« Bebey nous a montré que rien n’est figé »

Entretien de Kidi Bebey et Olivier Barlet avec Célestin Monga

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Le passé comme source d’inspiration mais restant modelable : après avoir décrit combien il a pu profiter des ses éclairages, l’écrivain camerounais Célestin Monga analyse les apports de Francis Bebey à la pensée africaine contemporaine.

Qu’a représenté Francis Bebey pour vous ?
J’ai eu la chance de le côtoyer alors que je n’avais que 18-19 ans. Un journal parisien qui l’avait interviewé avait eu l’imprudence de publier son adresse et son numéro de téléphone. J’étais étudiant à Bordeaux et lui ai téléphoné, sans le connaître, pour lui demander s’il accepterait de lire et de commenter un manuscrit que je n’avais pas encore écrit… Il ne m’a pas raccroché au nez – ce qu’il aurait dû faire normalement. Avec son sens de humour bien connu, il m’a demandé de le rappeler lorsque j’aurais au moins écrit un premier draft de mon manuscrit. Persistant dans la bêtise, je lui ai demandé s’il avait quelques idées du type de choses que je pouvais écrire. Là encore, il a fait preuve d’une grande patience et d’une grande classe en me disant simplement ceci que je n’ai jamais oublié : « Lorsque vous aurez écrit votre texte, je pourrai vous dire ce que j’en pense. Mais l’important sera ce que vous-même vous en pensez. Car il n’y a pas de pape en matière de création artistique. » Vous imaginez l’impact d’un conseil comme celui-là sur l’imaginaire d’un garçon de 18-19 ans. Peut-être sans le savoir, Francis Bebey venait de m’offrir le viatique essentiel dont j’avais besoin pour écrire, c’est-à-dire la confiance en moi-même. Car s’il n’y a pas de pape en matière de création artistique, je peux fonder ma propre religion… Vous comprenez donc que ma dette à son égard est énorme.
Qu’a-t-il représenté pour les Africains de votre génération ?
J’appartiens à la génération née juste après les indépendances. Sans prétendre parler au nom d’un groupe aussi large, je dirai simplement que Francis Bebey, le musicien, a dé-complexé beaucoup d’entre nous en nous libérant de la tyrannie de devoir choisir entre la musique dite de variétés (la musique « moderne » africaine) et ce que l’on appelle le folklore africain. Avant lui, tout artiste ou mélomane africain devait soit se conformer à la cacophonie insipide de la musique de variété, soit s’enfermer dans l’intégrisme d’une musique aigrie, dite folklorique… Entre la quête désordonnée d’un modernisme artificiel et l’aigreur d’un folklore dépassé qui n’intéressait personne, les musiciens africains n’avaient pas d’avenir. Bebey a ouvert une troisième voie, réconciliant les divers courants tout en demeurant original (je n’ose pas dire « authentique »). Même s’ils ne le savent pas, des musiciens comme les Congolais Ray Lema et Lokua Kanza, le Camerounais Richard Bona, ou l’Ougandais Samite sont ses héritiers.
Quels aspects de son travail préférez-vous ?
La musique – la guitare classique – et la poésie. Ses pièces pour guitare seule sont d’une richesse émotionnelle et d’une complexité technique dignes des grands compositeurs baroques et romantiques. Nicolo Paganini, Heitor Villa-Lobos ou même Atahualpa Yupanqui auraient probablement revendiqué la paternité de certaines compositions de Francis Bebey. Je pense par exemple à Black Tears, une de ses œuvres musicales que je préfère. J’aime également l’ambiance que la sanza confère à son album Dibiyé (1997). La délicieuse mélancolie d’une ballade comme Stabat Mater Dolorosa, ou la sérénité tragique de Mandema. Je considère Concert pour un vieux masque comme un des meilleurs recueils de poésie jamais écrits en français. Je le situe au même niveau que le Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire. Il a eu un impact énorme sur mon propre travail poétique. Certains critiques ont cru percevoir l’influence du Concert sur mon recueil de poèmes Fragments d’un crépuscule blessé. Je plaide coupable, ayant été très influencé par Francis Bebey et Paul Dakeyo.
