Rencontres chorégraphiques de Carthage 2004 : Tunis entre dans la danse

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Un festival ambitieux, un nouveau théâtre dédié à la création chorégraphique, des initiatives parallèles, la danse contemporaine a bien le vent en poupe à Tunis. Fruit de la persévérance de quelques acharnés, une reconnaissance encore fragile mais indéniable.

Carolyn Carlson, Maguy Marin, Sidi Larbi Cherkaoui, Abou Laagra… Ces grands noms de la danse contemporaine étaient à l’affiche des dernières Rencontres chorégraphiques de Carthage qui se sont déroulées au printemps dernier (du 1er au 8 mai 2004). Un coup de maître pour ce jeune festival, né il y a trois ans, grâce à la volonté de sa directrice Syhem Belkhodja et de son équipe.
Il faut dire que cette dernière n’a pas froid aux yeux. Celle que tous les Tunisiens connaissent pour avoir longtemps dansé dans une émission de télévision populaire désarme difficilement.  » Les obstacles ne m’arrêtent pas, lâche Syhem dans un sourire. Au contraire, ils me stimulent. Sinon, je ne serais arrivée à rien.  » Or, en trois ans, le chemin parcouru est considérable. De la première édition en 2002, dédiée à  » la paix et la tolérance « , au cru 2004 où se bousculent les têtes d’affiche, non seulement des choix de programmation ambitieux n’ont cessé de s’affirmer mais par-delà le festival, un réseau d’activités est en train de se structurer.
Du festival aux résidences d’artistes
Cette année, Syhem Belkhodja était fière d’accueillir le public dans son tout nouveau théâtre, non loin du centre-ville : l’Espace Ness El Fen, dédié à la danse de création.  » Grâce à cet espace de 400 places et au studio attenant de 200 m², nous sommes maintenant capables d’accueillir des artistes en résidence tout au long de l’année, pour des créations, des ateliers, des rencontres, à court comme à long terme, explique-t-elle. J’ai à cœur de développer davantage les échanges interculturels qui permettent aux danseurs tunisiens de se former à d’autres gestuelles.  »
Ainsi en moins d’un an, quatre chorégraphes ont déjà été accueillis par le Sybel Ballet Théâtre, la compagnie de Syhem Belkhodja : l’Italien Christian Canciani, le Sénégalais Yelli Thioume, l’Américaine Ruth Adrien venue monter une pièce de Paul Taylor avec les danseurs du Sybel et le Français d’origine algérienne Abou Laagra.
Installé à Lyon avec sa compagnie La Baraka, ce dernier est désormais un habitué du festival. Après avoir enflammé le public l’an passé avec sa pièce  » Allegoria Stanza « , il est donc revenu à Tunis créer en partie  » Cutting Flat  » présenté lors de cette édition. Son travail, au carrefour du hip-hop et du contemporain, trouve un puissant écho chez les jeunes Tunisiens férus de rap. Abou Lagraa le leur rend bien puisqu’il n’a pas hésité à recruter pour cette pièce Hafiz Dhaou, nouvelle révélation de la danse contemporaine tunisienne, venu lui aussi du hip-hop. Expérience concluante semble-t-il puisque le chorégraphe a été à nouveau accueilli cet automne par le Sybel Ballet pour créer sa prochaine pièce qui sera présentée… à l’édition 2005 du festival.
Plus ardue était la tâche de la compagnie de hip-hop malgache Up The Rap invitée, deux semaines avant le festival, à donner un stage aux danseurs du Sybel Ballet devant aboutir à une prestation.  » Il a fallu le temps de nous connaître, raconte Rudi, chorégraphe de la compagnie Up The Rap. En plus, nous nous sommes trouvés face à des niveaux très hétérogènes qu’il fallait harmoniser. Le temps était trop court pour pouvoir présenter quelque chose d’abouti.  » Pari ? Défi impossible ? Avec son tempérament de fonceuse, Syhem Belkhodja impose parfois des contraintes difficiles aux compagnies. Certaines s’en accommodent, d’autres pas. Les bilans se révèlent ainsi contrastés.
Tout à la fois directrice du festival, de sa compagnie, d’une école de danse et d’une école de cinéma, la fondatrice des Rencontres chorégraphiques de Carthage assume ses multiples casquettes avec un mélange d’autorité et d’enthousiasme quasi légendaire. Son dynamisme et son infatigable militantisme pour la reconnaissance de la danse comme art majeur en Tunisie forcent le respect. Dans son pays comme ailleurs.  » Le travail accompli par Syhem est énorme, reconnaît ainsi une chorégraphe tunisienne. Elle fait beaucoup ici pour donner à la danse toutes ses lettres de noblesse. Personne d’autre ne peut arriver à ce qu’elle obtient. Mais il existe d’autres initiatives…  »
Un mouvement qui se structure
En janvier 2004, quelques mois avant les Rencontres, s’est en effet tenue à Tunis la troisième édition du Dama : Danser dans la Méditerranée Arabe. Créée en 1998 à l’initiative du réseau euro-méditerranéen de danse DBM (Danse Bassin Méditerranée), cette manifestation fait suite aux rencontres de 1993 et 95 qui tentaient déjà de réunir les chorégraphes contemporains de la Méditerranée arabe. Dans ce cadre, résidences d’artistes et soutien à des projets de création ont été mis en place grâce à l’appui du programme de l’Union européenne Culture 2000.
