Safi

De Ray Lema et les Tyours

Un album tout simplement
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L’album attendu, né de la rencontre de Ray Lema et des Tyours Gnaoua, est arrivé. Il s’appelle Safi et contient 11 titres retraçant l’aventure d’un des novateurs africains de la scène World et les dépositaires d’une culture ancestrale d’Afrique noire. La montagne n’a certes pas accouché d’une souris, mais le résultat est moins spectaculaire qu’attendu. Loin de l’envergure du « Rêve de la Gazelle », l’album offre toutefois, un bon panorama musical de la tradition musicale Gnaoua.

« De la joie ! Je veux de la joie ! C’est un petit mot mais il signifie beaucoup. »Ça c’est Ray Lema, qui, le temps d’une balance, tente de transmettre son enthousiasme aux membres du groupe Tyours Gnaoua en scène à la Maroquinerie pour une représentation en concert de l’album Safi le 6 décembre dernier. A en croire le musicien congolais, la tâche n’est pas des plus simples. En plein Ramadan, les Marocains viennent de copieusement rompre le jeûne et paraissent quelque peu alourdis. « Pour nos traditionnels africains c’est un challenge énorme. La notion du temps n’est pas la même. Ce qu’on leur demande de faire en deux heures, dans une Lila normale ils le font de 18 heures à 10 heures du matin. Mon rôle de moderne, c’est de leur faire vivre le côté artificiel du show-business qui exige que l’on soit chaud à cinq minutes du début du concert ». Vu la ferveur des applaudissements qui saluèrent la prestation, cette petite mise au point fut efficace. Accompagnés de deux musiciens camerounais à la guitare et à la batterie, les Tyours Gnaouas dans un concert de crotales et grâce à un folklore intelligent où la danse est plus une nécessité qu’un agrément, parvinrent à communiquer cette joie de jouer, cet état d’esprit qui, selon Ray Lema, « se confond avec la façon d’être« .
A la baguette, naviguant entre le clavier, le chant et les percussions, ce dernier parut également bien plus à son aise que lors des premières apparitions avec le groupe marocain en 1999, quand, écrasé par la force des percus, il devait « la jouer musculaire » pour imposer son instrument. Cette fois, tout en suivant au clavier les chants divinatoires de ce peuple issu d’anciens esclaves noirs, il put proposer « ses nuances » et entraîner les mélodies sur ce tempo intimiste et ludique qui le caractérise. « Cet album est assez particulier pour moi, déclare t-il. Car je sors de la musique classique pour tout de suite m’impliquer dans un projet avec des traditionnels. Pour moi c’est l’occasion de comparer directement ce que l’on pourrait appeler la musique culturelle de l’Occident et celle de chez moi« . Après l’union avec l’orchestre classique de Sunsdvall de Suède qui donna naissance au « Rêve de la Gazelle », « l’explorateur musical de service » semble avoir une nouvelle fois réussi une spectaculaire alchimie sonore. C’est du moins l’impression que nous laisse la présentation scénique. Car l’album est beaucoup moins convaincant.
Certes, tel que l’a voulu Lema, il respecte la tradition musicale des Gnaoua/ Mis à part deux titres, Mister X et Manadabo, successivement composés par lui et Abdeslam Alikkan, leader du groupe, les morceaux sont des interprétations de chants traditionnels. « En enlevant tout ce qui est de moi, précise Lema, tu te retrouves avec des Gnaoua purs. Je les ai enregistré tels quels, comme ils jouent dans leur quartier. J’ai mis plus d’un an pour comprendre comment ne pas déformer cette musique mais j’ai envie de montrer que nos musiques traditionnelles sont modernes« . Le travail de studio et la quinzaine de scènes par un an lui ont permis de trouver l’équilibre instrumental adéquat. Le troc de son piano fétiche pour un petit clavier électronique et l’ajout d’une guitare et d’une batterie solutionnèrent les problèmes de présence du début et font bonne réplique aux crotales et au gumbi d’Abdeslam Alikkan. Avec en prime, la guitare électrique et ses relents de « blues malien » (Mamouna) chers aux amateurs d’Ali Farka Touré qui a, d’ailleurs, indirectement participé à la conception de cet album. Mais contrairement à la scène, les Gnaoua semblent sur l’album quelque peu emprisonnés par l’ambiance vide du studio. L’enveloppe jazzy, funk, voire latino, parfois techniquement trop ficelée, débouche sur de gentilles petites sérénades qui ne déplairont pas aux fondus de la pure tradition World, mais qui donne à cette « fusion » un arrière goût de collage artificiel et dépassé. L’ambiance de salon qui entoure l’ensemble convient bien au timbre vocal aigre-suave du chanteur congolais, mais beaucoup moins aux voix percutantes et entières des Gnaoua. Même les chants sans accompagnement ont du mal à transmettre la chaleur coutumière à cette musique. Au final, ce qui devait être un événement musical comparable au « Rêve de la Gazelle » (1998), est un simple album de World Music qui émerge difficilement du lot des fusions musicales impliquant un groupe gnaoua, qui ont fleuri avec l’année du Maroc en 1999. Un succès que la musique gnaoua doit au fait qu’elle aille plus loin que la musique et qu’elle véhicule ces bribes de transes, de vibrations mystiques dont l’Occident semble être en manque, si l’on se réfère à l’engouement pour les musiques électroniques et pour les raves party.
D’ailleurs, c’est ce côté mystique et divin qui avait séduit le musicien congolais. « Je suis tellement croyant dit-il, que j’ai toujours eu envie de parler de Dieu, si l’on peut l’appeler comme ça, mais je ne trouvais pas les mots. Et eux, ils t’en parlent avec des mots différents que ceux des catholiques et des musulmans. Ils te parlent de l’eau, des arbres, de la terre… » Cette aventure aura été une très enrichissante expérience humaine. Ce qui confirme le contraste entre le live et l’album. De Paris à Essaouira, d’Essaouira à Tombouctou. Autant pour les Tyours Gnaoua qui font concrètement leur entrée dans l’univers de la World que pour Ray Lema qui pense déjà à l’exploration d’autres horizons musicaux qui, selon ses vœux, le conduiront plus près de chez lui, cette fois, au cœur de l’Afrique noire.

Safi, de Ray Lema et les Tyours///Article N° : 1686

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