Etape romancée pour une auteure jeunesse

Entretien de Caroline Trouillet avec Kidi Bebey

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Journaliste, auteure de livres pour enfants, de romans pour adolescents et d’albums documentaires, Kidi Bebey sort son premier roman pour adultes en cette rentrée littéraire. Fille du musicien franco-camerounais Francis Bebey, elle s’inspire de son père pour tisser Mon royaume pour une guitare, paru chez Michel Lafon. rencontre avec une amoureuse d’histoires.

Afriscope. Quelle place a ce premier roman dans votre parcours d’auteure de littérature jeunesse ?
Kidi Bebey. Ecrire pour la jeunesse est essentiel pour moi. Je trouve, dans la littérature jeunesse, une incarnation à certains questionnements. Comme dans mon premier album Pourquoi je ne suis pas sur la photo (Edicef, 1999), où cette question était : où étais-je avant de naître ? Une vraie question de philosophe que je me suis plu à poser à la hauteur d’un enfant de 5 ans. Avec Mon royaume pour une guitare, je suis dans le prolongement de cette démarche d’écriture. J’ai trouvé naturellement cette forme du roman pour avoir plus de liberté, mais je ne réfléchis jamais vraiment pour quel âge j’écris.

Lorsque vous êtes enfant, votre père refuse que Tintin au Congo figure dans la bibliothèque familiale. Vous écrivez alors « la chose n’est pas toujours facile quand, en lisant Tintin, on se prend justement pour le héros et non pour les indigènes caricaturés dans la bande dessinée… « . Cette question de représentation n’est- elle pas toujours d’actualité dans la littérature jeunesse ?
Oui, elle est d’autant plus d’actualité que la société est devenue bien plus multi- culturelle que dans mon enfance. On ne peut plus se contenter d’une image de la société française à l’ancienne, transmise via l’éducation, les médias, la publicité.
Cette France est traversée de mille courants, mille influences et les enfants ont besoin d’une multiplicité de modèles auxquels se référer. C’est important de donner à chacun la possibilité de se sentir membre à part entière d’une société qui le voit naitre, d’autant plus aujourd’hui où se multiplient les replis identitaires. C’est d’ailleurs pour cette raison que je développe en jeunesse la collection Lucy chez Cauris livres.

Dans cette collection, vous mettez en avant des personnages, artistes, figures historiques et politiques comme Aimé Césaire et Modibo Keita. Pourquoi ?
Avec Kadiatou Konaré, la fondatrice des éditions Cauris livres, nous avons créé cette collection d’albums du nom de Lucy, la « grand-tante » de l’humanité, dans le même esprit que la maison d’édition, qui se veut un pont culturel entre l’Afrique et le monde. Souvent méconnue quand elle n’est pas ignorée, l’histoire africaine est pourtant faite de grandes dates, de hauts faits et de figures emblématiques. Cette histoire doit être racontée aux plus jeunes. pour cela, il nous a paru plus simple de présenter aux enfants, dès 6ans, des personnes incarnant cette histoire. Nos albums s’appuient sur le visuel et ont des textes courts bien que scientifiquement vérifiés. Nous souhaitons faire rêver les enfants à partir du réel. Tant mieux si ce rêve aboutit à une réflexion.

En septembre sortira un nouvel album de cette collection, dédié à Oum Kalthoum (1).
Oui, la grande chanteuse égyptienne Oum Kalthoum est un personnage inspirant. D’origine modeste, elle a su capter un auditoire aussi bien en Afrique du Nord que dans le monde arabe et dans les pays sahéliens. Outre son talent, elle a été une femme courageuse, qui a défendu son pays, qui a aussi servi d’exemple « féministe » pour ses contemporaines.

