Question de littérature aux Comores

Print Friendly, PDF & Email

Des auteurs comoriens s’organisent en collectif sous le nom de Djando la Waâdzishi. Sept d’entre eux se sont retrouvés les 10, 11, 12 et 13 février 2012 à Moroni, au Muzdalifa House, lieu d’agitation et d’expérimentation, pour un état des lieux de la littérature comorienne d’expression française. Quatre jours d’intenses échanges qui ont conduit à l’ébauche d’une perspective nouvelle pour ce petit monde littéraire insulaire. Quatre des membres de ce collectif en parlent.

Anssoufouddine Mohamed. Trente ans après sa naissance, la littérature comorienne d’expression française ne repose sur aucun socle véritable, sa caractérisation relève du domaine de l’indéfini. L’environnement culturel du pays est défavorable à la viabilité d’une littérature. Les livres ne sont pas lus. Les programmes scolaires ne véhiculent pas l’imaginaire collectif. Les grandes problématiques soulevées par cette littérature ne sont pas étudiées. Et paradoxalement, nous assistons à un foisonnement d’œuvres littéraires publiées par des Comoriens. Au cours des rencontres antérieures entre écrivains, les questions de viabilité et de visibilité de cette littérature reviennent presque obsessionnellement. C’est dans ce contexte que les membres de ce collectif se sont mis ensemble pour réfléchir sur les questions que soulève aujourd’hui cette littérature.
Soeuf Elbadawi. Il est question de « nécessité » dans ce collectif. Le besoin de discourir sur nos propres réalités littéraires se fait de plus en plus sentir. Nous ne sommes pas obligés de répéter les mêmes erreurs que nos historiens, qui ont laissé à d’autres le soin de nous construire un passé. Le temps est peut-être venu de porter un regard critique sur nous-mêmes. La littérature comorienne a quelque trente années d’existence depuis qu’elle se publie. Elle peut peut-être s’autoriser des interrogations autres que celles du gars qui a réussi à sortir son premier texte en librairie. Le collectif Djando la Waâdzishi est là pour produire un discours autour de ces écritures en devenir, sans complaisance aucune.
Saindoune Ben Ali. La situation actuelle de la littérature comorienne tient sur une pléthore de publications sans lectorat visible, surtout depuis ces dix dernières années. C’est une jeune littérature encore en quête de son identité, voire d’un véritable statut dans sa société d’émergence. L’histoire de cette littérature reste un fait récent. La création du collectif répond, entre autres choses, à ces trois objectifs : 1) permettre aux membres de procéder à une lecture constante et active des œuvres et construire des outils critiques dans l’unique souci de donner plus de visibilité à cette littérature comorienne 2) construire un cadre d’échange constructif entre les membres afin de faciliter le partage assidu des questionnements relatifs à cette littérature 3) poser des bases pour qu’enfin l’écrivain comorien sorte de son entropie. La nécessité principale s’avère être l’urgence d’apprendre à travailler en communauté désormais, en partageant nos interrogations.
Fathate Karine Hassan. Nous sommes partis d’un constat, l’absence de définition de la littérature comorienne. Il fallait dans un premier temps, donner une réalité sémantique au mot « littérature » dans le contexte comorien. Le collectif a pour objectif de construire une réflexion sur la littérature comorienne dans un archipel en dé-construction.
Un rendez-vous à Moroni pour des échéances à venir
Anssoufouddine Mohamed.
Durant quatre jours, les membres du collectif se sont vus en ce mois de février et ils ont défini une stratégie commune. Celle-ci s’articule autour de la constitution d’un réseau permanent autour du fait littéraire dans le pays, l’organisation de rencontres périodiques entre les membres du collectif en vue de dégager des thématiques de travail. Le collectif reste ouvert à tout auteur comorien souhaitant apporter sa contribution à cette dynamique.
Fathate Karine Hassan. Le collectif se donne pour ambition de publier les travaux de ses membres, souhaite répondre à des appels à contribution ou à communication. Il compte également organiser des journées d’études une fois par an.
