entretien d’Olivier Barlet avec Bouna Medoune Sèye (Sénégal)

Paris, 1997
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Paris, une nuit de neige. Au téléphone, je dis à Bouna que je travaille sur les cinémas d’Afrique noire. C’est ce pluriel qui m’ouvre sa porte. Il refuse l’étiquette de cinéma africain :  » Je fais du cinéma !  » Ni notes, ni magnéto :  » Tu écriras ce que tu sens « .
L’heure est tardive mais le yassa est délicieux. Bouna Medoune Sèye vit et tourne la nuit. On parle des autres, des proches. De Djibril Diop Mambéty, le grand frère, l’avant-garde, le maître. Et d’Ahmet Diallo. Bouna regrette de n’être arrivé que le lendemain de sa mort. Une crise d’asthme sur un trottoir de Dakar. Peut-être aurait-il pu le sauver. Il aurait su ce qu’il fallait faire. Il sentait bien qu’il s’était passé quelque chose mais ses amis n’ont osé le lui dire en face. Il ne l’a su que le lendemain, par la radio.
Un groupe de cinéastes, peintres, photographes, artistes de tout poil. Une école sénégalaise ? Non, une école de Dakar.  » Dakar la salope « , titre qui avait fait peur au producteur de Saï Saï by –  » Le petit malin « , ce nom pudique donné au sida dans les tapats de Dakar, un court-métrage en dérive nocturne et voix-off, tourné d’une caméra légère, sans cesse en mouvement, comme Bouna qui ne tient pas en place, saisit un tube de couleur pour badigeonner un masque ou parfaire un tableau. La pièce est pleine d’oeuvres dominées par le rouge. Même le blouson cuir de Bouna y est passé. Car le rouge est son thème du moment, Rouge feu, un court métrage en contrepoints. Comme dans Bandit Cinéma qui cherchait à saisir le tempo du Dakar nocturne, un regard urbain :  » Nous ne proposons plus une image de la ville, nous la faisons « . Feu rouge, symbole de l’urbanité :  » Nous connaissons, nous approchons le feu rouge tous les jours de notre vie urbaine.  »
Volonté de tournage en contrepoints : bruitage de métro parisien appliqué entre des airs de rap sur des scènes à tourner à Dakar… car ce qui importe, c’est le métissage. Né à Dakar, grandi à Marseille, Bouna est un métis culturel. Son origine est partagée et c’est sans doute pourquoi le métissage lui est comme naturel. Non comme un but en soi mais comme affirmation d’une expérience urbaine. Non comme refus d’une identité africaine mais comme revendication d’une originalité, celle de n’être ni d’ici ni d’ailleurs tout en puisant dans ses racines un regard différent.
 » Je ne sais faire que des images « . Bouna a l’œil photographe. Ses photos des fous de Dakar (éditées par la Revue noire) inscrivent ces individus déjantés dans la dureté de la ville. La photo qu’il a choisi pour une affiche ne montre pas le sujet, elle l’esquisse : une femme danse dont le visage disparaît derrière des tissus ; son mouvement n’est plus seulement dans l’expression du corps mais dans la construction du motif, dans le cadrage et l’agencement des éléments qui la cachent ou la dévoilent.
Est-ce à dire que Bouna a l’art dans la peau ? Sans doute, mais il avoue longuement travailler ses scénarios. Les tripes ne suffisent pas. Elles transparaissent pourtant, comme dans ce dessin d’une paire de menottes, celles que des policiers parisiens lui ont passé la veille pour l’emmener au poste, au hasard d’une rencontre.

///Article N° : 2478

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