D’ailleurs, dans Mon royaume pour une guitare, c’est tout autant la figure culturelle de votre père que la grande Histoire que vous déroulez, celle qui lie la France et le Cameroun, la colonisation, l’immigration, les luttes pour l’indépendance.
À la mort de mon père, beaucoup de personnes m’ont exprimé leurs préoccupations liées à la crainte de voir disparaitre certains aspects de la culture camerounaise qu’il incarnait. Je le comprenais comme un désir de faire connaitre l’immédiatement contemporain des cultures africaines. Ainsi j’ai voulu rendre compte de l’existence de la production de mon père dont l’expression artistique est protéiforme : la guitare classique, le récital, la chanson d’humour, la littérature. Aussi, il y avait quelque chose de très romanesque dans son parcours. Et je ne suis pas une essayiste, j’aime surtout raconter des histoires. Ce livre est un mélange entre quelques vérités, et beaucoup d’inventions. il contient une histoire d’éloignement et d’exil, une histoire de musique et de paix, une histoire d’amour et de famille, et un peu de la « grande » Histoire.

Votre père a démissionné de l’Unesco pour se consacrer, sur le tard, à la musique. La figure du joueur de sanza du quartier qui l’attirait tant enfant, au Cameroun, et que son père lui interdisait d’approcher, est ainsi très symbolique.
Oui, c’est cet homme que mon père est devenu. Et la musique fut aussi une façon non géographique, pour lui, de rentrer. Produire sa musique hors de son pays et la faire entendre dans le monde entier a été, oui, une manière de rentrer symboliquement.

La figure de votre oncle, Marcel, militant politique qui a lutté pour l’indépendance du Cameroun, et ensuite dans la post-indépendance, est centrale. La question de la résistance est alors posée à toute la famille. Ainsi, vous écrivez « notre père craignait-il que nous finissions par prendre notre oncle militant pour modèle, par suivre ses traces et que nous trouvions, comme lui, matière à nous battre au risque de nous faire battre ? ».
Je pense qu’il y avait effectivement pour mon père cette idée d’un milieu politique dangereux. Aussi, dans ce livre se dévoile l’histoire commune et méconnue entre la France et le Cameroun. la présence coloniale française engendra une résistance de quinze ans, encore ignorée en France, que j’ignorais moi-même. Certains personnages de cette histoire n’appartiennent pas au discours national camerounais ou français. François Hollande s’est rendu au Cameroun il y a seulement un an pour annoncer que des archives allaient être ouvertes. Je voulais que cette histoire, qui reste à explorer, devienne audible dans un récit romanesque.

Vous écrivez qu’instinctivement, vous vous êtes concentrée sur « la face sud » des vêtres, « celle qui accueille le soleil, pour protéger votre cœur et vos pensées des griffes de la mémoire ». Ainsi, avez-vous trouvé dans l’art, l’écriture, une manière de « vous rappeler », de résister ?
Disons que j’ai un oncle qui a choisi le terrain de la politique politicienne et un père qui a choisi une autre manière de parler des choses. De mon côté j’aime les histoires, j’ai toujours adoré les mots, c’est une matière formidable. Je ne sais pas dessiner, je ne sais pas sculpter, je ne sais pas faire de la musique, l’écriture est mon expression. Je suis celle qu’on vient chercher depuis toujours pour écrire une lettre. Ce roman est une sorte d’itinéraire dans une forêt de mots, d’intuitions et de questionnements autour de cette famille et de ces deux bords de mer.

(1) Album écrit par la conteuse et romancière Halima Hamdane et illustré par Didier Gallon.Kidi Bebey en dates :
– 1961 : naissance à paris.
– 1993 : journaliste, rédactrice en chef des magazines d’information « planète Jeunes » et « planète Enfants », destinés aux jeunes d’Afrique francophone.
– 1999 : premier album jeunesse : Pourquoi je ne suis pas sur la photo ?, Edicef. – Depuis 2004 : dirige la collection « Lucy » chez Cauris livres (Mali).
– De 2006 à 2009 : produit et anime l’émission reines d’Afrique sur radio France internationale, et la chronique l’Afrique
des femmes sur France Culture.
– 2011 : création de la série d’albums les Saï-Saï : les Saï-Saï et le bateau-fantôme, édicef hachette international.
– 2016 : publie Mon royaume pour une guitare chez Michel Lafon.///Article N° : 13733

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