Ma part de Gaulois de Magyd Cherfi

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Après La Trempe et Livret de famille, Magyd Cherfi, un des leaders du groupe de musique Zebda, publie Ma part de Gaulois chez Actes sud. Un récit intimiste sur le poids des assignations identitaires, à hauteur d’adolescents, et vers les chemins de création pour s’en défaire.

Lire ma part de Gaulois de Magyd Cherfi, c’est être propulsé dans les quartiers nord de Toulouse au début des années quatre-vingt. Une époque marquée par les premiers espoirs d’une génération – française et pourtant sommée de le devenir-, celle de Magyd, Samir, Momo et leurs acolytes. Ce que Magyd représente en effet aux yeux de tous, et de sa mère en particulier, c’est un symbole : premier bachelier du quartier, il incarne toutes les aspirations, toutes les libérations, « l’espoir de la fraternité de demain » comme « le porte-parole des jeunes issus de l’immigration ». Et en premier lieu, celui des filles du quartier qui souhaitent qu’il leur écrive une pièce de théâtre et leur taille des rôles à la hauteur de leurs rêves. Confident, toujours du côté des oppressées, Magyd, régulièrement traité de « pédé » et autres noms d’oiseaux dans la cité, sert aussi de repoussoir à ceux qui n’ont pas pris sa voie, celle de la lecture et de l’écriture. le récit montre en effet magistralement les effets de l’exclusion et de la ségrégation dont souffre la majeure partie des habitants de la rue Raphael: le rejet par contrecoup, gorgé d’amertume et de rêves brisés. la voie des livres c’est nécessairement celle de la traîtrise, celle des « Français ».
Mais Magyd ne supporte plus d’être un symbole, un héros positif pour les uns, la pire des « tarlouzes » pour les autres, il veut juste être lui-même. mais que veut dire au fond être soi-même face aux identités qu’on ne cesse de nous assigner de part et d’autre – « Arabo-beur, franco-musulman, berbéro-toulousain, gaulo-beur, franco-kabyle, maghrébo-apostat… » ?
C’est par la littérature que Magyd Cherfi résout l’aporie, en nous permettant à nous, Français de tous horizons et des années 2010, de côtoyer cette galerie de portraits étincelants, à l’image de celui de Miguel « fils de Gitans qui se foutaient de la scolarité comme d’un rot innocemment échappé ». On chemine au fil des pages aux côtés d’êtres présentés de prime abord comme haïssables, à l’instar de Mounir, dont on finit par percer les failles et qu’on se prend à considérer avec tendresse. Magyd Cherfi semble ainsi réaliser le propos d’Hubert Haddad (1) selon lequel dans la mesure où « l’essentiel de notre réalité partagée est symbolique, acquise, culturelle », la littérature occupe une place de choix dans la « proximité charnelle, la nécessité où nous sommes d’admettre la contiguïté existentielle, la convivance des uns et des autres, tout le reste étant masquage idéologique ou aveuglement sectaire ».
Cette « proximité charnelle » est précisément l’impression qui se dégage de cette lecture et l’écriture de Magyd Cherfi y fait beaucoup. À côté de la parlure et des portraits très réussis des personnages, caractéristiques de toute fiction ancrée dans le réel et bien ficelée, c’est la complexité de leur psyché qui se trouve suggérée, tous les frissons de leurs corps, dans un usage magistral et authentique des mots. Ce que le récit exhume au final, c’est l’irréductibilité de l’individu, et ce que cette dimension peut avoir d’universel. « Chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition », écrivait Montaigne. Ma part de Gaulois permet de le sentir, l’expérimenter. Au terme de la lecture, l' »identité », étymologiquement « ce qui est le même », c’est non seulement l’homme, au-delà des injonctions communautaires, mais aussi et peut-être surtout, l’humain en l’homme.

Bleu, blanc, noir de Karim Amellal

Une politique-fiction qui nous fait entrer pleinement dans l’année électorale française. Dans son nouveau roman, l’auteur de Discriminez-moi ! Enquête sur nos inégalités (2005) et de Cités à comparaître (2006) voit une certaine Mireille le Faecq accéder à la présidence de la France, porte-parole d’un parti populiste surfant sur des discours d’exclusion et de rejet. loin d’être seulement dramatique, Bleu, Blanc, Noir dresse un portrait plutôt réaliste d’une France désunie, tout en explorant des résistances crédibles. Inspirant.
Éditions L’aube, août 2O16


(1) En introduction du premier numéro de la revue Apulée, consacré aux « galaxies identitaires », Zulma, 2016.///Article N° : 13736

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