« Rabearivelo est un écrivain fascinant par sa trajectoire »

Entretien de Dominique Ranaivoson avec Douna Loup

Auteure du roman L'Oragé
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Douna Loup, votre troisième roman, L’Oragé, vient de sortir en France. Comme son titre ne l’indique pas, il est situé à Madagascar pendant la colonisation française. Pourquoi ce nom si mystérieux ?
L’oragé. J’aime les titres qui restent ouverts. Peut-être qu’il n’indique rien de précis mais il ouvre des possibilités de sens, des sonorités évocatrices et cela me plaît. Pour la polysémie que l’on y entend et la liberté que l’on peut prendre avec la langue. Ce qui est quand même une des lignes de fond de ce roman. Et puis on entend la rage couvée, la couleur de rage que peuvent avoir les années de jeunesse, l’envie de tout trouver et de se perdre aussi, et puis la rage aussi de cette époque des années 1920 à Madagascar, sous colonie française avec sa floraison de révolte et de créations.

Vous nommez ce texte « roman » mais les personnages, les lieux et l’arrière-plan historiques sont empruntés au réel : deux écrivains malgaches, Jean-Joseph Rabearivelo et Esther Razanadrasoa, la capitale Tananarive, la société coloniale dans les années 1920 qualifiées de « sur-couche » (82). Vous poussez même le scrupule à citer des anecdotes, des articles de journaux, des noms et des dates. Pourquoi la Grande Île ? Votre imagination a-t-elle besoin de tous ces supports historiques ?
Cela faisait longtemps (de par mon lien personnel à Madagascar) que j’avais envie de placer un roman dans cette époque où Madagascar était colonie française, d’explorer et de plonger dans cette période de l’histoire, la friction entre ses deux cultures, ses deux langues et les questions même sans réponses que cela peut soulever.
Que l’on écrive à partir de faits avérés, de personnages existants ou imaginaires et inventés, pour moi le réel reste toujours la matière que nous tentons de malaxer et d’approcher, l’imagination serait notre façon justement de le nommer, de l’approcher, de tenter de le faire surgir. Et la poésie serait la plus minutieuse et précise approche du réel.

Le personnage principal est l’écrivain malgache le plus connu. Vous l’appelez « Rabe », raccourci qui désigne généralement Jacques Rabemananjara, son successeur. Vous réinventez la trajectoire de ses premières années d’écrivain, entre 1920 et 1924 alors que c’est son hyper-activité artistique et le drame de son suicide en 1937 qui a établi sa réputation. Voulez-vous déconstruire l’image du poète génial mais maudit pour mieux le réinventer ? Qu’est-ce qui vous fascine en lui ?
Rabearivelo (Rabe est un diminutif qui s’impose d’emblée) est un écrivain fascinant par sa trajectoire. Son apprentissage autodidacte de la langue française qu’il écrit et s’approprie de façon splendide. Sa poésie double en français et malgache, aucune langue n’est plus traduite l’une de l’autre mais on voit apparaître une double éclosion sur les pages en miroir. Rabearivelo symbolisait pour moi ce rapport si étroit fait d’admiration et d’ambivalence entre les deux langues-cultures. Et puis bien sûr j’étais interpellée par sa mort mise-en-alexandrins jusqu’au dernier souffle, jusqu’au dernier vers pourrait-on dire. M’approcher de lui m’a pris du temps. Il est impressionnant et a déjà laissé tant de mots derrière lui, pourquoi en ajouter ? J’ai beaucoup lu et j’ai laissé passer du temps. Mais en fait, l’envie de m’approcher et de le dire s’imposait. Je l’ai approché donc par ses débuts, son enfance puis surtout ses années de découvertes et de formation. C’est aussi la rencontre d’Esther, cette poétesse dont on sait si peu qui m’a fait prendre le temps de déployer le roman dans cette période de jeunesse autour de leur lien particulier. J’ai senti que je voulais rester là, du côté du soleil.