Soeuf Elbadawi. Il faut que le collectif devienne le lieu d’un débat permanent sur nos écritures. Nous envisageons par exemple d’y intégrer tous ceux qui travaillent, de près ou de loin, à faire connaître cet espace littéraire encore peu nommé. Nous espérons que les principaux acteurs de la scène littéraire comorienne sauront nous faire un peu de place, tout en se réappropriant les outils que nous contribuerons à forger. Djando la Waâdzishi ambitionne de se mettre au service d’une dynamique plus large, où l’exclusion n’aura pas lieu d’être. Pour que l’archipel retrouve pleinement sa place dans la République mondiale des lettres. Auteurs et critiques devront se tenir la main pour que l’expérience aboutisse à un résultat digne, avec des échéances précises, dans le long comme sur le court terme. Je ne doute pas que nous serons jugés sur nos actes, suggestions ou propositions.
Saindoune Ben Ali. Le collectif se donne des échéances à respecter. Pour faire le point sur les travaux initiés et, surtout, pour planifier leurs nouvelles actions.
Récit d’une première étape de travail
Saindoune Ben Ali.
De longues discussions sur la situation globale de la littérature comorienne ont été menées durant ces rencontres à Moroni. Elles ont permis de dégager un champ d’intervention : nous sommes dans la phase de nos premiers travaux.
Soeuf Elbadawi. Nous avons fondé le collectif du 10 au 13 février 2012. Sur la quinzaine de personnes sollicitées pour le lancement de ce projet, seules sept ont pu répondre. À charge pour elles d’établir un programme d’actions susceptibles de contribuer à rendre sa dignité à ce champ littéraire. C’est à cette seule condition, je suppose, que d’autres daigneront partager l’expérience à nos côtés. Pour l’instant, je m’interroge sur ce que vont dire les camarades habituellement en faction. La nouveauté est toujours source de polémiques inutiles en nos eaux.
Fathate Karine Hassan. Des mots et des notions sont revenus de manière récurrente et quasi-obsessionnelle durant ces quatre jours, tels que l’espace, l’identité, l’histoire, l’oubli, la violence, etc. Cependant, un mot a habité toutes nos conversations, c’est l’ancrage. À partir de ces différentes notions, nous allons produire des articles chacun de notre côté en vue d’une prochaine publication.
Anssoufouddine Mohamed. Le collectif a adopté le mot comorien Waâdzishi pour désigner la littérature. Une dénomination a été donnée au Collectif : Djando la Waâdzishi. Un manifeste est à l‘étude. Des contributions ont été présentées à propos de certaines problématiques liées à cette littérature durant ces rencontres moroniennes : le thème récurrent de la violence dans cette littérature, le rapport de l’écrivain avec son espace, la défense de l’imaginaire commun…
Des raisons de s’y engager
Saindoune Ben Ali.
On ne peut pas penser faire une littérature sans l’ambiance qui garantirait un épanouissement effectif. Tout écrivain a besoin d’un contexte lui permettant de voir clair dans son travail. L’isolement n’est pas toujours bénéfique, quand l’on appartient à un espace étroit dans lequel beaucoup de choses restent encore à éclaircir. Le collectif est pour moi un cadre longtemps espéré.
Anssoufouhouddine. Ce collectif est l’aboutissement naturel de plusieurs discussions antérieures entre auteurs, sur certaines problématiques que soulève cette littérature pour sa survie.
Fathate Karine Hassan. Les membres du collectif ont tous des parcours très différents. Ce qui est intéressant pour moi qui viens du milieu universitaire. Cette diversité de parcours m’apporte un autre regard sur la littérature et la société comorienne.
Soeuf Elbadawi. Il y a aussi le besoin chez nous de ne plus entendre dire tout et n’importe quoi sur cette littérature. Je finis par croire que nous n’existons pas, tant que les autres ne décident pas d’en causer. Alors que rien ne nous interdit d’interroger nos errances et nos folies en écriture. Qui mieux que nous pour discuter de nos limites et de la démesure qui les accompagne. Le discours d’autrui sur le paysage littéraire de ces îles ne doit pas naître de nos petits silences convenus.

///Article N° : 10634

  •  
  •  
  •  
  •  
Les images de l'article
un des auteurs du collectif, Anssoufouddine Mohamed, en discussion avec des étudiants au Muzdalifa House lors des dernières journées consacrées à la littérature comorienne. © DR




Laisser un commentaire