les marchés africains et achetait pour des sommes très modiques la production. Aujourd’hui, ce qui a été acheté à l’époque est devenu historique ! Tous ces tissus créés en Afrique pour l’élection d’un président, la visite d’un chef d’État étranger ou pour un événement national ou local, font aujourd’hui partie de l’histoire du continent.
Il est facile de dire que le musée de Bâle doit rendre toute sa collection à l’Afrique. Mais s’il possède ces objets, c’est parce qu’il a pris conscience de leur importance. Ça n’a pas été le cas des responsables des musées locaux. La priorité absolue est donc une prise de conscience politique de l’importance de la culture et donc des musées afin de donner à ceux-ci la possibilité de mener à bien leur travail.
Les « blabla » politiques sont un peu lassant. Il est facile de monter à une tribune pour parler du retour des biens culturels, sans rien faire pour former des professionnels compétents. Savez-vous que, malgré les appels répétés, seuls deux pays, le Bénin et l’Angola, ont soutenu financièrement à ce jour l’École du Patrimoine africain, alors que vingt-trois pays bénéficient de ses programmes et y ont envoyé plus de 800 stagiaires depuis six ans ? Savez-vous qu’à ce jour, aucune des banques de développement contrôlées par les gouvernements n’ont envisagé de soutenir les programmes régionaux de formation?
Appuyons les efforts magnifiques faits par une nouvelle génération d’Africains hautement professionnels, renforçons les structures régionales encore fragiles, encourageons les musées existants, assurons-nous qu’ils sont gérés par des professionnels et je suis certain que beaucoup répondront alors à l’appel émouvant lancé par M. Mbow il y a près de trente ans. « J’appelle solennellement les États-membres, les gouvernements, à conclure des accords bilatéraux prévoyant le retour des biens culturels avec ceux qui les ont perdus. J’appelle tous ceux qui ont des missions d’informer, les journalistes, les organes de presse écrite, à susciter dans le monde un vaste mouvement d’opinion… J’appelle les organisations culturelles et les associations de spécialistes à contribuer à l’application d’une éthique plus stricte lors de l’acquisition… J’appelle également les musées à partager les biens qu’ils détiennent avec les pays qui les ont créés et qui n’en possèdent quelquefois même plus un seul exemplaire… J’appelle ces institutions qui détiennent plusieurs objets semblables à se défaire au moins d’un objet pour que les jeunes générations ne grandissent pas sans avoir vu de près une œuvre d’art fabriquée par leur ancêtre… J’appelle les historiens à faire comprendre la blessure que peut ressentir une nation devant la rafle de ses œuvres d’art… » (4).

1. Gaël de Guichen est ingénieur chimiste de formation. Un temps responsable de la conservation de la Grotte de Lascaux, il entre à l’ICCROM – Centre international d’études pour la conservation et la restauration des biens culturels – à Rome en 1969. Il y fait toute sa carrière. Il occupe, entre autres, le poste de responsable des musées. En 1985, il lance le programme PRÉMA dont bénéficieront 45 pays au sud du Sahara. En 2000, il crée le Fond ÉPA d’un montant de 2,5 millions d’euros pour appuyer les actions de l’École du Patrimoine africain.
2. L’intégralité de cet appel est consultable sur le site www.africultures.com
3. Voir actes des rencontres Quels musées pour l’Afrique ? Patrimoine en devenir, Bénin, Ghana, Togo, 18-23 novembre 1991, Éditions Icom, 1992.
4. L’intégralité de cet appel est consultable sur le site www.africultures.com
///Article N° : 6717

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