Toutes ces initiatives contribuent à structurer un mouvement artistique régional encore fragile, subventionné essentiellement par des bailleurs de fonds européens, mais qui commence à faire émerger des problématiques communes à défaut d’identité collective.  » Qu’est-ce qu’être chorégraphe aujourd’hui dans le monde arabe ? Qu’est-ce que notre identité, notre modernité ? interroge ainsi Malek Sebai, danseuse-chorégraphe tunisienne revenue dans son pays en 1998 après une carrière en Europe et aux Etats-Unis. Ces questions dépassent la sphère artistique. Elles concernent l’ensemble de nos sociétés.  »
Lors de la dernière édition du Dama, Malek Sebai a présenté un solo inachevé  » B-Ticino  » qui a fait forte impression.  » J’avais besoin de confronter mon travail au regard du public, avoue-t-elle. Il me semble important dans nos pays de ne pas se couper des attentes du public, de ne rien lui imposer, sous prétexte que l’on est un artiste contemporain, comme si l’on venait d’une autre planète. La relation public-artiste me paraît essentielle. Chaque partie peut se moquer de l’avis de l’autre mais c’est idiot car en fait tout le monde est concerné. Il est légitime de vouloir établir un dialogue avec le public.  »
Est-ce dans ce lien, cette attention particulière au public, que l’on retrouve tant chez Malek Sebai que chez Syhem Belkhodja, que réside le début de reconnaissance sociale de la danse contemporaine arabe ? L’ancrage populaire des Rencontres chorégraphiques de Carthage constitue sans aucun doute l’un de ses points forts : salles pleines du fait de la gratuité des spectacles, public enthousiaste, spectacles sur l’avenue Bourguiba drainant la foule… la danse à Tunis, pour novatrice qu’elle soit, reste fortement liée à la société.
Imen Smaoui, autre chorégraphe tunisienne à affirmer un travail personnel et exigeant (sa pièce Derrière le silence a été présentée en avril 2004 au théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine) confirme :  » Quelque chose de très fort est en train de naître. Malgré la solitude que chacun porte en soi, quelque chose se crée dans le discours, souvent sous la forme du refus : refus de l’intellectualisation extrême de la danse en Europe. On voudrait l’aborder différemment, de manière plus harmonieuse. La danse arabe contemporaine cherche à se différencier.  »
Si donc, pour la plupart des chorégraphes contemporains de la Méditerranée arabe les moyens manquent encore cruellement – pas ou peu de subventions publiques nationales, d’aides à la diffusion ou de statut professionnel -, des stratégies de structuration et de reconnaissance semblent désormais à l’œuvre. Pour preuve la création prochaine par Syhem Belkhodja du Centre méditerranéen de danse contemporaine qui regroupera l’Espace Ness El Fen et son actuelle école de danse située au Centre culturel El Menzah 6.
Pour preuve aussi la volonté affichée des deux nouveaux fleurons de la danse contemporaine en Tunisie : Aycha M’Barek et Hafiz Dhaou. Anciens danseurs du Sybel Ballet, âgés seulement d’une vingtaine d’années, tous deux ont intégré en 2000 la très sélective formation supérieure du Centre national de danse contemporaine d’Angers (CNDC).
Après avoir chacun présenté l’an passé un solo remarqué, ils ont fait l’unanimité cette année autour de leur duo intitulé Khallini Aïch (laissez-moi vivre) et chorégraphié conjointement. Magnifique dérive intemporelle d’un couple, qui oscille de l’amour à la mort dans une danse à la fois nerveuse et fluide, cette pièce extrêmement dépouillée est un vrai moment de grâce et de bonheur. Ces deux interprètes bouleversants pourraient aisément choisir de poursuivre leur carrière hors de leur pays. Tel n’est pourtant pas le cas. Aycha et Hafiz disent vouloir revenir en Tunisie prochainement afin de former à leur tour les jeunes générations…
Les initiatives autour de la danse contemporaine ne manquent donc pas à Tunis. Qu’il s’agisse des Rencontres chorégraphiques de Carthage ou du Dama, qui se déroule au renommé El Teatro dirigé par Zeyneb Farhat, les femmes y jouent souvent un rôle moteur. Souhaitons que chaque manifestation développe à la fois sa singularité et sa complémentarité. La danse contemporaine arabe, et plus largement mondiale, a tout à y gagner. Car Tunis a une fois de plus démontré sa position privilégiée de carrefour international. En réunissant des compagnies d’Europe, des USA, du Maghreb et d’Afrique subsaharienne (notamment deux des lauréats des 5èmes Rencontres chorégraphiques interafricaines : la Cie malienne et la Cie nigériane Ijodee, fort applaudies), le troisième Printemps de la Danse a confirmé avec brio sa vocation première.  » Dans un monde où les échanges économiques vont plus vite et plus loin que la circulation des hommes, la confrontation des différentes expériences et expressions chorégraphiques nous paraît un moyen privilégié pour féconder le dialogue entre les cultures « , écrivait Syhem Belkhodja en préambule de la première édition.  » Lieu de rencontre de chacun avec soi-même et de soi avec les autres « , les Rencontres chorégraphiques doivent continuer de miser sur le partage, l’ouverture et l’échange. Tunis était déjà un haut lieu du théâtre et du cinéma, c’est aussi désormais une capitale de la danse.