Qu’aimiez-vous le plus en lui ?
J’admirais l’élégance de son attitude et sa tolérance, y compris à l’égard de gens qui ne méritaient pas sa gentillesse. Comme Jorge Luis Borges, il croyait que celui qui éprouve le besoin de se cacher sait qu’il fait une mauvaise action. Et le fait de le savoir implique pour le moins un progrès intellectuel, à défaut d’être un progrès moral…
Le « personnage » Bebey aura-t-il été un modèle, une source d’inspiration pour votre propre vie ?
Certainement, et même de manière anecdotique. Tenez : Francis Bebey avait une poignée de main très vigoureuse et chaleureuse. C’est lui qui m’a appris que lorsque vous serrez la main à quelqu’un, il faut accorder à ce geste toute l’importance qu’il mérite. Ceci implique notamment une poignée de main franche, sans faux-fuyant. Je repensais encore à cette petite leçon de civisme élémentaire lorsque je suis arrivé pour la première fois en Lettonie, et qu’un ministre du gouvernement m’a fait des compliments sur le « sérieux » et le caractère « direct » de ma poignée de main. Dans les pays baltes, les gens considèrent que la nature et la qualité de la poignée de main en disent long sur la personnalité d’un individu… Plus sérieusement, Francis Bebey a inspiré mon approche du passé. Il m’a permis de décomplexer ma relation personnelle à l’histoire culturelle de mon pays et de mon continent. Mieux que quiconque, il a valorisé la différence. Certes, l’affirmation exacerbée de la différence trahit souvent des relents de nationalisme et de racisme. Mais Bebey n’a jamais versé dans une quête obsessionnelle de l’africanité des arts nègres. Il n’a donc pas exhibé une foi excessive en la différence. Au contraire, il a montré que différence et identité étaient deux faces d’une même médaille. Souvenez-vous de ce qu’il dit dans l’une de ses chansons, Madona Vérona : « Si je n’étais pas Noir, comment saurais-tu que tu es Blanche ?… »
Vous avez cité le Concert pour un vieux masque en tête de votre premier chapitre d’Anthropologie de la colère : la pensée de Francis Bebey vous semble-t-elle essentielle dans la réflexion sur l’identité et la démocratie en Afrique aujourd’hui ?
J’admirais l’élégance et l’humanité de sa manière de confronter le pouvoir, par l’ironie et le respect, comme le faisaient les griots de la période pré-coloniale. Mais ce n’est pas mon style car je crois que les dirigeants africains sont si tarés et si insensibles à l’idée même de leur propre dignité que je doute de l’efficacité d’une critique trop subtile comme celle de Francis Bebey. Il faudrait pratiquement leur donner des coups sur le crâne pour initier un dialogue civilisé avec eux… Dans sa célèbre chanson Idiba, reprise notamment par Manu Dibango, Bebey parle à la conscience des leaders africains. « Noubliez pas, leur dit-il, que c’est à vous que nous avons confié les clés de notre maison« … Il utilise l’humour pour provoquer leur intelligence. Malheureusement, il s’adresse à des gens qui n’ont pas de conscience et qui ont délibérément renié leur propre intelligence… Cela n’empêche pas que Bebey soit un conteur hors pair, dans la lignée de Birago Diop dont il était un des grands admirateurs. Son humanisme le conduisait à accorder trop de crédit aux élites politiques. Son trop bon coeur et sa trop grande foi en l’homme l’empêchaient de mesurer la quantité de mal que ces gens-là génèrent et colportent.
Quel a été l’apport de Francis Bebey dans votre réflexion sur la subversivité de l’art africain ?