Vous placez en contrepoint Esther, première femme malgache à publier, dont la vie est beaucoup moins bien connue que celle de Rabearivelo dont elle était l’aînée. Vous en faites un étrange duo « R.E. » à la fois audacieux et perdu, libre pour des expériences sexuelles diverses qui semblent les exalter avant de mieux les anéantir et des expériences littéraires symétriques. Esther, partagée entre un amant français, un autre malgache, Rabearivelo et une femme, se sent comme « traduite en différentes langues » (166) et Rabe multiplie les rencontres et l’appelle « maîtresse Esther » (108). Vous dépeignez des êtres soumis à leurs corps (Esther dit que « l’amour est une clé certaine pour palper de tout près », 108), uniquement conduits par leurs sensations immédiates. Ne craignez-vous pas d’avoir, dans le récit du moins, mis au second plan leur recherche esthétique et, plus généralement, leurs ambitions intellectuelles ?
Pour moi il ne sont pas soumis à leur corps, ils apprennent à habiter leur être entier, à tenter l’intégrité au risque d’être soi c’est-à-dire vivant. Et être vivant est un perpétuel mouvement pas une identité en laquelle on « croit », que l’on joue avec des masques et qui nous enferme. Ce qui est important dit Esther, ce n’est pas la liberté à tout va, mais l’absence de cadre qui serait préconstruit. Une recherche intellectuelle n’est pas indépendante de la vie et du corps. Nous ne sommes pas des êtres segmentés et je n’avais pas envie de segmenter mes poètes qui cherchent. Il est beaucoup question dans le roman de leur exploration à travers les mots et les pensées. Et puis non, je vous dirais que quand j’écris je ne crains pas, j’écris.

L’organisation des chapitres, où alternent les deux personnages, donne au lecteur une vision stéréoscopique de ces héros placés au centre de toutes les scènes. Vous en faites ainsi des électrons libres : sont-ils des symboles de la liberté individuelle ou les représentants de deux groupes distincts ?
Ils sont ce qu’ils sont, je n’ai aucun symbole à leur apposer, liberté aux lecteurs de voir et d’interpréter différemment cette organisation.

Esther et Rabe oscillent entre des partenaires et des langues, comme si, soumis aux sensations, ils ne savaient ou ne voulaient choisir. Esther, in fine, énonce ce qui résonne comme une profession de foi : « Notre devoir est de recréer notre vie » ce qui signifie ne « pas choisir le noir ou le blanc » mais « trouver une couleur en soi » (187). Est-ce un message pour aujourd’hui, ce qui ferait du roman une très opportune ode aux amours « injugeables » (208) ?
Je n’ai pas de message, j’ai écrit un roman, non un essai et pour moi la seule envie est d’ouvrir, d’explorer le ventre des possibles et de ne rien figer ! Et heureusement un roman qui se passe en 1920 à des milliers de kilomètres de chez nous peut nous parler au présent… Si ode il y a, c’est une ode à la vie, aux mouvements de la vie dans l’amour et dans l’écriture, aux mouvements libres de la vie.

Rabe dit du français qu' »il nous ouvre », fait référence à Paul Valéry et à l' »occupation civilisatrice » (103) tandis qu’Esther rappelle les révoltes malgaches (menalamba) et affirme en parlant des colons : « ils n’ont pas réussi leurs implants, ou si peu » (82). Voulez-vous introduire, à travers ces positions, une réflexion sur la colonisation française ?
Je ne prétends pas à « une réflexion » sur la colonisation française, avec ce roman plongé dans l’époque où la Colonie est le système politique dans lequel évoluent mes personnages cela m’a intéressé qu’ils aient des positionnements différents et nous fassent ainsi partager leur dialogue, leur opposition. Il était important pour moi qu’il n’y a pas « une vérité » à énoncer mais de tracer, d’explorer avec Rabe et Esther des façons différentes de vivre et de prendre part à cette réalité de l’occupation de leur terre.

Rabearivelo fut un grand amoureux de la langue et de la culture françaises au point de se sentir « fils d’ailleurs » (82) en décalage avec ses compatriotes. Toute son œuvre est une subtile et audacieuse expérience d’un bilinguisme poétique harmonieux. Vous parlez de « musique de deux langues aux assauts contraires » (23) puis Esther développe ce qui semble la thèse centrale : « la traduction, l’appui d’une langue contre une autre met en exergue, en tension, en évidence les langues pour ce qu’elles sont, des formulations du réel, des « créations » du réel lui-même » (116). Est-ce votre point de vue ?
Oui les langues sont des formulations du réel. Le réel crée la langue et la langue recrée le réel.

