« Qu’est-ce qu’être Blanc ? Une couleur ? Ce serait si simple… »

Entretien de Anne Bocandé avec Thierry Leclère

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Reporter, Thierry Leclère s’intéresse depuis des décennies aux minorités en France. Après avoir réalisé le documentaire Les marcheurs, chronique des années beurs, il coordonne un ouvrage qui interpelle : De quelle couleur sont les Blancs ? Africultures l’a rencontré.

Pourquoi vous êtes-vous intéressé à la « question blanche » ?
Thierry Leclère : Je m’intéresse aux minorités, car j’ai toujours pensé que c’était un prisme passionnant pour voir l’évolution de la société française. Et je trouvais intéressant d’inverser le miroir. Cet ouvrage était une manière de dire ; maintenant il faut que je me regarde, qui je suis quand je parle des minorités et où je me situe. Je suis né en France, dans un groupe majoritaire. Étudier les Blancs est une autre façon d’aborder la question des discriminations et du multiculturalisme.

Qu’est-ce que la « question blanche » ?
Qu’est-ce qu’être Blanc ? Une couleur ? Ce serait si simple… Pour le philosophe Pierre Tevanian, « Être Blanc, c’est ne pas avoir à se poser la question « qu’est-ce qu’être blanc ? ». Ne pas avoir (…) à s’interroger sur soi-même, son identité et la place qu’on occupe dans la société. «  Pionnier en France, il s’inscrit dans la lignée des universitaires américains qui, depuis le début des années 1990, ont fait de la question blanche un domaine d’étude : les Whiteness studies. Car si la race n’existe pas scientifiquement, la « ligne de couleur » comme disait le sociologue noir américain W.E.B. Du Bois passe bien au coeur de la société française.

Comment avez-vous choisi les contributeurs ?
L’idée était de mettre du débat, d’entrer dans le sujet par différentes portes ; culturelles, politiques, historiques. Par exemple l’historien Gérard Noiriel nous dit que cette question n’a pas de sens, qu’on a trop racialisé le débat, qu’il faut en revenir à la question sociale. Pour moi, c’est l’imbrication de la question sociale et de la question raciale qui est intéressante. Magyd Cherfi de Zebda raconte comment il s’est senti devenir Blanc avec le succès. Cette parole devait être multiple car ce vocable de Blanc englobe tout et n’importe quoi ; le Blanc, le petit Blanc, le racisme antiblanc. C’est une sorte d’outre qui peut donner le meilleur et le pire. Le meilleur : dans la lutte contre les discriminations, il faut nommer les choses, d’où l’importance des statistiques ethniques, d’où la nécessité des catégorisations, quand bien même elles sont imparfaites. J’aime cette idée américaine où le « qui êtes-vous » c’est « comment vous définissez vous ». Ce sont des représentations. C’est un peu ce que disait Sartre « on est juif dans le regard de l’autre » et « blanc dans le regard de l’autre ».

Comment a été reçu votre ouvrage ?
Beaucoup d’échos avec un certain malaise. Je voulais semer cette perturbation dans l’esprit des gens comme moi qui ne se posent pas la question de comment on vit, comment on accède à l’emploi, au logement, etc, quand on n’est pas « mainstream ». Ceux qui sont dans les bons sentiments sont gênés. Or, justement si on veut aborder la question des discriminations différemment il faut être sur du concret. Nous sommes noyés dans un discours idéologique qui sert à diviser ou à enfumer. Le langage politique accentue et attise ces clivages. Notamment en créant des distinctions entre Blancs et non-Blancs dans les catégories populaires. Certains courants du Parti socialiste surfent aussi sur ce discours ; « on a trop donné aux minorités, il ne faut pas oublier les petits Blancs ». Or, c’est oublié que les catégories populaires forment un tout.

Vous définissez vous comme un journaliste- militant ?
Je ne suis pas pour le journalisme militant. Mon engagement est de creuser certaines questions, d’y poser mon regard, d’y apporter des connaissances et du débat contradictoire. Le documentaire est un point de vue. Cela ne veut pas dire qu’on va écarter ceux qui pensent différemment. Mais il s’agit de travailler son regard. Je travaille toujours autour des histoires postcoloniales en France et sur la recomposition du paysage politique. Au-delà des personnages comme Dieudonné, on voit qu’il y a des mouvements tectoniques, des alliances étonnantes. Il semblerait que le dépit dessine des trajectoires particulières. Par dépit vis-à-vis de la gauche socialiste, Azouz Begag s’est tourné vers la droite républicaine. Par dépit Farida Belghoul, issue du Parti communiste, flirte avec l’extrême droite. Je trouve cela à la fois inquiétant et fascinant car cela renvoie à tout un électorat, aux abstentionnistes, etc. Il s’agit de s’interroger aussi sur les jeunes générations. Y aurait-il demain un vote musulman ? Certains le croient, d’autres pas. Toutes ces recompositions m’intéressent car nous sommes au coeur de creusets, un peu nauséabonds. Qu’est-ce que cela nous dit de la société ? Cela pose toujours la même question de la représentation : Comment se représente-t-on ? Comment représente-t-on les autres ?

Êtes-vous toutefois confiant vis-à-vis du vivre-ensemble en France ?
Je suis confiant mais à long terme. À moyen terme, le racisme « anti-Jaune » pour le moment embryonnaire pourrait revenir. Le péril jaune est une vieille constante, il remonte aux années 1930. Ce que je trouve intéressant c’est de remettre de l’histoire, de la réflexion. Et ce qui est encourageant est la prise de parole des différentes minorités. Elles ont sécrété des universitaires, des artistes. On ne parle plus des Noirs de la même manière depuis Pap N’Diaye. J’ai confiance en ce savoir qui se diffuse. Tout le monde ne va pas lire le travail d’Abdellali Hajjat sur l’islamophobie mais il fait des interventions. L’espoir est là, dans tout ce travail de transmission. À ceux qui disaient « la France vote mal, il faut changer de peuple », on répond que la société bouillonne. Il y a des creusets comme l’école où se prennent des bonnes habitudes de rencontre, de banalisation de la culture de l’autre. Les politiques peuvent bien continuer de stigmatiser l’immigré, même jusqu’à la 4e génération, les choses avancent quand même. Le blocage vient des élites politiques, intellectuelles – des personnes qui ont par ailleurs une audience surdimensionnée par rapport à ce qu’elles représentent dans la société. Je ne dirai pas que la société vit tranquillement, mais elle est peut-être moins antagoniste que ce qu’en disent les élites.

Thierry Leclère en 5 dates
2002 : Algérie(s) (C+, BBC, Arte) avec Malek Bensmail et Patrice Barrat
2004 : Algérie, pauvre à milliards (Arte)
2012 : Le clown Chocolat (France 3) avec Samia Chala
2013 : auteur et réalisateur de Les Marcheurs, chronique des années beurs
2014 : Dirige l’ouvrage collectif De quelle couleur sont les Blancs ? avec Sylvie Laurent, Éditions La Découverte

De quelle couleur sont les Blancs ? Des « petits Blancs » des colonies au « racisme anti-Blancs » dirigé par Thierry Leclère et Sylvie Laurent. Retrouvez les contributions de Magyd Cherfi (Zebda), Karim Ammou, Naïma Yahi, Gérard Noiriel… Éditions La Découverte, 14 € 99.///Article N° : 12221

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