Raw Material Company :

Matière à voir et réfléchir

Raw Material Company, autrement dit « La Compagnie des Matières Premières », voilà un nom qui surprend de prime abord pour un centre d’art. Pourtant, à bien y penser, ce nom renvoie directement au destin du continent africain qui depuis des siècles fournit le reste du monde en matières premières… Au-delà de cette réalité tristement économique, cette appellation évoque aussi cette Afrique pépinière de talents artistiques qu’il est toujours urgent de valoriser. C’est ce que s’emploie à faire la fondatrice et directrice artistique de Raw Material Company, Koyo Kouoh.

Grandie au Cameroun et formée en Europe (en administration bancaire et management culturel), Koyo Kouoh a d’abord rencontré le Sénégal à travers l’œuvre littéraire de Senghor. C’est tout naturellement qu’elle plonge par la suite dans l’univers de l’art africain, d’abord comme journaliste culturelle pour différentes revues en Suisse, puis en tant que co-organisatrice d’un festival biennal de cinéma africain à Zurich. À l’automne 1995, elle se rend pour la première fois à Dakar, afin de rencontrer Ousmane Sembène. Stimulée par la scène artistique locale et certaines figures comme Issa Samb et Bouna Medoune Seye, elle décide de retourner à Dakar dès l’année suivante, pour s’y installer. Engagée depuis lors dans la cause de l’art contemporain en Afrique, elle écrit, participe à des conférences, monte des expositions un peu partout (1). En 2008, elle finit par créer une structure mobile de pratique artistique et d’échange, Raw Material Company, qui devient trois ans plus tard un centre pour l’art implanté en plein cœur de Dakar, dans le quartier de Sicap-Amitié-2. Dès l’exposition inaugurale en avril 2011, le ton est donné avec Oil Rich Niger Delta du photographe nigérian George Osodi : l’heure est à la lutte contre ce « paradoxe propre au continent africain : la richesse des matières premières face à la pauvreté des populations directement concernées » (2).
Plus qu’une simple galerie, ce lieu est un « centre pour l’art, le savoir et la société », où toutes les facettes et les apports de l’art sont valorisés, afin de le rendre accessible au plus grand nombre. Pour remplir cette mission ambitieuse, outre son espace d’exposition, Raw Material Company est doté d’un centre de ressources, Rawbase, avec une vaste bibliothèque, un centre d’archive sur l’art contemporain et un espace pour accueillir en résidence des artistes, auteurs, chercheurs, commissaires d’exposition qui questionnent le devenir de l’art contemporain en Afrique. Le centre mise beaucoup sur des programmes éducatifs, de réflexion, des conférences, des colloques et des classes de maître.
Depuis son ouverture, l’espace dont l’une des priorités est de dynamiser la scène artistique locale et d’encourager l’esprit critique, n’a cessé d’agir sur tous les fronts de l’art, en organisant des événements qui favorisent la prise de parole et la réflexion, en relation avec les propositions curatoriales toujours stimulantes et innovantes de Koyo Kouoh. Ainsi, fin 2011, l’exposition États-Unis d’Afrique de Mansour Ciss Kanakassy est accompagnée d’un cycle de conférences fort à propos, intitulé « États-Unis d’Afrique : utopie ou réalité ? ». En créant une monnaie unique, l’Afro, l’artiste plasticien sénégalais basé à Berlin cherche à « déberliniser » l’Afrique, c’est-à-dire recoudre les morceaux du continent, suite à son partage arbitraire opéré par les puissances occidentales lors de la Conférence de Berlin de novembre 1884 à février 1885. L’exposition présente six plaques de monnaie imprimées sur aluminium, une vidéo explicative de l’artiste, des textes, des photographies et bien sûr quelques coupures d’Afros, le tout formant « une réponse artistique aux politiques en faillite après les indépendances » (3). Par ses choix curatoriaux, Raw Material Company affiche la couleur, celle de l’engagement politique, ce qui n’est pas pour déplaire au milieu intellectuel et artistique sénégalais, porté par la vague très forte des mouvements citoyens qui ont conduit à la défaite électorale du président Abdoulaye Wade en 2012.
Toujours plus loin, toujours plus haut, au début de l’année 2012, Raw Material Company organise un symposium international, « États des lieux », sur le rôle et l’avenir des centres d’art indépendants en Afrique, qui pallient les déficiences étatiques en matière de politique culturelle. L’événement réunit cinquante pointures internationales de l’art contemporain africain, telles qu’Abdellah Karroum, fondateur et directeur artistique de L’appartement 22 à Rabat, invité à prononcer une conférence inaugurale intitulée « Pour une histoire des espaces indépendants de l’art », ou Aida Muluneh, fondatrice de l’ONG Desta for Africa, qui promeut la photographie en Éthiopie, avec la biennale Addis Foto Fest, dont la seconde édition aura lieu en décembre 2012.
Autre temps fort de 2012, en avril, l’exposition Chronique d’une révolte : photographies d’une saison de protestation a fait sensation (4) et a été présentée une seconde fois en mai à la Biscuiterie, lors de la biennale Dak’Art. Elle sera reprise cet automne par le musée Haus der Kulturen der Welt à Berlin de novembre à décembre 2012. Plus qu’une exposition collective, ce projet a pour « ambition de dresser le portrait des contestations qui ont émaillé le pays depuis les actions citoyennes de Y’en a marre, en passant par le 23 juin 2011, jusqu’aux élections [présidentielles] en février et mars 2012. D’autre part, cette exposition veut célébrer l’engagement des photographes qui jouent un rôle de premier plan dans la diffusion et la réception de l’information » (5). Le projet, coup de maître, réalisé dans l’urgence (en six semaines) dans la foulée des dernières élections présidentielles, a marqué tous les esprits, célébrant le courage du peuple sénégalais pour sauver la démocratie. Le catalogue produit pour l’occasion, réunissant textes et photographies, est un véritable manifeste artistique et politique, puissant et nécessaire, que se sont arraché, en quelques jours, les visiteurs de l’exposition. Véritable succès éditorial dont peut s’enorgueillir Raw Material Company qui agit aussi comme maison d’édition : chaque événement donne lieu à la production d’un catalogue soigneusement pensé, où sont reproduites les œuvres présentées, accompagnées de textes de fond.
Actuellement, l’exposition collective ABSENCE : 3 perspectives du départ, visible jusqu’au 13 octobre 2012, présente le regard intime sur la migration, avec comme fil conducteur la spiritualité qui accompagne les candidats au départ, de trois artistes européens qui ont choisi Dakar comme terre d’accueil. Dans la salle principale est présentée une série de vingt-quatre toiles de petit format où dominent le jaune et le noir, intitulée Bamba (2001-2002), du nom du guide spirituel de la confrérie mouride, réalisée par le peintre et graphiste français Vincent Michéa (6). Cheikh Ahmadou Bamba (1853-1927) a initié la Muridiyya à la fin du XIXe siècle dans un Sénégal sous domination coloniale française. Arrêté, emprisonné, déporté à deux reprises (au Gabon puis en Mauritanie), il a toujours prôné la non-violence. Le célèbre portrait du saint que l’on retrouve aujourd’hui reproduit partout au Sénégal (à l’origine, une photo prise par les autorités coloniales françaises en 1913) est présent, immuable, imperturbable, au centre des vingt-quatre pièces qui composent cette série. Des messages en anglais, inspirés de la philosophie rasta, où l’on reconnaît des titres de chansons de Bob Marley, envahissent, écrits comme des cris, toute la surface restante de chaque toile. Dans le même esprit, la série de quatre photographies du grec Adamantios Kafetzis, des espaces de prière pénétrés par la lumière, dédiés au saint mouride, souligne la foi profonde de ces exilés économiques qui puisent leur force dans les messages de Cheikh Ahmadou Bamba. Tombes des Immigrants de Judith Quax (7), originaire de Hollande, est sans nul doute l’œuvre la plus marquante de l’exposition, présentée dans un espace au fond de la galerie : trois minutes de diaporama, bercées par le bruit paisible du ressac de l’océan, trente vues de sépultures fragiles, improvisées, pour donner un dernier lieu de repos, une dignité aux corps des disparus, souvent anonymes, refoulés par l’océan Atlantique. Barça ou barsakh, le Barça (du nom du célèbre club de foot) ou la mort, c’est la devise de ceux qui sont prêts à tout, et même à affronter l’Atlantique et ses dangers multiples, pour sortir de la misère, en rejoignant l’Europe à bord d’embarcations de fortune. Ce travail tout en délicatesse aborde avec pudeur, dans une série de photographies qui complète le diaporama, l’absence des migrants, dans l’intimité des chambres qu’ils ont laissées derrière eux (8).