La grande audace de ces auteurs fut, dans la réalité, avant tout dans leurs expériences poétiques. Nourris par deux langues et deux héritages, ils ne mélangent jamais les lexiques mais en inventent de nouvelles harmonisations. Vous, au contraire, vous parsemez le texte de mots malgaches. Ne craignez-vous pas le simple effet d’exotisme pour les lecteurs qui n’entendent pas cette musicalité ? Quel est votre but ?
Encore une fois, quand j’écris je ne suis pas en train de craindre quoi que ce soit de la part d’un lecteur potentiel, sans cela je n’écrirai pas ! Le malgache et le français sont des personnages de mon roman, au même titre qu’Esther et Rabe, la Langue étant quelque part Le personnage principal du roman.
Si je remets en cause la présence du malgache dans mon roman alors je peux le reprendre à sa base et en écrire un autre. L’oragé est précisément organisé et écrit autour de ce questionnement, de ce dialogue, il y a inter-fécondité et danse possible entre ses deux langues – avec l’envie de faire toucher la matière, les sons, la texture, les sens de cette langue malgache si étrangère soit-elle pour un français (quand on pense à la place que le français occupe toujours dans l’enseignement scolaire et la vie à Madagascar, l’inverse n’étant pas vrai il y avait pour moi une forte envie de rendre hommage et de donner une place à cette langue malgache.)

Votre langue française à vous est expérimentale ; vous multipliez avec gourmandise les néologismes, les images, les audaces syntaxiques, la suppression de la ponctuation, les changements de points de vue inopinés, le tout selon un rythme qui semble une « grande coulée » (89) : Esther parle de « ma Nanarivo » (82) pour Antananarivo, qui a une « odeur d’épave, une salière ouverte divulgue son salé » (106) à l’aube puis elle « sait le sérieux précieux, le profond » (107). Rabe dit « je bascule mes gestes dans la frontière d’un présent sur le fil » (109). Plus loin, la nuit « leur arrive aux chevilles » puis « fait une offensive » (129) et il pleut « à goutte lourde à gaver la terre » (131).
Ces audaces langagières sont-elles votre manière de transposer les audaces des deux écrivains malgaches ou les éléments qui forment votre univers poétique personnel, votre « création du réel » dans lequel vous les auriez invités ? Vous sentez-vous d’une certaine façon dans la lignée de ces deux poètes ?

Oh non je ne prétends à aucune lignée. La langue d’un roman va constituer toute une part de ce roman, dans L’oragé l’écriture poétique et les audaces syntaxiques ou de mise-en-pages sont venues de façons organiques et spontanées. Le roman parlant de langues, de poésie et de poètes qui cherchent en eux une véritable liberté, cela a nourri mon rapport sensuel à l’écriture.

Au chapitre de la divagation des deux femmes vous écrivez : « le temps a fait face aux écueils mais il est percé et prend l’eau le temps n’a plus de planche lourde et solide, il se noie le temps il boit l’eau » (121). Finalement, ce magnifique roman n’est-il pas, plus qu’une biographie inventée de personnages réels, une représentation lyrique, à travers eux, de la très contemporaine et occidentale perte de tous les repères dans un contexte de rencontres de civilisations ?
Il est L’oragé. Et il est j’espère ce que chaque lecteur peut en faire.
Ce que vous dite est beau et fait partie des possibles.
Je ne pourrais me résoudre à le nommer moi-même, le classer, quand comme je vous le disais au tout début déjà, j’aime tant que cela ouvre, ouvre, je vous remercie pour cette interprétation, je la reçois et ne peut qu’espérer qu’il y en ai d’autres et que peut-être elles puissent s’appuyer, se questionner, se contredirent entre elles !

A lire aussi :
« Madagascar fait encore rêver les romanciers français ». Par Dominique Ranaivoson
« Le pacte des poètes ». Critique du livre L’oragé. Par Brigitte Lannaud Levy///Article N° : 13288

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