Beaucoup d’intellectuels africains approchent la réflexion sur l’art et la culture avec une agressivité qui les aveugle. Ils sont en colère contre les injustices et l’arbitraire de l’Histoire, de la domination et de l’exploitation, et conçoivent l’art africain simplement comme un terrain de combat, comme un lieu de revanche. Certains ne conçoivent l’art que paré de vertus politiques et morales. La dichotomie artificielle entre traditions et modernité validée par plusieurs générations d’intellectuels et de créateurs africains est l’expression de cette vision uni-dimensionnelle de l’art. Les essais, les interviews, la pratique et le vécu de l’art de Bebey m’ont aidé à échapper à l’uni-dimensionalité. Bebey nous a appris à énoncer l’art africain au pluriel, à le dépouiller des avatars de l’Histoire et des oripeaux sociologiques et ethnologiques, et à le célébrer pour ce qu’il est. Bebey nous a appris que la beauté n’est pas superfétatoire. C’est évidemment une idée subversive, exprimée bien avant que le post-modernisme soit à la mode !
Son rapport à la mémoire n’est-il pas fondamental ?
Si. Parce que sans la faculté de mémoire, l’homme perd ses capacités cognitives et conceptuelles car il vit uniquement dans l’instant. Il ne produit que des ersatz de pensée. Dépouillé de tout souvenir, l’homme vit au hasard des instants, comme les personnages dans les romans de Sony Labou Tansi. A travers son œuvre, Francis Bebey a posé les jalons d’une anthropologie de la mémoire en Afrique. Il nous a restitué la capacité à se souvenir qui, seule, offre à l’individu le pouvoir de l’oubli, indispensable pour avancer dans la vie. En réhabilitant par exemple les musiques polyphoniques pygmées ou même simplement l’usage de la sanza, il a élargi notre imaginaire. On observe actuellement un culte frénétique de la mémoire dans la plupart des sociétés – ceci se manifeste par l’engouement collectif pour le passé, les commémorations, la passion pour la généalogie, le succès des livres d’histoire, etc. Sans tomber dans l’excès, Bebey avait compris l’importance du besoin de mémoire et la nécessité d’une sédimentation permanente des identités.
Sur quel aspect insisteriez-vous le plus si l’on essaye de dégager l’apport de Francis Bebey à son siècle ?
Sa gestion du passé comme source d’inspiration pour investir le présent et inventer l’avenir. Bebey nous a montré que le passé est modelable, que rien n’est figé. Paul Veyne a écrit un bouquin remarquable sur la manière dont les Grecs inventaient leurs mythes. Sans être historien, Francis Bebey a été notre Paul Veyne car il a réhabilité l’épopée et a restitué leur dignité à nos mythes – ce qui est quand même extraordinaire pour quelqu’un qui vivait pratiquement depuis un demi-siècle à Paris. Oswaldo Ferrari a écrit que « l’immensité d’une absence, son poids, finissent par être ressentis spirituellement comme une présence illimitée. » C’est cela le paradoxe avec Francis Bebey : le vide de sa mort lui assure une place de choix dans notre imaginaire et rend son souvenir incompressible.
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Célestin Monga, Camerounais, et Senior Economist au Département Europe et Asie Centrale de la Banque mondiale à Washington (depuis 1997). Il a enseigné l’économie et la science politique aux universités de Bordeaux et de Boston (Massachusetts) et fut chef de Département et Directeur d’agence au sein du groupe de la Banque Nationale de Paris en Afrique. Il est l’auteur d’ouvrages et d’articles d’économie et de science politique, a écrit également de la poésie (« Fragments d’un crépuscule blessé« , 1990) et un récit de voyage (« Un Bantou à Djibouti« , 1990).
Récents ouvrages publiés : L’argent des autres (Paris, LGDJ-Montchrétien, 1997), Sortir du piège monétaire (avec J.-C. Tchatchouang, Paris, Economica, 1996), Anthropology of Anger : Civil Society and Democracy in Africa (Boulder, Colorado, Lynne Rienner Publishers, 1996) – en français chez L’Harmattan, Paris : Anthropologie de la colère : société civile et démocratie en Afrique.///Article N° : 2268

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