Raw Material Company
Centre pour l’art, le savoir et la société
4074 bis Sicap Amitié 2
BP 22170
Dakar, Sénégal
+221 33 864 0248
info@rawmaterialcompany.org
[www.rawmaterialcompany.org]

(1) Koyo Kouoh est actuellement en Chine pour présenter une installation de Raw à la biennale de Shanghai, avec une série de photos de l’artiste sénégalais Kan Si sur la présence chinoise à Dakar, intitulée « Boulevard du Centenaire Made in China ». En effet, le Boulevard du Centenaire est devenu depuis quelques années le Chinatown de la ville. Ce même projet sera exposé à Raw Material Company de décembre 2012 à février 2013.
(2) Téclaire Dina Lobe, « Raw Material Company : Dakar s’enrichit d’un nouvel espace artistique », au-senegal.com, mai 2011 [ici]
(3) Khady Aïdara Mahfou, « Exposition au Raw Material Company : Mansour Ciss Kanakassy dessine l’Afro, la monnaie africaine », Le Soleil, 23 septembre 2011 [ici]
(4) Voir l’entretien avec Mamadou Gomis, co-initiateur de cette exposition collective [article 10945]
(5) Koyo Kouoh et Camille Ostermann (dir.) : Chronique d’une révolte : photographies d’une saison de protestation, préface, page 7.
(6) Le site de Vincent Michéa : [www.vincentmichea.com]
(7) Le site de Judith Quax : [www.judithquax.com]
(8) Un essai sur cette série de Judith Quax de l’historien d’art américain Salah M. Hassan est reproduit dans le petit catalogue qui accompagne l’exposition. Cet essai (en anglais), « Judith Quax’s Immigration Clandestine. A Visual Essay », Nka: Journal of Contemporary African Art, n° 25, 2009 : 128-143, est disponible [au lien suivant]
///Article N° : 10977

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