Les compagnies et chorégraphes de ces 3es Rencontres
Tunisie : Cie Théâtre de la danse (Imed Jemâa) ; Aycha M’Barek et Hafiz Dhaou ; Cie Sybel Ballet Théâtre (Syhem Belkhodja) ; Nejib Khalfallah ; Hamza Aloui. France : Cie Maguy Marin ; Cie La Baraka (Abou Laagra) ; Paco DéCina. Belgique : Sidi Larbi Cherkaoui. Nigéria : Cie Ijodee (Adedayo Muslim Liadi). Burkina Faso : Cie Salia Nï Seydou (Salia Sanou et Seydou Boro) ; cie Ta (Auguste Ouédraogo). Mali : La Cie (Kettly Nöel). Ethiopie : Cie Adugna (Junaid Jemal). Afrique du Sud : Moeketsi Koena ; Madagascar : Up The Rap (Rudi et Angeluc Rehava) ; Gaby Saranouffi. USA : Carolyn Carlson. Angleterre : Maresa Von Stockert and Co. Espagne : Toni Mira. Malte : Contact Dance Cie. Russie : Olga Pona.///Article N° : 3662

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Les images de l'article
Démonstration de hip hop sur l'avenue Bourguiba © Wassim Soltani
La Cie Salia Nï Seydou dans Figninto © Wassim Soltani
Sidi Larbi Cherkaoui dans It © Wassim Soltani





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